Hors frontières

Excursion dans le «cimetière de l'Atlantique»

Île de Sable, Nouvelle-Écosse

L’île de Sable se laisse difficilement gagner. Son histoire, sa géologie et, surtout, ses chevaux sauvages séduisent quant à eux au premier coup d’œil.


Stéphane Desjardins texte et photos - 23/08/2017
La brume se lève lentement. Un mince filet de sable et d’herbe se confond avec les moutons d’une mer agitée. On distingue à peine l’île tellement elle émerge de peu dans la vapeur matinale.

Pourtant, l’île de Sable traîne depuis 400 ans une épouvantable réputation. S’y sont échoués pas moins de 350 navires attirés par les immenses bancs de poissons du plateau continental de la Nouvelle-Écosse. Tempêtes, vents et confluence du Gulf Stream avec le courant du Labrador génèrent à répétition une brume trompeuse et des tourbillons gigantesques qui désorientent les navigateurs les plus expérimentés.

C’est pour cette raison que ses rares visiteurs, environ 250 annuellement, doivent l’aborder humblement : on ne sait jamais si on pourra y poser le pied. À 161 km à l’est de la Nouvelle-Écosse, la réserve de parc national de l’Île-de-Sable est l’île la plus éloignée du continent.

Alors que nous sautons du canot pneumatique, son isolement nous prend pratiquement à la gorge. Il vente sans cesse. Les plages s’étirent jusqu’à l’horizon. Le cri des phoques et des oiseaux se jumelle au bruit des vagues et emplit l’air salin. L’herbe, les broussailles, les fleurs multicolores recouvrent un paysage de débris marins et de dunes. Celles-ci protègent de petites plaines gazonnées où foisonnent au bas mot 190 espèces de plantes basses, dont le genévrier nain et la canneberge, tous deux généreux en baies acidulées.

Un accident géologique
L’île est un croissant de 42 km de long sur 1 km dans sa partie la plus large. Elle est un accident géologique, signale Jonathan Sheppard, directeur du parc, du haut de sa dune, et doit sa formation à l’accumulation d’alluvions et de moraine, lors du retrait du glacier qui recouvrait le nord du continent il y a 12 000 ans. Un forage a récemment révélé que ce dôme de sable faisait au-delà de 4500 m (15 000 pi) de profondeur !

Les courants, les tempêtes, le vent et les marées transforment constamment le paysage. Le point le plus élevé, Bald Dune (la « dune chauve »), est l’équivalent d’un immeuble de quatre étages ; en 40 ans, elle a traversé l’île de bout en bout ! Les bancs de sable sous-marins se déplacent en permanence. Des plages et des étangs se forment et disparaissent d’une tempête à l’autre. Le lac Wallace, d’une dizaine de kilomètres, s’est volatilisé il y a quelques années. Malgré de rares étangs, les plantes exploitent un aquifère qui flotte dans le sable, sur l’eau salée.

Seuls les plus coriaces survivent ici : les oiseaux migrateurs qui viennent s’y reproduire, 450 000 phoques gris (la plus importante colonie du monde) et les mythiques chevaux sauvages qu’on croise partout où l’île laisse pousser l’herbe.

Ces chevaux sont un symbole du folklore canadien : le gouvernement Diefenbaker a voulu les chasser de l’île, mais il fut submergé par un courrier courroucé, majoritairement d’écoliers en colère. Il a reculé. La controverse a repris dans les années 1970 quand on y a découvert des hydrocarbures. Trois gigantesques plateformes gazières, comptant chacune 80 travailleurs, en témoignent. Lors de la création de ce 43e parc national, en janvier 2010, les pétrolières ont gracieusement cédé leurs droits sur ce territoire jusqu’à 1 km des côtes.

Parcs Canada administre l’île avec un soin maniaque. C’est un écosystème très fragile. Personne n’a le droit d’y dormir, sauf de 5 à 15 scientifiques qui y passent l’année, souvent sans la quitter pendant des semaines quand le temps est mauvais en hiver. C’est le seul endroit du pays régulièrement balayé par des ouragans de classe 4. « On n’y laisse que ses traces de pas et on n’y prend que des photos », lance Jonathan Sheppard. On doit d’ailleurs en revenir avec sa toilette portative et son contenu…

La météo hivernale est si capricieuse que les visites sont interdites pendant la froide saison, même si l’île fut habitée pendant plus de deux siècles. On découvre partout les ruines de l’ancienne colonie, qui apparaissent ou disparaissent sous les dunes éphémères.

La princesse de l’île
Née sur l’île en 1879, Sarah Beatrice Bouteillier, dite Trixie, était la « princesse de l’île de Sable ». Fille du patron, écuyère, jardinière, photographe et télégraphiste accomplie, elle a vu le jour deux mois après l’arrivée sur l’île de son père, Robert Jarvis Bouteillier, un futur surintendant de l’île de Sable (de 1884 à 1913) qui débarquait en compagnie de quatre enfants et d’une épouse enceinte. Elle y a passé les 32 premières années de sa vie.

En 1967, âgée de 87 ans, Trixie est revenue. Elle a revu son ancien jardin de roses et les ruines de la maison familiale ensevelies par le sable. Il ne reste pratiquement rien de la douzaine de bâtiments bicentenaires, hormis des rosiers et quelques poteaux du téléphone. Ceux-ci reliaient trois stations de sauvetage et deux phares. Ils ont été installés par nul autre qu’Alexandre Graham Bell en 1898.

Jill Martin Bouteillier est la petite-nièce de Trixie. Auteure et cofondatrice de la Société des Amis de l’île de Sable, elle se trouvait à bord de l’Ocean Endeavour d’Adventure Canada qui nous a menés à l’île.

L’arrière-petite-fille de R. J. Bouteillier raconte comment la cinquantaine de colons se battait sans répit contre mère Nature pour faire pousser des légumes dans le sable et nourrir le bétail. Quand les dunes, les tempêtes et les marées engloutissaient leurs maisons ou leurs champs, ils déménageaient. Ils ont planté plus de 81 000 arbres. Un seul a résisté. Un pin tout rabougri.

Et de tous les animaux, les seuls mammifères ayant survécu sont les chevaux.

Des chevaux mythiques
Il y en a entre 250 et 450. On dit qu’ils furent saisis aux Acadiens lors de la Déportation de 1755, et déposés ici en vue d’établir une colonie qui n’a jamais vu le jour. Ils sont rapidement redevenus sauvages. Ce sont eux, les véritables maîtres de l’île. Curieux, enjoués, ils broutent sans trop se préoccuper de nous. À la faveur d’un hennissement, un étalon va rejoindre son harem courtisé par un prétendant un peu trop entreprenant. Des chanceux verront un affrontement entre deux mâles. Mais la plupart du temps, ce sont de douces séances de frottage et de dépucelage dont on est témoin.
« Les chevaux créent une image romantique de cette île du bout du monde. De plus, partout sur les plages, on croise des colonies de milliers de phoques. Cet endroit est isolé. Le climat est rude. L’île a ses fantômes et ses tragédies. Il
est difficile de s’y rendre. Pour des gens comme moi, c’est irrésistible », explique Dave Freeze, chef d’expédition et cofondateur d’Adventure Canada. « Je fais ce métier depuis 30 ans et j’adore ce genre de défi », dit-il, avant d’annoncer que nous n’irons pas fouler les plages aujourd’hui. Les vagues ne feraient qu’une bouchée de nos canots pneumatiques.

Nous devrons nous contenter d’une conférence sur les 350 espèces d’oiseaux migrateurs qui nichent sur l’île, notamment la sterne de Dougall. L’espèce, en voie de disparition, va chercher sa nourriture jusqu’à 1000 km au large ! Le bruant d’Ipswich, une sous-espèce du bruant des prés, est un oiseau minuscule qui fait son nid au sommet de genévriers et survole les crêtes des dunes d’un coup d’aile saccadé. Il ne vit qu’ici.

Si la chance vous sourit, vous apercevrez une défense de morse de l’Atlantique à demi enfouie. Ce mammifère marin a été chassé jusqu’à l’extinction à la fin des années 1800. Ils font partie de la légende locale, comme Mrs. Copeland, dont le fantôme erre sur les plages le soir de gros grain. Ou le 13e Sauveteur, un spectre qui prêtait main-forte dès qu’on signalait un naufrage. On sortait les barques et souquait ferme contre les vagues rageuses, question de récupérer des marins en détresse (la plupart ne savaient pas nager) ou des cadavres. On en a enterré plusieurs sur place.

Île Galápagos canadienne ?
Aujourd’hui, les chercheurs sont intéressés par la faune, la flore et l’étude des changements climatiques. « On ne sait même pas si le phénomène fera disparaître l’île ou l’agrandira. C’est trop imprévisible », explique Jonathan Sheppard. Ce dernier nous comparera à des rats de laboratoire. « Des expéditions comme celle-ci nous donnent la chance de peaufiner notre plan de gestion de l’île. Nous voulons que les gens viennent, mais sans reproduire la catastrophe touristique des Galápagos. »

Tout le monde est donc bienvenu à l’île de Sable, à condition de montrer patte blanche et de se tenir à un minimum de 18 m (60 pi) des phoques et des chevaux. On suit leurs sentiers pour éviter d’endommager le couvert végétal. Si la météo le permet, on découvre un paysage fragile, en constante mutation, où la modernité n’a aucune emprise. Sauf, peut-être, celle des caméras et des appareils photo. Quand soudain un magnifique équidé solitaire, crinière au vent, se trouve à portée de vue, on peut au moins immortaliser l’événement.
 
En route Saint John’s, Terre-Neuve
La croisière d’Adventure Canada débarque aussi à Saint-Pierre-et-Miquelon, dernier fief historique de la France sous nos latitudes, mais commence et finit à Saint John’s, dans la province de Terre-Neuve-et-Labrador. Profitez-en pour découvrir la fort sympathique capitale de la province voisine, plus vieille ville d’Amérique du Nord (non, ce n’est pas Sainte Augustine, en Floride, répètent, amusés, les habitants de Saint John’s). John Cabot et son fils Sébastien auraient fondé la ville en 1494 (les historiens européens disent 1497).

Lorsque notre navire passe dans les Narrows, l’étroit passage navigable au pied de l’impressionnant ouvrage fortifié Signal Hill, on comprend pourquoi les navigateurs ont installé un port dans l’anse autour de laquelle la ville s’est plus tard développée surtout grâce à la pêche, au pétrole et aux services publics. C’est également sur Signal Hill, sommet crucial de la spectaculaire topographie locale, que Guglielmo Marconi a reçu la première communication sans fil transatlantique. On y trouve des canons et, outre les icebergs provenant du Groenland, on y aperçoit le cap Spear — le cap d’Espoir —, le point le plus à l’est de l’Amérique du Nord.
Saint John’s est reconnue pour sa vibrante scène culturelle, mais aussi pour son architecture victorienne et ses maisons colorées surnommées Jellybean Row. Les bons restos foisonnent, tels que Bacalao (www.bacalaocuisine.ca), Oliver's Restaurant (www.olivers-cafe.com) et la Rocket Bakery & Fresh Food (www.rocketfood.ca), ces deux derniers étant situés sur Water Street, la plus vieille rue du continent. J’ai dormi au Murray Premises Hotel (ancien entrepôt portuaire et site historique national), ainsi qu’au Blue on Water, hôtel signature et resto-bar de Water Street, que je recommande. J’ai même discuté avec Allan Hawco, producteur et tête d’affiche de Republic of Doyle, dans le fameux bar Duke of Duckworth, un personnage à part entière de cette série télé, où on déguste le renommé fish and chips à la morue tout comme la bière Iceberg produite par la microbrasserie Quidi Vidi.

Repères
Île de Sable, Nouvelle-Écosse

Parcs Canada
www.pc.gc.ca/fra/pn-np/ns/sable/index.aspx
Accessible de juin à fin octobre, visites diurnes
et déplacements à pied seulement

S’y rendre
Adventure Canada organise une croisière annuelle en juin à partir de Saint John’s :
www.adventurecanada.com
Entre 2600 $ et 11 300 $, selon la cabine, excluant le vol et l’hébergement à Saint John’s.

Accessible par avion à partir de Halifax : 6000 $ (vol nolisé), en groupe de sept passagers.
Enregistrement obligatoire auprès de Parcs Canada : http://bit.ly/28Odtp4
Conditions météo : http://bit.ly/28ZHhQz
Friends of the Sable Island Society :
www.sableislandfriends.ca

Lecture
Sable Island in Black
and White, de
Jill Martin Bouteillier,
Nimbus Publishing,
Halifax, 2016,
125 pages
www.nimbus.ca


 


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