Jusqu’aux derniers retranchements du froid
Après avoir pédalé de la borne frontalière 720, en Montérégie, à la Longue-Pointe de Chisasibi, un duo d’aventuriers a entrepris de skier jusqu’au point le plus au nord du Québec, le cap Anaulirvik (aussi appelé Wolstenholme), en empruntant la banquise côtière de la baie d’Hudson et les terres avoisinantes, sur une distance de 1377 km. Dans le second d’une série de deux articles (première partie ici), notre collaborateur raconte la conclusion de la traversée intégrale du Québec réalisée à l’hiver 2023.
Nous ne savions pas si nous allions réussir. La préparation méticuleuse de l’expédition, l’étude des cartes, l’organisation de la logistique, l’entrainement physique et mental n’avaient pas complètement atténué le sentiment de doute qui nous habitait au moment de skier les premiers mètres de la banquise de la Longue-Pointe, au nord de Chisasibi. Avec quelques kilos de masse corporelle en moins, je n’étais déjà plus le même homme que celui qui avait donné ses premiers coups de pédale trois semaines plus tôt, au sud du Québec. Simon-Pierre Goneau, qui avait réalisé cette portion de l’itinéraire trois ans auparavant, embarquait dans une expédition en mouvement, sans transition avant de s’immerger dans le grand blanc de la baie James. Vladimir Jankélévitch avait écrit : « L’aventure, c’est le surgissement de l’avenir, pour le meilleur et pour le pire. » Restait à savoir lequel des deux adviendrait au long des quelque 1400 km qui nous séparaient de l’endroit où pointait notre azimut.
S’engouffrer dans le blanc
L’orientation est-ouest des bassins versants de la péninsule d’Ungava oblige les voyageurs désireux d’y circuler dans un axe sud-nord de passer par l’océan. Six communautés inuites, dont l’une est également à moitié crie, sont disséminées le long du littoral de la baie d’Hudson, à une distance moyenne de 200 km les unes des autres. En 1610, au cours du même voyage, un certain Henry était parvenu à donner son nom de famille à cette baie de plus de 800 000 km2, l’une des plus grandes du monde, de distribuer les toponymes en hommage à ses bailleurs de fonds, comme le cap Wolstenholme, le point le plus septentrional du Québec, d’attiser durablement la méfiance des Inuits lors d’un mouillage aux îles Digges, aussi nommées en échange de bons procédés, pour finalement mourir abandonné dans une chaloupe à la suite d’une mutinerie, en compagnie de son fils et de sept autres membres – la plupart malades – de son équipage.
La présence de ces six communautés structurait notre périple en autant de segments pour lesquels nous avions fait parvenir au préalable des ravitaillements postaux, chacun nous garantissant une dizaine de jours d’autonomie de nourriture et de carburant. Les traîneaux ne dépassaient pas de beaucoup les 65 kg, un poids relativement modeste pour une expédition en ski dans l’Arctique, ce qui nous assurait d’atteindre, voire de surpasser notre cible de déplacement fixée à 20 km par jour.
Les Cris de Chisasibi nous avaient mentionné lors de notre séjour qu’ils n’avaient pas vécu de vague de froid et de bordée de neige aussi intenses depuis longtemps. Dans ces conditions, six jours d’efforts laborieux ont été nécessaires pour atteindre la baie d’Hudson en empruntant les glaces exposées au vent de la baie James et les bouts de pistes de motoneige encore ensevelies de neige que nous attrapions parfois à l’intérieur des terres. Se déplacer, vivre et dormir à des températures avoisinant les -40 ˚C, alors que la routine au camp n’est pas encore bien établie, que le corps n’est pas rompu à la tâche, qu’on ne peut pas encore répondre par l’affirmative à la question qui nous taraude – « va-t-on réussir ? » –, s’avère une épreuve à la fois physique et mentale.
La baie d’Hudson était néanmoins là, au bout de l’effort. Kuujjuarapik-Whapmagoostui nous semblait acquise malgré les 100 km qui nous en séparaient. Il nous a fallu tâter pendant cinq jours encore le blanc qui ne discontinuait pas. Nous avons finalement débarqué au comptoir du Tim Hortons, emmitouflés dans nos parkas, mi-abrutis de fatigue, mi-euphoriques, sans parvenir à convaincre totalement les Cris et les Inuits dans la file d’attente que nous arrivions de Montréal par la force de nos jambes.
La vie sur la banquise
Nous nous sommes reposés deux jours au son des Dash-8 qui grondaient sur le tarmac, comme animés d’un mouvement perpétuel. Le Nord, c’est aussi ça : une longue partance. Au sortir de la communauté, les îles Manitounuk protègent la banquise côtière sur une cinquantaine de kilomètres, créant un passage de glaces propices à la glisse. Nous y avons skié à vive allure jusqu’à ce que, revenus dans l’ouvert de la baie d’Hudson, la neige commence à tomber et à affecter notre progression. Avec un diamètre de 67 mm à la spatule, nos skis Åsnes n’offraient guère de portance sur l’épais couvert nival. Quelques jours plus tard, nous avons quitté la baie pour remonter dans un passage étroit vers le lac Tasiujaq, autrefois connu sous le nom de Guillaume-Delisle, et éviter le goulet d’eau libre qu’il crée à son embouchure.
Une forêt s’acharne à pousser dans cette vallée enclavée. Toute une faune s’encalmine là, dans le bruissement des branches cassantes de l’hiver. Nous avons réussi à suivre momentanément les traces d’une piste de motoneige avant de la perdre à mi-parcours, nous forçant à improviser un chemin au travers de six ou sept kilomètres de taïga. Avec les cordes et les poulies disponibles, nous nous sommes ingéniés à trouver une manière de descendre notre matériel le long de l’escarpement qui nous permettrait d’atteindre le grand lac, situé au cœur du parc national Tursujuq.
Un peu plus de 500 personnes habitent à Umiujaq, sur une surface déclive qu’on dirait sur le point d’être avalée par la baie d’Hudson. Lorsque la tempête se lève, il vaut mieux regagner une des petites maisons bâties sur pilotis, où nous y avons pris un peu repos. Mars était bien entamé et l’hiver s’attardait dans une sorte de langueur qui n’avait déjà plus rien à voir avec les serres acérées de février. Les jours s’allongeaient et les quelques degrés de température gagnés au passage nous permettaient de souffler davantage.
À mi-chemin du segment de 269 km pour Inukjuak, d’imposants inukshuks trônaient au sommet des falaises de l’île Cotter, indiquant sans doute l’emplacement d’un campement saisonnier depuis longtemps oublié. En haut du promontoire, nous avons observé une grande polynie – ou polynia, littéralement un « trou dans la glace » – qui s’étendait à perte de vue, épousant plus ou moins le contour du rivage. L’endroit semblait aussi triste que son nom dérivé du russe, alors qu’il agit comme un vivier où convergent les ours polaires à l’affût de phoques. Pendant deux jours, nous avons croisé des dizaines de traces du grand prédateur et des tanières dans lesquelles les femelles enfouissent leurs petits. Dans le « pack de glace » où nous peinions parfois à faire un ou deux kilomètres par heure, tout un monde vivait selon ses propres règles. Les frontières du réel et du rêve se brouillaient dans les embruns des polynies et dans ce blanc qui nous transformait toujours un peu plus.
Le printemps aux trousses
Nous avons touché terre à Inukjuak le 25 mars avec 738 km au compteur depuis Chisasibi, à peine la moitié de la distance pour Ivujivik, mais nous étions désormais convaincus d’y arriver. À partir de là, notre itinéraire quittait la banquise pour nous mener à l’intérieur des terres, en pleine toundra, au pays du caribou – tuktu –, que nous avons surpris en petites hardes à la fois curieuses et inquiètes. Près de Puvirnituq, des chasseurs nous ont donné un morceau de viande d’une bête abattue quelques heures plus tôt, promettant que ça nous garderait au chaud. Ainsi s’inscrivent l’un dans l’autre l’humain et le territoire dans la grande circularité du Nunavik. « Do you think you speak or that you are spoken by the land? » ( « Pensez-vous que vous parlez ou que la terre vous parle ») a un jour demandé l’écrivain et géographe Jean Morriset à un Inuk. « Are you crazy or what?» (« Tu es fou ou quoi) » s’est-il esclaffé. Elle réside peut-être là, la sagesse de la lande, dans ces éclats de rire et ces visages ridés d’avoir tellement ri ou pleuré les joies et les misères de la toundra.
Dans la succession des jours transformés en semaines, la parenthèse du voyage commençait tranquillement à se refermer. Nous nous sommes arrêtés à Puvirnituq, puis à Akulivik, située au pied des monts de Puvirnituq, parfois appelés d’Youville, lesquels traversent d’un bout à l’autre la péninsule d’Ungava. Un jour il faisait -20 ˚C, et l’autre, 0 ˚C, le soleil plombant et la neige collant sous les skis : le printemps crevait de partout. À Ivujivik, la banquise n’avait pas résisté au changement de saison et avait été emportée par les courants de la passe Sallualuk.
L’équipe de tournage est venue nous rejoindre dans le but de documenter la fin de l’expédition. Nous en avons profité pour faire venir des raquettes, mieux adaptées au terrain montagneux qu’il nous faudrait emprunter sur une quarantaine de kilomètres afin de gagner le cap Anaulirvik. Nous étions maintenant cinq – la réalisatrice Marie France L’Ecuyer, le directeur photo Marc-André Bilodeau, le preneur de son Thibaut Quichon, Simon-Pierre et moi-même – à marcher en direction de ce lieu longtemps rêvé, qui se concrétisait un peu plus à chaque pas.
Il a fallu peiner sur les pentes enneigées pendant une journée et demie encore, jusqu’à ce moment où tout s’est précisé. Des traces de caribous marchant par paires nous guidaient vers la destination finale, le lieu parmi les lieux, géographie autant que substance. J’ai aperçu depuis les hauteurs du cap les escadres de guillemots volant à fleur d’eau. Il n’y avait plus nulle part d’autre où aller.
Nous avions poursuivi l’hiver jusqu’à son essence, littéralement là où le sol vient à manquer sous les pieds. Rarement dans nos vies a-t-on une telle impression d’aboutissement. Sous nos yeux, la grande péninsule plissée du Québec se noyait dans le glaciel de la passe Sallualuk et du détroit d’Hudson. Le soleil était désormais haut dans le ciel, la neige fondait et les lacs commençaient à caler, même dans les derniers retranchements du froid au 62e parallèle. Avant d’être une renaissance, le printemps est d’abord une mort. Je devais tourner de bord, satisfait de l’expédition, mais sachant trop bien que, tôt ou tard, il me faudrait reprendre la piste et poursuivre cet énigmatique lieu qui ne semble résider nulle part ailleurs qu’au bout d’un azimut.
En bref
L’Expédition transboréale, récompensée par la bourse de l’expédition de l’année de la Société géographique royale du Canada : 15 jours de vélo suivis de 53 jours de ski, pour une distance totale de 2960 km sur 91 jours, incluant les jours de repos.
- Borne 720 – Chisasibi : 1583 km, 15 jours
- Chisasibi – Kuujjuarapik-Whapmagoostui : 245 km, 11 jours
- Kuujjuarapik-Whapmagoostui – Umiujaq : 224 km, 9 jours
- Umiujaq – Inukjuak : 269 km, 10 jours
- Inukjuak – Puvirnituq : 220 km, 8 jours
- Puvirnituq – Akulivik : 114 km, 6 jours
- Akulivik – Ivujivik : 219 km, 8 jours
- Ivujivik – cap Anaulirvik (aller-retour) : 86 km, 3 jours
Attrait majeur
Le parc national Tursujuq et le grand lac Tasiujaq.
Coup de cœur
La vue spectaculaire de la passe Sallualuk depuis les hauteurs du cap Anaulirvik.







