Destination

Sur les traces de l’Histoire dans la taïga

À la rencontre des petites communautés isolées de la côte Sud de Terre-Neuve… tant qu’il est encore temps !


Thibaut VERGOZ - 21/05/2018
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Terre-Neuve évoque la pêche, le froid, la morue. Le tout avec un fort parfum d’aventure. Durant des siècles les « Terre-Neuvas », des pêcheurs bretons, basques et normands, ont mis le cap vers ces lointains grands bancs de l’Atlantique Nord-Ouest pour des embarquements de plusieurs mois au cours desquels ils remplissaient leurs cales de morues. Une époque aujourd’hui révolue mais qui a laissé de nombreux vestiges. En particulier la consonnance française de la toponymie le long de la côte terre-neuvienne, ainsi que le petit archipel de Saint Pierre et Miquelon et ses 6 500 habitants, au large de la Péninsule de Burin.

Gilles Gloaguen a grandi dans ce petit morceau de France. Le jeune breton de 28 ans rêve depuis toujours d’explorer Terre-Neuve, et notamment la mystérieuse côte Sud qu’il a scrutée aux jumelles durant toute son adolescence passée à Saint Pierre et Miquelon. Il voyage en Amérique du Sud, en Afrique, en Europe, mais les années passent et la côte Sud de Terre-Neuve conserve son mystère.

Finalement, un beau jour, Gilles se décide. Le déplacement des populations de petits villages isolés fera un xuperbe reportage, se dit-il. Avec une belle aventure à la clé : une randonnée engagée en pleine taïga, à la recherche de traces laissées par l’Histoire.

Six mois plus tard, nous voici à Saint John’s, en quête des vestiges d’anciens villages abandonnés par leurs habitants au cours du vingtième siècle. Mais attention, atteindre ces endroits isolés ne peut pas s’improviser… car si ces villages ont été abandonnés, ce n’est pas pour rien ! Aucune route n’atteint le morceau de côte que nous comptons explorer, compris entre les villes de Burgeo et d’Hermitage. C’est en raison de cet isolement que la plupart des communautés ont été relocalisées par le gouvernement… en tout 260 villages et 27 000 personnes entre 1954 et 1975 ! Nous devrons donc sillonner la côte en bateau et une fois à terre, marcher.

Marcher vers notre objectif : atteindre le village perdu de Parson’s Harbour, que ses habitants ont dû quitter en 1972, pour être relogés ensuite dans des villes de taille plus importantes à Terre-Neuve… Plus personne ne met les pieds là bas depuis des décennies ! Qu’allons-nous y trouver 43 ans plus tard ?
 

Une marche dans le temps

Avec Gilles, nous passons donc deux jours dans la capitale afin de terminer nos préparatifs. L’hiver est rude à Terre-Neuve, et si les températures absolues ne descendent pas aussi bas que sur le continent, le climat très océanique de la côte Sud présente une grande instabilité et surtout une humidité redoutable. Nous devons donc être prêts à affronter des températures négatives, la neige, mais aussi la pluie, et le vent.

Aucun sentier n’existe dans le secteur que nous allons explorer, et les orignaux sont particulièrement abondants ! Pas question de faire l’impasse sur la sécurité… Nous nous fournissons une carte topographique précise des environs de Parson’s Harbour, ainsi qu’une cartographie pour notre GPS. Nous partons également équipés d’une balise de géolocalisation satellite qui nous permettra d’envoyer chaque jour notre position à nos proches, ainsi que d’une tente quatre-saisons prête à encaisser les pires tempêtes. Pour la nourriture, nous faisons le plein de nouilles déshydratées et de gruau avant de partir, ne sachant pas vraiment ce que nous allons trouver dans les petites communautés encore habitées sur la côte Sud, peuplées seulement de quelques dizaines d’irréductibles !

C’est donc bien chargés, nos sacs à dos pèsent environ 25Kg chacun, que nous quittons St John’s. Pour atteindre la côte Sud de Terre-Neuve, cette bande littorale qui s’étend le long d’un axe Est-Ouest sur plus de 250 kilomètres, il n’y que trois routes. Trois culs de sac. Nous avons choisi celle, centrale, qui atteint le bourg de Burgeo. En plein mois de décembre, il faut être prévoyant : la mer est mauvaise et le service de ferry assuré par le gouvernement est souvent interrompu… Mais la chance est avec nous et nous embarquons dès le lendemain de notre arrivée.
 

Un climat à la réputation méritée

Le climat terre-neuvien ne faillit pas à sa réputation. Accueillis à Francois par la pluie, une tempête de neige nous bloque ensuite quarante-huit heures dans le village… L’occasion d’humer l’air ambiant et d’aller à la rencontre des habitants. Soyons clairs… les « touristes » sont rares dans la région, à fortiori en décembre ! En bref, la nouvelle de notre arrivée et de notre projet de randonnée circule rapidement parmi les 74 habitants du village, et tout le monde s’accorde à dire qu’il est impossible d’atteindre Parson’s Harbour à pieds en cette saison. Au point que l’un des habitants nous force presque à emporter avec nous son téléphone satellitaire ! Nous faisons la rencontre d’une ancienne habitante de Parson’s Harbour : Doris avait 18 ans lorsqu’elle a dû quitté ce village où elle est née. Elle en a 65 aujourd’hui, et a encore la larme à l’oeil en évocant son abandon.

C’est dans un paysage enneigé que nous nous élançons en direction de Parson’s Harbour, que nous estimons à trois jours de marche maximum. Nous avons profité du mauvais temps des derniers jours pour élaborer avec l’aide de plusieurs habitants de Francois, des chasseurs qui connaissent les mornes environnants comme leur poche, un itinéraire approximatif qui nous permettra de gagner du temps en évitant les secteurs les plus boisés en cheminant sur les hauteurs.

Dès le départ, nous avons choisi ce secteur de la côte Sud pour une bonne raison : c’est la partie la plus rocheuse de la côte. Cheminer hors-sentiers à Terre-Neuve peut rapidement tourner au calvaire ! Les boisés de l’île sont essentiellement composés d’une sapinière boréale dont les troncs et branchages entremêlés créent une barrière souvent infranchissable… en particulier lorsque l’on porte sa maison sur son dos ! Et les tourbières sont mouchetées d’une forme naine de cette sapinière, qui une fois recouverte partiellement de neige, constitue un piège naturel dans lequel on « tombe » littéralement. Ça réduit considérablement la vitesse de progression du marcheur, tout l’épuisant. Le problème se règle donc en évitant au maximum de circuler dans le fond des vallons, en privilégiant les lignes de crêtes, où l’on trouve de plus - entre les plaques de glace - un rocher fort adhérent permettant d’avancer- à une allure correcte. Notre progression est satisfaisante, mais nous restons prudents : nous tombons à plusieurs reprises entre des rochers, rendus invisibles par le manteau neigeux.

Notre itinéraire nous impose de contourner la Baie des Chaleurs, Parson’s Harbour étant niché de l’autre côté. Depuis le début, la traversée de la rivière qui se jette au fond du fjord nous préoccupe. Personne ne fréquente les parages en cette saison, et aucune information sur son débit n’est disponible. En outre l’augmentation progressive des températures depuis notre départ de Francois entraine une fonte rapide de la neige, ce qui n’augure rien de bon ! Finalement, le franchissement du cours d’eau se fera sans difficulté après avoir pris le temps de remonter son lit sur quelques centaines de mètres pour trouver le bon passage.

Deux grosses journées de marche d’une dizaine d’heures chacune nous permettent d’atteindre les villages abandonnés de Rencontre West, puis Parson’s Harbour. Ils sont reliés par les restes d’un sentier qu’empruntaient autrefois les habitants pour rendre visite à leurs voisins ou acheminer des marchandises. Quelques maisons sont encore entretenues à Rencontre West, converties en cottages par des habitants de Francois qui s’y rendent en hors-bord.

À Parson’s Harbour, le constat est plus triste. Les anciennes maisons sont réduites à des tas de planches éparpillés dans une végétation qui reprend ses droits, et même les pierres tombales du cimetière basculent les unes après les autres, dans les herbes comme dans l’oubli. Fourbus, nous plantons en silence notre tente au milieu de ce qui était il y a encore cinquante ans un petit port de pêche, en imaginant à quoi pouvait ressembler le quotidien de ses habitants, si loin de tout. Ce soir en préparant notre souper emmitouflé dans nos anoraks, nous contemplons toutefois le même paysage majestueux, qui lui est toujours là.
 
Terre-Neuve

S’Y RENDRE

Par avion
Vol Montréal-St John’s : à partir de 450 $ aller-retour avec Air Canada. Deux vols quotidiens. Le vol direct dure un peu moins de trois heures, et environ quatre heures avec une escale à Halifax.

Depuis St John’s, pour rejoindre la côte Sud : prendre un bus DRL jusqu’à Corner Brook (un bus quotidien, durée du trajet : dix heures, prix : 101 $, www.drl-lr.com). Depuis Corner Brook, Burgeo Bus Lines propose le trajet vers Burgeo du lundi au vendredi pour 38 $ (709-634-7777).

En voiture
Depuis Montréal, il faut conduire jusqu’à North Sydney (comptez deux journées pour 1400 Km).
La compagnie de ferry provinciale Marine Atlantique propose deux traversées par jour vers Port aux Basques (durée cinq à sept heures, 160 $ l’aller simple pour une personne et une petite voiture). Notez que la traversée du soir (départ 23h45) vous permet de dormir à bord.
Depuis Port aux Basques, il reste quatre heures de route (300 Km) pour rejoindre Burgeo.

Voyager le long de la côte Sud
Aucune route ne relie les villages de la côte Sud. Si vous êtes en voiture, garez vous à Burgeo. Vous devrez ensuite emprunter les lignes de ferries provinciaux. Trajet quotidien Burgeo - Francois via Grey River. Durée cinq heures, tarif pour un adulte : 23 $ l’aller-retour (www.tw.gov.nl.ca/ferryservices/schedules/m_francois.html)

CONSEILS UTILES
-> Aucun sentier de balisé n’existe au départ de Francois : randonner dans le secteur s’adresse à des marcheurs confirmés et capables de s’orienter dans la nature.
-> Le terrain tourbeux peut être détrempé : prévoir des bottes de marche en caoutchouc, ou de bonnes chaussures imperméables complétées de guêtres.
-> L’atmosphère aussi peut-être très humide ! Préférer des vêtements chauds à rembourrage synthétique plutôt qu’en duvet. Une veste imperméable et respirante est indispensable.
-> Pas de distributeurs de billets, prévoir de l’argent liquide en conséquence.
-> Vous pourrez vous ravitailler en nourriture à la petite épicerie du village de Francois.
-> Hébergements touristiques rares. Quelques habitants de Francois accueillent les visiteurs chez eux (renseignements sur tourismetnl.ca). Emplacement de camping gratuit près de l’église du village de Francois, avec toilettes sèches.
-> Saison : évitez l’hiver. Les températures ne sont jamais extrêmes (moyenne d’environ -10°C en janvier), mais les précipitations importantes et fréquentes, ainsi que l’absence de sentiers peuvent rendre les conditions de marche très difficiles lorsque la météo est mauvaise.

SUR PLACE

De Terre-Neuve à la France, il n’y a qu’un pas…
Pourquoi pas passer quelques jours à Saint Pierre et Miquelon ? Le dépaysement est garanti. Et rien de tel que sa cuisine pour récupérer après une aventure le long de la côte Sud. Deux traversiers effectuent des rotations quotidiennes depuis Fortune.
Tarif : 93 $ l’aller-retour pour un adulte
www.tourisme-saint-pierre-et-miquelon.com
saintpierreferry.ca



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