Reportages

Chassé croisé

par_mathieu régnier - 19/08/2015
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Randonneurs et chasseurs sont plutôt à couteaux tirés. Conflit majeur ou désaccord de principe ?

Chaque automne, Simon Parent fait un séjour dans un monastère. Sans être religieux, il y trouve un peu de paix et en profite pour humer les parfums d’automne en marchant. En novembre dernier, tôt le matin, il emprunte un sentier sur l’immense domaine monacal. « Pan ! » Sans s’y attendre, il voit détaler un chevreuil ensanglanté à trois mètres de lui ! Remué, il n’a pas le réflexe de faire du bruit pour signaler sa présence. Il cherche à percer la brume pour revoir l’animal. Il tombe plutôt sur un chasseur en transe. « Je portais une tuque rouge, ça m’a peut-être sauvé », dit-il.

Plus de peur que de mal
Quelle famille québécoise n’a pas une histoire comme celle-là à raconter ? Le chassé-croisé des chasseurs et des randonneurs n’est pas une légende. À mesure qu’augmentent les activités en forêt, surtout en région, augmentent aussi les risques de rencontres inopinées, potentiellement dangereuses. Et pourtant, les chiffres prouvent que ce risque est minime.

Selon Jacques Nadeau, porte-parole du ministère des Forêts, de la Faune et des Parcs, seule la peur injustifiée des randonneurs explique la tension qui perdure entre eux et les chasseurs. « Aucun accident entre un chasseur et un non-chasseur n’a été répertorié depuis que nous tenons des statistiques. Chaque année, pour 100 000 permis de chasse délivrés, on compterait environ 0,9 accident, et ceux-ci surviennent toujours entre chasseurs. » Histoires de chasse alors ? Il faut s’incliner devant ces chiffres ou… réfléchir encore un peu.

Cela étant, qu’ils soient réels ou non, les accidents n’expliquent pas tout. Le nombre de cas rapportés non plus. À la Sûreté du Québec, on précise que les plaintes associées à la pratique de la chasse ne sont pas répertoriées comme « incidents de chasse », mais plutôt assimilées à des « entrées par infraction » ou des « voies de fait » (quand on en vient aux coups). La SQ affirme être particulièrement attentive en période de chasse. Le mot d’ordre : tous les utilisateurs du territoire doivent pouvoir jouir des espaces verts. 

Alexia : randonneuse, chasseuse...et environnementaliste
Le chasseur serait-il moins pleinairiste que le randonneur ? « Poser la question, c’est y répondre, réplique Alexia Couturier, une randonneuse et chasseuse qui travaille en environnement. À quand la chronique “chasse” dans Géo Plein Air ? » plaisante-t-elle. Plutôt que de « tension », Alexia parlerait davantage d’intolérance et de méconnaissance, conduisant directement aux problèmes de cohabitation.

Car, au fond, les tensions observées entre chasseurs et randonneurs relèvent bien souvent d’un manque de civisme plutôt que d’un conflit irréconciliable. Et il semble que ces tensions augmentent à mesure qu’on s’éloigne des zones habitées. Vol de bois de chauffage dans des refuges attribués à des chasseurs, comportement inapproprié de randonneurs sur une zone de chasse, arrogance des uns, égocentrisme des autres : et si le problème n’était qu’une frustration réciproque fondée sur le manque de dialogue et la méconnaissance de l’« autre » ?
Pour sa part, Alexia prône le respect de l’activité d’autrui et explique que « le partage de la forêt est une question de bon sens ».

Ouvrir la marche
À la Fédération québécoise de la marche (FQM), on rappelle aux membres qu’en vertu de la Loi sur la conservation et la mise en valeur de la faune, personne ne peut faire obstacle à un chasseur. Réal Martel, membre actif de la FQM et président du Sentier national au Québec, suggère, en toute logique, « d’éviter les endroits fréquentés par les chasseurs et d’en profiter pour randonner ailleurs ». Pour ce vétéran de la marche, « la prudence est toujours de mise, et rien ne vaut un bonjour cordial lorsqu’on croise un chasseur. » Une pratique qui semble plus fréquente qu’autrefois.

Avec le temps, Alain Cossette, directeur général de la Fédération québécoise des chasseurs et pêcheurs (FédéCP), a vu la chasse évoluer dans la bonne direction, avec plus de respect mutuel. « Il n’y a pas de tension entre les deux groupes, soutient le directeur de l’organisme. Les tensions opposent surtout les chasseurs entre eux. » C’est pour cette raison qu’a été mise sur pied la campagne Partageons la forêt, dont l’objectif est de sensibiliser les chasseurs à l’éthique du partage du territoire. Sa plateforme Web est bien conçue, mais concerne presque exclusivement les chasseurs. « On doit aller plus loin pour s’adresser à la population générale, admet Alain Cossette, c’est un processus continu. » Pour se montrer rassurant, il ajoute que, depuis 1972, les chasseurs sont tenus de suivre une formation pour obtenir leur permis de chasse. En outre, depuis 1994, en vertu de la Loi sur les armes à feu, ils doivent suivre un second cours, supervisé par la Gendarmerie royale du Canada.
Pourvoiries : modèle d’avenir ?

Les clients des pourvoiries, eux, l’ont compris : une pourvoirie n’est plus seulement un territoire de chasse et de pêche. « Nous sommes des établissements hôteliers en milieu forestier », résume Simon Duchaine, de la Fédération des pourvoiries du Québec (FPQ). Nombreux sont donc les randonneurs qui s’y installent en étant déjà sensibilisés aux bons usages. Cela expliquerait que la FPQ n’observe pas de tensions dans les pourvoiries elles-mêmes.

Pour consolider cette bonne entente entre usagers, la FPQ a rencontré la Fédération de la marche en mars dernier afin d’intégrer leurs critères de balisage de sentiers. Certains lieux de marche certifiés par la FQM assurent d’une expérience de randonnée pédestre agréable et sécuritaire.
Pas de sentier menant à proximité de caches, par exemple, et un balisage qui tient compte des habitudes des chasseurs. Des standards qui figureront dans le prochain Guide de la pourvoirie. Une bonne nouvelle pour presque la moitié des clients québécois des pourvoiries. En effet, 40 % les fréquentent pour pratiquer des activités autres que la pêche ou la chasse.

« Ce modèle d’utilisation partagée d’un territoire est certainement une piste de collaboration mutuellement bénéfique », soutient Jean-Marie Croteau, coordonnateur des Sentiers de l’Estrie, ce réseau pédestre qui traverse un parc national ainsi que 115 propriétés privées. La plupart d’entre elles sont d’ailleurs louées aux chasseurs. Jean-Marie Croteau considère les chasseurs comme des alliés dans la gestion du territoire. Pendant les périodes de chasse, la randonnée est interdite sur la totalité du réseau de 212 km. Et, le reste de l’année, les nombreux randonneurs profitent indirectement aux chasseurs, en décourageant les braconniers. En échange, les chasseurs bien équipés en matériel motorisé aident à l’entretien des sentiers.

Au Québec, ce n’est ni l’espace ni le territoire forestier qui manquent. Les bonnes pratiques de cohabitation existent ; il suffit de sensibiliser les uns comme les autres aux moyens de les appliquer. D’ailleurs, on entend dire ici et là qu’il est grand temps d’organiser une vaste campagne de conscientisation et de concertation. En attendant, les randonneurs de l’automne peuvent déjà commencer par s’informer et planifier leurs activités là où ils seront sûrs de ne pas être dérangés. Sinon, la tuque rouge, ça marche aussi !

10 conseils pour randonneurs prudents
❱ Porter des vêtements clairs.
❱ Porter un dossard orange fluorescent selon les normes du ministère des Forêts, de la Faune et des Parcs.
❱ Bien s’informer avant de partir (règlement, zones et périodes de chasse, itinéraire et notes sur un sentier).
❱ Respecter les territoires de chasse.
❱ Rester en groupe.
❱ Circuler en forêt entre 9 h et 16 h (selon la région et la période de chasse).
❱ Adopter un comportement courtois lors d’une rencontre.
❱ So-so-so solidarité : le chasseur est aussi pleinairiste !
❱ Rapporter à la Sûreté du Québec les événements non réglementaires.
❱ Rester sur les sentiers balisés ou les chemins publics et porter attention à la signalisation.



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