Destination

À deux roues dans le sable rouge

L'Utah à vélo

Grelotter à 2900 m d’altitude, puis se liquéfier dans une vallée de feu. C’est ça, l’Utah à


Marc-François Bernier - 28/02/2018
Un défi cycliste pour amateurs de paysages improbables (mais vrais !) qui ne craignent ni les montagnes ni les déserts, cherchant plutôt à se les approprier. Une thérapie idéale pour les victimes d’un « TEV » (trouble envahissant du vélo, nouveau diagnostic breveté par ma blonde) qui aiment les plaisirs tordus de la souffrance. Pour ceux qui se sentent soulagés d’être enfin compris, cette destination est simplement parfaite.

Cyclistes solitaires de nature, on a risqué l’aventure dans un voyage de groupe, rassurés par la présence de l’animateur Yvan Martineau, un ami rencontré dans des événements cyclistes. Pendant une semaine, il a joué sans répit le rôle d’accompagnateur avec l’enthousiasme qu’on lui connaît.

L’équipée au pays des mormons, de la polygamie et du célèbre hors-la-loi Butch Cassidy comprenait aussi une guide fort compétente : une véritable petite fourmi atomique qui organise tout du matin jusqu’au soir, veille aux ravitaillements et pique-niques, en plus d’être aux commandes de la camionnette à laquelle on a greffé une remorque pour transporter les vélos et les valises de 14 cyclistes.

L’itinéraire de huit jours prévoyait au total plus de 600 km en selle et près 8000 m de dénivelé positif, mais une méchante tempête de septembre, chargée de pluie, d’éclairs et de neige, a forcé une petite journée de repos. On s’en est sorti avec 500 km et 6000 m d’ascensions cumulées : amplement de quoi ressentir de belles douleurs tout partout.

Sin City
En l’absence de centres urbains importants pour poser un avion gros porteur, il faut se rendre en premier lieu à Las Vegas, ville de tous les péchés, du jeu et des mariages douteux au rabais. Aussi vite que possible, on se sauve de Sin City et du Nevada, vers l’Utah.

Après six heures de voiture et la traversée de paysages désertiques, on pose le vélo et on se métamorphose en cyclistes au Oak Springs Rest Area, au pied d’une première ascension de 10 km, à la sortie de Burrville, sur la route 24 Sud. On atteint péniblement un premier sommet à 2555 m, avant de se laisser longtemps descendre vers Torrey. Un trajet de 57 km qui dévoile progressivement les beautés à venir.

Dès ce premier jour, on a la sensation d’avoir perdu un poumon à une table de jeu de Las Vegas. Sur le vélo, souvent à plus de 2000 m d’altitude, on halète au moindre effort. On inspire, mais c’est comme si on avalait du vide. Le chiffre indiquant l’inclinaison de la pente est parfois plus élevé que celui affichant notre vitesse. Loin de se démoraliser, il faut gérer les montées, éviter les accélérations soudaines et profiter des longues descentes pour se refaire une santé, bien éphémère.

Avertissement : se méfier des brusques coups de vent qui montent parfois de la vallée. Les cyclistes poids plume qui ont opté pour des jantes de roue profilées risquent quelques mauvaises chutes. L’Utah n’a rien à voir avec le soporifique circuit Gilles-Villeneuve !

Le lendemain, après avoir été réveillés par le beuglement des bœufs qui se promènent en liberté autour de notre hôtel, on doit absolument se laisser débouler pendant 12 km – qu’il faudra gravir au retour ! – pour visiter Fruita, une oasis située à l’entrée du Capitol Reef National Park.

L’endroit offre une randonnée pédestre dans les paysages désertiques où la pierre a été sculptée par l’eau. À Fruita, on peut faire une pause pique-nique, à la condition d’avoir apporté ses victuailles, car le minuscule casse-croûte mormon est pour le moins austère, pour demeurer poli. Avec le vélo, il est impératif de se rendre au bout de la route panoramique, longue de 13 km. Une petite ascension vallonnée qui se termine par une douce descente entre sable et rochers ocre, comme si la pierre avait rouillé. On peut poursuivre sur un chemin de gravier, mais la prudence est de mise, en raison des risques de crevaison.

Cette journée nous prépare au grand défi de l’expédition, le jour suivant. C’est une longue ascension de presque 40 km à travers la Dixie National Forest, qui nous met sur orbite, à 2900 m d’altitude. La montée, plutôt régulière, commence à Torrey, mais elle s’accentue après le 15e kilomètre, une fois qu’on est rendus sur la route 12, en direction de Boulder. Le panorama change subitement ; on se croirait dans le parc de la Mauricie, avec ses bouleaux aux couleurs automnales, comme une anomalie dans un environnement de terre, de roche et d’arbustes chétifs.

Il y a bien quelques belvédères ici et là au fil des kilomètres, mais impossible d’en profiter, car notre étape s’est déroulée dans la brume, la pluie et le froid, avec un tout petit 5 oC au sommet. Si on a vaincu le monstre par une telle température, on a le droit d’aller sur internet pour avoir un aperçu de ce qu’on a manqué comme paysages ! On peut tout de même profiter de la gentillesse de bénévoles qui offrent gratuitement café et chocolat dans une halte touristique, au 39e kilomètre. La vraie récompense ne se fait pas attendre, avec une agréable descente de 20 km jusqu’à notre hébergement, à Boulder. Dans l’Utah, on doit prévoir des vêtements pour toutes les températures ; on passe du frimas aux feux de l’enfer en quelques jours.

Cheminées de fées
Le lendemain, on se rend à Tropic, une étape motorisée dans notre cas en raison d’un sale temps à ne pas mettre un cycliste dehors. Sur le vélo, il faudra parcourir plus de 100 km et 1450 m de dénivelé, au bout de quoi on se retrouvera aux portes de Bryce Canyon, à voir absolument. En voiture, à pied ou à vélo, peu importe. La route de cet autre parc national est parsemée de belvédères d’où on peut admirer, en surplomb, une forêt de « hoodoos », comme les ont appelés les Païutes de la région. Il s’agit des cheminées de fées de pierre rouge – appelées aussi « demoiselles coiffées » – qui s’élèvent comme des milliers de colonnes de pierre friable. On peut rouler facilement toute cette route sans issue, avec ses montées et descentes sur près de 30 km, à des altitudes variant entre 2400 et 2700 m.

On doit surtout y marcher, au moins quelques heures. C’est une randonnée qui nous conduit dans les entrailles de ce site fantastique, après une belle descente où on fait du slalom entre des géants qui menacent de s’effondrer. On remonte ensuite par des chemins en lacets où on s’arrête pour boire, souffler et brandir l’appareil photo aussi souvent que John Wayne dégainait ses colts dans ses meilleures années.

Malheureusement, l’accès à ce magnifique parc national est soumis à la dure réalité du tourisme de masse, avec un vaste complexe hôtelier plus que banal, rivé à un immense stationnement et bordé par des boutiques et petits commerces sans intérêt. Comme on peut difficilement y échapper, aussi bien prendre son mal en patience et en profiter pour observer l’homo americanus dans toute sa splendeur et décrépitude. Il y arrive en meute dans des dizaines d’autobus touristiques. C’est un autre désert que celui-là…

Zion, le joyau
On a hâte de le quitter pour se diriger vers le parc national de Zion, sans doute le clou du voyage. À la sortie de Bryce Canyon, on roulera près de 20 km sur une piste cyclable avant de remonter dans le véhicule. Autrement, on devrait franchir 60 km sur la route 89, où la circulation est dense, rapide et menaçante. Le plus avantageux est de se rendre en voiture jusqu’à Mount Carmel, de s’y restaurer un peu, puis de se lancer vers Zion. Cela commence, vous l’aurez deviné, par une montée de 15 km, mais tout en douceur celle-là.

Lentement, le désert un peu ennuyeux fait place à des montagnes ocre et à une route exceptionnelle, surtout après la barrière qui contrôle l’accès au parc. On la dévale avec ravissement pendant un premier segment de 15 km. Les courbes se succèdent, l’asphalte de couleur marron est doux comme de la soie. On se laisse glisser à travers un premier tunnel, on admire les montagnes sans trop peser sur les pédales, on est euphoriques.

Il faudra malheureusement mettre pied à terre à l’entrée du second tunnel, long de 3 km, interdit aux cyclistes et piétons. À nouveau, on a besoin d’un véhicule pour quelques minutes de ténèbres. Mais le panorama qui nous attend à la sortie est tout simplement prodigieux. Nous voilà au sommet d’une longue descente de 7 km, conduisant à Springdale, avec quelques lacets serrés, puis une longue section où on peut prendre de la vitesse.

Un conseil : comme les voitures circulent en alternance dans le tunnel, il est préférable d’attendre que la file allant en sens contraire commence à y pénétrer. Cela assure de ne pas avoir trop de voitures dans la même direction que nous, obligeant ainsi à freiner la descente.

Art de vivre et randonnée
À Springdale, on retrouve enfin un certain art de vivre, avec de bons restaurants, du café digne de ce nom, quelques galeries d’art, des hôtels de qualité lovés dans un site enchanteur, et un original propriétaire de boutique de vélos qui vend aussi de beaux maillots, à se procurer en guise de souvenirs.

Il vaut la peine d’y passer deux ou trois nuits, ne serait-ce que pour remonter le col jusqu’à l’entrée du tunnel pour nous interdit, et redescendre une fois de plus. On doit aussi rouler, deux fois plutôt qu’une, sur la route panoramique (longue de 10 km) qui se termine devant des parois montagneuses fendues par la Virgin River. Une bonne section de cette route n’est permise qu’aux piétons, aux cyclistes et aux navettes qui amènent les visiteurs vers de nombreux sentiers. Quand une navette les double, les cyclistes doivent s’immobiliser. Le truc est d’aller plus vite qu’elles, en sachant que ce qui est gagné en vitesse est perdu en extase.

Springdale offre aussi une impressionnante et difficile randonnée pédestre totalisant 8,5 km, jusqu’au sommet d’Angels Landing (450 m de dénivelé positif), avec un dernier kilomètre éprouvant pour les articulations. Les plus braves pourront s’agripper à une chaîne et gravir une étroite falaise particulièrement inclinée. La descente est exigeante pour les cuisses, mais à tout instant la vue nous récompense. Il faut prendre la navette pour se rendre au pied de ce sentier. Il est conseillé d’y aller tôt le matin, car on se presse rapidement au portillon et, plus tard, le soleil est sans pitié.

À l’extrémité du chemin déjà parcouru en vélo, la navette déverse son lot de randonneurs qui optent pour une balade sur terrain plat dans les « narrows », souvent les pieds dans la glaciale rivière Virgin. On s’y fait doucement avaler par les falaises qui se referment sur nous. Vaut mieux se munir d’un bâton de marche pour garder son équilibre dans l’eau. On peut aussi louer des bottes à l’accueil.

La vallée de feu
On quitte cette oasis de civilisation par le sud, en se laissant simplement descendre sur quelques kilomètres de piste cyclable avant de reprendre l’autoroute 15 puis la route 169, en voiture bien entendu. Nous voilà en route pour un dernier segment, mais non le moindre, celui du parc d’État Valley of Fire, au Nevada. Après avoir gelé à 2900 m d’altitude, c’est le désert, où le thermomètre affiche souvent un beau gros 40 oC bien senti. À nous la sueur et la soif !

On dépose les vélos à l’entrée du parc pour se diriger dans un premier temps sur une autre route panoramique, longue elle aussi de 10 km, jusqu’à la White Domes Trail. Avec un peu de chance, vous y verrez des mouflons et quelques lapins du désert. Surtout, ne pas oublier de bien remplir les bidons en passant au poste d’accueil. Il n’y a aucun autre point d’eau sur le parcours. Levez les yeux de temps à autre, car un charognard vous lorgne peut-être avec appétit.

Au retour, quelques tables de pique-nique abritées du soleil attendent ceux qui souhaitent souffler un peu. On peut ensuite redescendre vers l’accueil, remplir les bidons et prendre à droite en direction de Crystal. Cela impose une autre montée de 10 km (300 m de gain), mais on est gratifiés par une ultime descente de 18 km, jusqu’à l’intersection de la route 89. Total de l’étape du jour : 53 km, 850 m d’ascension, mais aucun mirage comme on en voyait pourtant dans les films westerns de série B.

C’était le point d’orgue pour notre groupe. On remballe les vélos, destination Las Vegas, pour quelques heures ou quelques jours de ripailles dans ce royaume du kitsch qui affiche tout de même quelques grands spectacles, dont Love du Cirque du Soleil. Même si on est insensibles à cet urbanisme factice, à ce simulacre de tour du monde en trois heures, on demeure difficilement impassibles devant ces reconstitutions qui rappellent Paris, New York ou Venise. C’est peut-être la seule grâce de cette démesure.

Et la chance étant avec nous, on récupère à la même table de jeu notre poumon qu’on ramène à la maison, avec une fierté et un orgueil qu’on prendra bien soin de partager sur Facebook !

•••

Ciel, mon espresso !
Les États-Unis, on le sait, ce n’est pas le paradis de la gastronomie. Cela est encore plus vrai quand on est à proximité du Mexique avec ses bières sans saveur et ses tacos industrialisés. Avis aux amateurs de café espresso : ne vous étonnez pas de sa rareté en Utah, pays du baril de Coke, où le bon café semble en voie d’extinction tellement on vous répétera que « the machine is broken ». C’est leur façon de vous dire qu’il faut se contenter de leur eau de vaisselle…

•••

REPÈRES

Utah

S’y rendre
On peut se rendre à Las Vegas très facilement. On peut le faire en trois jours si on prend l’autobus (180 $), ou en 38 heures si on prend la voiture (sans compter les pauses !).
Par avion, ça prend environ cinq heures, et ce, à partir de 500 $.

Où dormir
Quelques agences québécoises organisent des randonnées tout-inclus. S’il vous prend l’envie de tout organiser vous-mêmes, voici quelques adresses qui vous seront utiles.

Capitol Reef Resort, Torrey

Boulder Mountain Lodge, Boulder

Americas Best Value Inn & Suites-Bryce Canyon, Tropic

Ruby’s Inn, Bryce Canyon

Quelques adresses web

Capitol Reef National Park

Dixie National Forest

Bryce Canyon

Zion National Park

Valley of Fire State Park                                 

 


motCle_url:
motCle_url2: Utah
souscategorie:
type_activite: Vélo de route
type: cyclisme
saison: