Chroniques

Dehors, l'école

Apprendre les sciences en jouant dehors, est-ce possible ?


texte Maxime Bilodeau photos Alice Chiche - 26/04/2017
« Faites des signes ! » lance Isabelle Bouchard alors qu’elle signale ses intentions de tourner, de freiner ou de contourner des obstacles, au guidon de son vieux Devinci. Derrière elle, 28 jeunes âgés de 12 ou 13 ans roulent à la queue leu leu en exécutant les consignes dictées par leur enseignante en tête de cortège. L’exercice est périlleux ; la majorité en sont manifestement à leur première expérience en peloton. Certains passent même à deux doigts de la chute. Pourtant, au bout de quelques minutes de ce manège singulier, les messages se rendent à l’arrière avec fluidité. La procession défile lentement, mais efficacement. « On est le meilleur groupe de tout l’univers ! » s’exclame un des jeunes, visiblement fier de lui.

C’est jour d’« expédition scientifique » pour le groupe 131, en ce jeudi matin d’octobre, au départ du stationnement désert de l’école secondaire Mgr-Alphonse-Marie-Parent. Direction : le parc de la Cité, un espace naturel situé au beau milieu de l’arrondissement longueuillois de Saint-Hubert, à moins de 5 km de l’institution. Le parc de 96 hectares comprend un lac de grande superficie autour duquel se greffent des boisés, des milieux humides et des tourbières. Bref, tout ce qu’il faut pour faire de l’échantillonnage, collecter des données, observer des phénomènes naturels et, chemin faisant, s’initier au plein air.

À l’extérieur, point à la ligne
Bienvenue dans le programme Science plein air, qui consiste à joindre l’enseignement des sciences et le contact avec la nature. Ce qui signifie deux fois plus de cours de sciences et trois fois plus de cours d’éducation physique. Ici et là dans le calendrier, des demi-journées et des journées complètes sont consacrées à des sorties. Offert seulement depuis l’automne dernier à une cohorte d’élèves de 1re secondaire, le programme est piloté par l’enseignante de sciences (et adepte de plein air) Isabelle Bouchard. Il y a deux ans, la géologue de formation s’était vu confier la responsabilité de mettre sur pied un nouveau programme de sciences. « Ça ne pouvait se passer qu’à l’extérieur », dit celle qui bat de la semelle en nature depuis sa plus tendre enfance.

Plus qu’une occasion de concilier deux passions, ce programme permet à la professeure d’illustrer de façon concrète la discipline qu’elle enseigne. « Comment voulez-vous qu’un jeune constate la résistance de la tanaisie à la sécheresse, le long de la voie ferrée, s’il ne peut pas la voir cette foutue plante ? » s’exclame-t-elle. Selon elle, vivre les notions académiques est bien plus stimulant et enrichissant que de les étudier dans un livre. Seulement deux mois après le début de l’année scolaire, elle note déjà des différences dans le rythme d’apprentissage de ses élèves. « En moins d’un mois, nous avons complété un bloc de matière, qui prend normalement deux mois à assimiler, s’étonne-t-elle. Je suis renversée, je n’ai jamais vu ça. »

Après une courte randonnée sur deux roues, nous arrivons enfin à notre classe à ciel ouvert. À peine les vélos déposés et les casques enlevés, les jeunes se dispersent aux quatre vents pour… jouer. Ça court, ça saute, ça grimpe partout, le tout dans un joyeux bordel consenti par Isabelle Bouchard et ses collègues. Même la pluie froide d’automne qui se met à tomber ne stoppe pas leurs ardeurs. Une fois le trop-plein d’énergie évacué, l’enseignante donne ses consignes. Aujourd’hui, le but est d’échantillonner divers types de sols afin d’en analyser différents paramètres plus tard en laboratoire. On collectera également quelques données sur les eaux, comme le pH et la température. « On abîme la nature le moins possible, rappelle-t-elle. Et on laisse les bibittes sur place, s’il vous plaît ! »

Au cours de ces ateliers, mais aussi durant celui d’initiation à la marche nordique, qui se déroulera plus tard, on a affaire à des jeunes curieux et allumés. Surtout, tous sont souriants, détendus, réceptifs. Pas une once de stress à l’horizon. « Depuis le début de l’année, ma fille a pris de l’assurance, soutient la mère d’Hélène, Dominique Bilodeau. Je la trouve plus épanouie, plus ouverte, moins éparpillée. Et puis, elle est heureuse de pouvoir jouer dehors pendant que les autres étudient. »

L’école revisitée
Voilà un modèle pédagogique qui ne déplairait pas à l’éditorialiste de La Presse François Cardinal, qui a consacré un essai en 2010 sur le sujet1 : « L’apprentissage par essais et erreurs, la stimulation des sens, les occasions de toucher, de sentir, de voir de près, de goûter, de se tenir en équilibre entre deux roches à moitié immergées, d’entendre ce qui se déroule en dehors des murs de la classe : voici ce qui manque à l’école d’aujourd’hui », y écrit-il. Le journaliste, qui est aussi père de famille, appuie ses dires sur les témoignages de nombreux experts qui regrettent que « la classe [moderne] soit exclusivement orientée vers une éducation théorique ».

Une observation qui semble faire écho aux théories de l’auteur américain Richard Louv, qui déplore, dans son livre Last Child in the Woods2, ce qu’il baptise le Nature Deficit Disorder (« déficit nature »), un syndrome lié à la carence de la nature dans le quotidien des enfants. Cofondateur de l’organisation Children & Nature Network, un mouvement international qui fonde le bonheur sur le lien à la nature, Richard Louv évoque les effets délétères d’un modèle pédagogique occidental, qui consiste à noircir des cahiers, à écouter sagement les exposés du professeur et à découvrir le monde par l’entremise de manuels scolaires. Ce bourrage de crâne en règle vient, selon lui, avec une série d’effets secondaires indésirables : difficulté d’attention, anxié­té de performance, troubles de comportement, etc. Plus encore, c’est dans le lien à la nature que l’apprentissage se fait le mieux. « Contextualiser les sciences et technologies crée un climat favorable à leur apprentissage, affirme Patrice Potvin, professeur au Département de didactique à l’UQAM et cotitulaire de la Chaire de recherche sur l’intérêt des jeunes pour les sciences et la technologie. Cela a un effet positif sur la motivation et les aptitudes des élèves envers ces matières de plus en plus boudées. »

Même son de cloche du côté de Patrick Daigle, chargé de cours au Département des sciences de l’activité physique à l’UQAM : « Créer des moments où différentes matières se conjuguent est d’une grande richesse pédagogique », soutient-il. Selon lui, ce genre d’approche est rare dans les écoles québécoises. Trop rare même. « Nous avons certes une très grande offre en matière de sports compétitifs, mais ces derniers ne rejoignent pas tous les jeunes, déplore-t-il. Ce n’est pas tout le monde qui peut bénéficier de ce type de programme. » Une raison pour laquelle le jeune professeur préconise l’introduction obligatoire de cours de plein air dans les programmes d’éducation physique de la province, comme c’est le cas entre autres en Nouvelle-Zélande.
Car le principe qui consiste à fusionner la nature et l’éducation existe déjà ailleurs. En Suède, on voit fleurir les jardins d’enfant Ur och Skur (dehors par tous les temps), qui insistent sur la nécessité d’inclure le milieu naturel dans le quotidien des enfants. En Allemagne, il existerait plus de 1500 waldkindergarten (garderies en forêt) et 10 écoles du genre. Au Danemark, l’organisation Skoven i Skolen (la forêt à l’école) a mis sur pied la méthode udeskole (école de dehors) à l’intention des jeunes de 16 ans et moins.

Plus près de nous, au Nouveau-Brunswick (à Sussex, Saint-Jean et Quispamsis), trois écoles de la forêt (Forest School) offrent aux enfants d’âge préscolaire un programme pédagogique 100 % extérieur. En Ontario, l’organisme Forest School Canada propose des formations d’éducation par le plein air depuis 2012.
Qui sait si l’initiative de l’enseignante québécoise ne sera pas suivie sur une plus grande échelle ?

Retour en classe
Les joues rouges et la tête bien aérée, nous rebroussons chemin et retournons à l’école. Au menu de cet après-midi : la visite d’Alain Lampron, responsable du marketing et des communications chez Xprezo, une petite entreprise québécoise qui se spécialise dans la conception et la fabrication de vélos de montagne. Ce dernier vient présenter l’ensemble du processus, de la conceptualisation à la peinture en passant par les choix de matériaux.

À plusieurs reprises au cours de l’année scolaire, les élèves du programme recevront de telles visites de la part d’entreprises d’ici. Le but : aborder les aspects techniques et technologiques du plein air tout en faisant profiter les jeunes de l’expertise québécoise en la matière. « Le Québec déborde de talents dans le domaine, fait valoir Isabelle Bouchard. Que ce soit en matière de vêtements, de skis ou de vélos, des gens qui rivalisent d’ingéniosité et d’innovation, il y en a ! Pourquoi se priver de leur expertise ? » Pour l’occasion, Alain Lampron a apporté des échantillons de cadres ainsi qu’un vélo démonstrateur, que tous les jeunes garçons de la classe dévorent des yeux. Sa première question à l’endroit de son public donne le ton : « Comment crée-t-on un vélo à partir de rien ? » Les mains se lèvent. « En regardant ce que les autres font », crie l’un. « En l’imaginant », renchérit une autre. Pendant deux heures, l’ensemble du groupe est suspendu à ses lèvres, répondant du tac au tac à chacune des sollicitations du conférencier.

Tous les thèmes possibles et inimaginables relatifs à un vélo de montagne sont abordés.On décortique la structure du cadre, pesant les pour et les contre du carbone, de l’aluminium et de l’acier. On jase thermoformage, peinture de cadre et soudures sans que personne ne roule des yeux. On va même jusqu’à discourir longuement sur le degré d’inclinaison du tube supérieur, c’est tout dire.
Ce jour-là, c’est complètement sous le charme que nous quittons le groupe 131. Je l’avoue : j’aurais bien aimé profiter d’un tel programme lors de mon propre passage au secondaire. Un peu parce qu’aller jouer dehors est ici monnaie courante. Mais surtout, comme l’affirme la prof Bouchard, « c’est en côtoyant les milieux naturels qu’on apprend à les aimer, à bien s’y sentir et, ultimement, à vouloir les protéger. » Et ça, ça ne s’apprend pas dans les livres.


1 Perdus sans la nature, Québec Amérique, 2010.
2 Algonquin Books, 2005.


 


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