
Resolute Bay, la porte du pôle Nord
Porte d’entrée de l’extrême Arctique, pays du soleil de minuit, mais aussi du noir absolu (de novembre à février), Resolute Bay est l’un des derniers villages habités du Grand Nord, à 70 % inuit. Celui-ci est établi sur l’île de Cornwallis (75e parallèle), au sud des îles de la Reine-Élisabeth et au bord du mythique passage du Nord-Ouest. Avril: l’hiver bat encore son plein. Le thermomètre affiche – 40 °C et le vent souffle à plus de 60 km/h.
Par
Anne Pélouas
Une cinquantaine de maisons serrées autour d’une petite église anglicane, deux stations – une météo et une scientifique –, une coopérative inuite, trois hôtels, un minuscule port de pêche… Les hôtels sont pleins à craquer en cette période de l’année, propice au départ des grandes expéditions vers le pôle Nord.
Chaque année, en plus des militaires et des scientifiques, des dizaines d’aventuriers en tout genre passent par ici, un jour ou une semaine, pour mettre la dernière main aux préparatifs de leurs expéditions. Direction: le «vrai» pôle Nord (à plus de 1700 km) ou le pôle Nord magnétique, à 600 km!
Resolute Bay est le passage quasi obligé pour tous, avec le dernier aéroport capable d’accueillir de gros ou de moyens porteurs, civils ou militaires. Au-delà, seuls ont droit de cité les hélicoptères et les Twin Otter, petits avions de «brousse arctique». Sur de rares et vieilles pistes de mines ou à même l’Arctique gelé, ils larguent les équipements (pulkas, skis, canots…), transportent les futurs champions des glaces sur leur lieu de départ (souvent l’île d’Ellesmere), les récupèrent en fin de course ou en cas d’abandon.
Si Resolute Bay accueille la crème des grands explorateurs et exploratrices du monde, les patrouilles de «souveraineté» de militaires canadiens et de Rangers inuits qui sillonnent régulièrement l’Arctique, des coureurs polaires passablement givrés, des célébrités en mal d’image et quelques vrais casse-cou, ce village du Nunavut est aussi lieu de vie d’une communauté inuite tricotée serrée et de plusieurs Blancs aptes à figurer dans une belle galerie de portraits… Tel est le cas du Québécois Wayne Davidson, dit «the Weather Man», qui passe l’été à son «chalet» de Verdun pour «regarder des arbres et des gens» (voir encadré). Ou encore Aziz Kheraj, Indien de Tanzanie, échoué à Resolute Bay en1978. «On m’avait dit qu’il y avait une femme derrière chaque arbre», dit-il avec humour. Dans le désert blanc, il n’a pas trouvé d’arbre, mais une femme, Inuite et grande chasseuse d’ours polaires. Ex-maire du village, il est surtout le proprio du South Camp Inn, le grand hôtel local, avec 38 chambres à la décoration minimaliste et bien des salles pour préparer les expéditions. Dans les aires communes de l’hôtel, des photos d’aventuriers dédicacées voisinent avec un trophée d’une expédition de la NASA en 1999. C’est en quittant ces lieux et ces personnages pour repartir vers le sud, un petit pincement au cœur, qu’on comprend mieux pourquoi certains ont la piqûre du «vrai» Grand Nord!
Le «Weather Man», conteur de Resolute Bay
Depuis 20 ans qu’il travaille à la station météo locale (quand il n’étudie pas la taille du soleil, en le photographiant chaque jour à la même heure), Wayne Davidson a rencontré bien des trekkeurs polaires. Il faut dire qu’il a aussi dirigé, jusqu’en 2006, le Qausuittuq Inn, petit hôtel de la coopérative inuite qui fournit, aux aventuriers de passage, gîte, couverts et salles pour préparer leurs expéditions. L’endroit, légendaire, a déjà eu pour propriétaire un autre Indien, Basil Jesjeason, surnommé le «roi de l’Arctique», parce qu’il a aidé, avec sa femme Terry, des générations d’aventuriers à réaliser leurs rêves, au temps où les expéditions polaires étaient moins commerciales.
«Resolute Bay, dit Wayne, c’est notre Hollywood du Nord. Le village est plus connu dans le monde que Toronto ou Montréal, à cause des expéditions au pôle Nord et de ceux qui sont devenus ses ambassadeurs. Le Japonais Naomi Uemera l’a mis sur la carte du monde en réussissant la première expédition solo au pôle Nord, en traîneau à chiens, en 1978. Jean-Loup Etienne a fait de même en France après avoir atteint le pôle à skis en 1986.» Wayne se souvient de l’Anglais Ranulph Fiennes, qui a réussi l’exploit après quatre tentatives, et de la tragédie qui a coûté la vie au Japonais Hyoichi Khono, parti en 2001 avec kayak et skis, afin de relier en six ans le pôle Nord à son pays natal... Il aurait également pu citer les Canadiens Paul Landry, Paul Crowley, Bernard Voyer ou Richard Weber, la Norvégienne Cecilie Skog et tant d’autres qui ont pris le chemin du pôle Nord.
Ses souvenirs les plus cocasses? La folie douce d’une actrice japonaise, Massako Izumi, qui atteignit le pôle en motoneige en 1989, avec un guide inuit, après deux essais ratés; ceux qui ont essayé le vélo (qui n’était même pas de montagne) et le moto-cross avec roues à crampons (le Japonais Shinji Kazama); un garçon de café parisien qui y a brûlé toutes ses épargnes. «Il a débarqué seul avec l’idée d’atteindre le pôle Nord magnétique. Il est rentré à moitié gelé sans y être arrivé mais sans non plus faire appel à un avion pour aller le chercher! Ce sont tous des gens étranges. Ils ont une idée fixe et vont jusqu’au bout. S’ils ne sont pas des vedettes avant, ils le sont après… Pour les Britanniques, ajoute-t-il, atteindre le pôle Nord est toujours la meilleure route pour rencontrer la reine!»
Coureurs des pôles
Ils ne sont plus que quelques petits points rouges se déplaçant lentement sur la plage de Resolute Bay. Par équipes de 2 ou 3, les 46 participants du Polar Challenge avancent sur leurs skis nordiques, traînant de lourdes pulkas, le long du chenal Parry. Le blizzard est tenace et une tente Mountain Hardware n’a pas survécu à la nuit! Elle trône, déchirée, sur le haut d’un fil électrique, tandis que le groupe de Britanniques démarre sa longue course vers le pôle Nord magnétique. Ils ont passé quatre jours d’entraînement final intensif à Resolute Bay, pour préparer leur équipement au chaud comme pour s’acclimater au froid, en campant sur la plage gelée ou en testant leurs pulkas avant de prendre le départ. Les premiers mettront moins de 12 jours, en avril 2006, pour atteindre le pôle magnétique!
En 2007, six équipes sont sur les rangs… en compétition avec une Toyota 4 x 4 et des chiens de traîneau dirigés par Matty McNair, une experte en mati ère de pôles. Pour cette femme de 53 ans, qui vit (parfois) à Iqaluit, le pôle Nord, c’est «l’Everest de l’extrême Arctique». En 1997, elle a guidé la première expédition-relais de femmes vers le pôle Nord, puis deux autres en 2005 et en 2006. Entre-temps, elle a filé deux fois au pôle Sud et traversé l’île d’Ellesmere en traîneau à chiens. Ah oui, elle était aussi l’entraîneure en chef du Polar Challenge 2006!
Cette course n’est pas la seule au départ de Resolute Bay en avril… La Polar Race, née aussi en Grande-Bretagne, lui fait concurrence. Pour l’épreuve de 2007, 15 participants sont inscrits (dont le premier Canadien, un Torontois de 62 ans), répartis en 6 équipes aux noms colorés (Pole Dancers, Team Refuge…); ils ont payé 44 000 $ par personne! Pendant des mois, ils se sont entraînés au tir, à la course à pied, au maniement d’un GPS... Certains n’avaient jamais fait de ski ou de camping de leur vie!
Info:
www.polar-challenge.com et
www.polarrace.com
À lire, à voir
- On Thin Ice: le récit de la première expédition de femmes au pôle Nord, raconté par la guide Matty McNair (commande par Internet au
www.northwinds-arctic.com).
- www.thepoles.com: pour toutes les expéditions passées ou à venir et pour les liens qu’utilisent les explorateurs polaires.
-
www.explorersclub.ca: le site de référence pour et sur les explorateurs canadiens.
Base militaire
Chaque année, l’armée canadienne organise des patrouilles de souveraineté pour «assurer la présence du Canada en Arctique». Elle installe presque toujours à Resolute Bay son poste de commandement pour suivre l’avancée de la mission, conduite à motoneiges, avec des équipes composées de militaires et de Rangers inuits. En 2006, ils étaient une soixantaine à avoir parcouru en 2 semaines 4500 km au nord de l’archipel, bravant un froid glacial, avant de rentrer à Resolute Bay, le drapeau national flottant au-dessus des motoneiges, en une longue file paradant dans le village… avant de faire la fête. En raison de sa situation, au bord du chenal Parry, portion du passage du Nord-Ouest, Resolute Bay est aussi sur la courte liste des sites sélectionnés par la Défense canadienne qui veut installer une petite base militaire permanente en Arctique.