Axes polairesScience et prescience des pôles
Après la soif de découverte, l’envie de se surpasser, les intérêts commerciaux et la nécessité de trouver de nouvelles routes vers l’Asie, c’est la quête d’informations scientifiques qui a motivé les explorateurs à mettre le cap sur les pôles, au cours du XXe siècle. Étude de cas.
par
Gary Lawrence
Comprendre les mécanismes qui expliquent le fonctionnement de la planète. Décoder les courants marins, les variations climatiques, les aurores boréales, la formation de la banquise. Décortiquer les phénomènes géologiques, la variété zoologique et botanique, les comportements physiologiques du corps humain en situation de grand froid… Autant de zones grises de la connaissance humaine qui méritaient des réponses, à l’aube du XXe siècle.
Si toute expédition polaire a toujours comporté, en elle-même, un volet scientifique – ne serait-ce que par la logistique qui la sous-tend –, certaines étaient davantage axées sur le sujet.
Ainsi, quand le Français Jules Dumont d’Urville devient, en 1840, le premier explorateur à fouler du pied le continent antarctique, il est surtout motivé par l’ambition du découvreur, mais il rapporte néanmoins chez lui nombre d’espèces d’insectes et de plantes inconnues, après avoir cartographié la côte pacifique du continent antarctique.
En revanche, l’année suivante, l’expédition de sir James Clark Ross est avant tout scientifique: l’explorateur britannique est d’abord animé par l’étude du magnétisme terrestre… ce qui ne l’empêchera d’ailleurs pas de revendiquer la découverte du pôle Nord magnétique.
Après l’établissement, à l’occasion de la première Année polaire internationale (1882-1883), d’une série de bases autour du cercle arctique, c’est avec la longue et lente dérive du Fram que s’amorce véritablement l’ère des grandes expéditions scientifiques polaires, en 1893. Commandée par le Norvégien Fridtjof Nansen, l’odyssée du Fram visait notamment à démontrer l’existence de courants arctiques. Couronnée d’un réel succès, elle en inspira alors plus d’un à prendre la mer au cours des décennies suivantes.
En 1897, un an après le retour de Nansen, le Belge de Gerlache met le cap sur le pôle Sud à bord de La Belgica, réalisant du coup la première expédition totalement consacrée à la recherche scientifique en Antarctique. S’ensuit le début d’une tradition européenne de voyages au-delà du 70e parallèle Sud, tous axés sur la science: la France, la Grande-Bretagne, la Norvège, la Suède et l’Allemagne emboîtent le compas austral…
À partir de 1930, l’inlandsis du Groenland devient aussi la cible d’expéditions menées par les Allemands, qui cherchent à étudier la glaciologie et la météorologie en vue de l’instauration prochaine d’une ligne aérienne transatlantique, qui passerait non loin de la grande île blanche. De son côté, le Soviétique Papanine installe en 1937 une première base dérivante en Arctique, prélude à l’établissement d’une cinquantaine de stations entre le cap Nord (Norvège) et le Kamtchatka (URSS).
À mesure que se succèdent les expéditions, l’avancée de la science facilite le travail des explorateurs. Ainsi, à la fin des années 40, on maximise l’utilisation de chenillettes et d’avions larguant vivres et matériel, au cours des célèbres Expéditions polaires françaises (EPF) du non moins célèbre Paul-Émile Victor, au Groenland puis en terre Adélie. Pour sa part, l’Américain Richard E. Byrd nolise six avions pour photographier puis cartographier l’Antarctique, dans le cadre de l’expédition Highjump, en 1946.
À cette époque, tous les pays limitrophes de l’Arctique – y compris le Canada –déploient leurs propres bases et observatoires scientifiques. Il faudra attendre la fin de la guerre froide, au terme des années 80, pour assister à une véritable coopération internationale. Ainsi naîtra, en 1990, le Comité international des sciences dans l’Arctique.
Cela dit, à l’autre bout de la Terre, c’est à la suite de la troisième Année polaire internationale (1957-1958, aussi appelée Année géophysique internationale) que naît le Traité sur l’Antarctique, signé en 1959 par 12 pays soucieux de préserver ce continent à des fins essentiellement scientifiques, et ultérieurement entériné par 33 autres pays.
La même année, cinq pays d’Europe s’associent pour former la première expédition glaciologique internationale au Groenland, afin de mesurer l’évolution des glaces. Les avions munis de skis, les sous-marins et les brise-glaces prennent de plus en plus leur place: en 1959, le sous-marin atomique américain Skate rallie le pôle Nord, tandis que le brise-glace atomique soviétique Arktika fait de même en 1977. Tous rapportent évidemment de précieuses données sur les fonds marins polaires.
À partir des années 60, on commence à lire dans les glaces: grâce à des carottes parfois longues de quelques kilomètres, on réussit à remonter l’histoire climatique mondiale. Depuis lors, l’étude des climats est intimement liée aux expéditions scientifiques polaires, comme en font foi les deux récentes équipées du Sedna IV – sur lesquelles nous reviendrons bientôt – et l’Année polaire internationale 2007-2008, dont c’est l’un des thèmes centraux. Une histoire à suivre…
Principaux jalons des expéditions et découvertes scientifiques polaires
1773 L’expédition de John Phipps, dans l’archipel de Spitzberg, constitue la première mission océanographique.
1831 James Clark Ross atteint le premier le pôle Nord magnétique.
1882-1883 Dans le cadre de la première Année polaire internationale, un réseau de bases est établi autour du cercle arctique.
1893-1896 Dérive de Nansen et de Johansen à bord du Fram.
1897-1899 Expédition en Antarctique de La Belgica d’Adrien de Gerlache.
1898-1899 Borchgrevink établit la première base sur le continent antarctique.
1901 Robert Falcon Scott s’embarque pour l’Antarctique à bord du Discovery, premier navire britannique consacré à l’exploration scientifique.
1908-1909 Découverte de fossiles et de couches de charbon dans la région du glacier de Beardmore par l’expédition de Shackleton.
1910-1913 Découverte de fossiles végétaux lors de l’expédition de Scott.
1918 Le Canadien Vilhjalmur Stefansson crée la première station dérivante sur un îlot de glace.
1928 Établissement de la première base antarctique américaine par Richard E. Byrd.
1932-1933 Deuxième Année polaire internationale.
1933 Jean-Baptiste Charcot établit une mission ethnographique au Groenland et il en confie sa direction à Paul-Émile Victor.
1933 Byrd cartographie 400 000 km² de territoire antarctique.
1937-1938 Première station dérivante arctique, gracieuseté des Soviétiques.
1946 Byrd lance l’opération Highjump.
1948-1953 Paul-Émile Victor dirige les Expéditions polaires françaises au Groenland et en terre Adélie.
1954-1955 Première station australienne en Antarctique.
1955-1960 On découvre que la circulation océanique mondiale tire sa source des eaux profondes des mers du Labrador et de Weddell.
1957-1958 Année géophysique internationale (et 3e Année polaire) et installation de 48 stations scientifiques en Antarctique.
1959 Adoption du Traité de l’Antarctique.
1959-1960/1967-1968 Expéditions glaciologiques internationales au Groenland.
1960 À l’aide d’échos radioélectriques, des sondeurs découvrent des chaînes de montagnes sous la calotte glaciaire antarctique.
1966 En perçant la banquise du Groenland sur 1387 m, on réussit à remonter le cours de l’histoire du climat mondial.
1971 Grâce au satellite LANDSAT I, on cartographie les derniers territoires glaciaires inconnus du globe.
1980-1985 En 34 traversées, l’écosystème marin de l’Antarctique est passé au crible dans le cadre du programme BIOMASS.
1985 Découverte du trou dans la couche d’ozone, au-dessus de l’Antarctique.
1985 Premières observations d’un cycle climatique complet de 150 000 ans grâce aux forages de Vostok, en Antarctique.
1992 Le carottage du GRIP, au Groenland, dévoile de rapides changements climatiques qui surviennent en 100 ans ou moins.
1997 Découverte du mammouth Jarkov, âgé de 20 000 ans, entraînant la création de l’expédition Mammuthus en 1999.
2002 Mission arctique du Sedna IV.
2004 En Antarctique, le projet de forage EPICA permet de traverser 3270 m de glace et d’étudier près d’un million d’années d’histoire climatique; le projet APEX donne de semblables résultats, non loin du pôle Nord.
2005-2006 Mission antarctique du Sedna IV.