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Danser avec son canot

02-06-2011

canotgraphie, canot eau calme, Yan Allard


Le canot est immobile. Soudain, la musique débute et le rameur fait glisser son embarcation vers l’avant. S’ensuit une série de glissades, de pivots et de virages, tous en harmonie avec la musique. Le rameur se déplace dans son canot, il est tantôt agenouillé dans le bouchain, au centre de l’embarcation, gîté jusqu’au plat-bord, tantôt presque couché, la tête au ras de l’eau. Les spectateurs font des oh! et des ah! C’est la mi-août 2010. Ici, derrière les installations de Canots Légaré à Loretteville, près de Québec, une dizaine de canoteurs, hommes et femmes, débutants et avancés, participent au troisième rassemblement de canotgraphie de la Haute-Saint-Charles organisé par Jean Légaré et son équipe.

Retour aux sources
Le terme canotgraphie est un néologisme issu des mots canot et chorégraphie (on dit aussi «canotage artistique»). Si l’expression est nouvelle – et est attribuée à M. Légaré lui-même –, la pratique, elle, ne l’est pas. En fait, réaliser des figures sur l’eau calme avec son canot doit dater de l’origine même du canot. Les historiens relatent que, au début des années 1900, plusieurs guides de canot avaient pris l’habitude d’effectuer quelques manœuvres sur l’eau calme, en début de soirée, question de faire étalage de leurs habiletés et de distraire leurs clients. C’est toutefois à Omer Stringer, un Ontarien de la région du parc Algonquin, qu’on doit la popularisation de la technique de pagaie solo alors que le canot est gîté jusqu’au plat-bord et le rameur, agenouillé dans le bouchain. C’était un peu avant la Deuxième Guerre mondiale. D’autres grands noms ont par la suite contribué au développement de cette activité: les Américains Tom MacKenzie et Charlie Wilson et, bien entendu, notre fameux Bill Mason.

Mi-technique mi-artistique
Certains parlent de ballet, de style libre (freestyle), de canotage de style canadien (canadian style canoeing), de canoe dance ou même de canotage canadien classique (classic canadian solo). Même si les nuances, parfois subtiles, existent, tous parlent d’une même pratique: jouer avec son canot sur l’eau calme, avec ou sans musique. On a comparé ce sport à un cours d’obéissance pour le canot, à du yoga ou du taï chi nautiques, à du patinage artistique sur l’eau. On l’a même défini comme étant l’art et la science du canotage en eau calme… Ouf! Au-delà des appellations et des comparaisons, qu’en est-il?

Au Québec, le programme de la Fédération québécoise du canot et du kayak incorpore la notion de ballet au dernier échelon seulement de son programme d’eau calme. C’est ainsi qu’un pagayeur désireux de réussir son niveau 5, un niveau que bien peu possèdent, sera appelé à réaliser une chorégraphie de 5 à 7 minutes, avec ou sans musique, et dont 30 % des figures seront réalisées en marche arrière. Du côté de l’Ontario Recreational Canoeing and Kayaking Association, c’est après un niveau 4 en canotage de base (obtenu en 24 heures de cours seulement) que peut débuter la progression en 3 niveaux dans la discipline du canoe dance ou du canadian style paddling. Dans les deux cas, le rameur est agenouillé dans le bouchain de son embarcation, presque au centre, et la fait gîter fortement. La plupart des coups de pagaie sont effectués du côté bordé.

Il faut toutefois se rabattre sur l’American Canoe Association pour voir la pratique très structurée et décrite en détail. Depuis 1990, en effet, le freestyle est une discipline d’eau calme à part entière. À l’enseignement des techniques se combine une pratique récréative et même compétitive. De nombreux symposiums et compétitions sont tenus un peu partout aux États-Unis, mais surtout dans l’est, de la Floride jusqu’au Maine.

Ainsi, le freestyle américain propose une pratique du jeu en eau calme moins élitiste et plus axée sur l’expression (doit-on s’en surprendre?). Le programme américain propose cinq niveaux, accessibles dès la réussite d’un cours de base en canotage. Dans cette forme de pratique, le pagayeur est appelé à se déplacer dans son bateau d’avant en arrière, de gauche à droite, en adoptant différentes positions, d’agenouillée à presque couchée. Il doit pouvoir exécuter ses coups dans les quatre quadrants, c’est-à-dire propulsion, rétropropulsion, propulsion débordée et rétropropulsion débordée. Six manœuvres sont à la base de la plupart des routines et consistent en des glissades, des pivots et des virages aux noms évocateurs: axle, post, christie, wedge, sideslip et gimbal. À se fier à la grille d’évaluation d’une compétition de freestyle américain, on voit que le mérite technique pèse lourd, mais que la qualité artistique est tout de même considérée. Le rameur est alors évalué d’après la qualité de ses manœuvres, mais aussi d’après son utilisation complète de l’espace alloué, sa créativité, son lien avec le public et son interprétation musicale.

Un bateau sur mesure
La canotgraphie se pratique sur un plan d’eau calme où le vent et les vagues sont idéalement absents. Comme le but n’est pas de parcourir une distance, le plan d’eau peut être de dimension réduite. La pratique en solo est la plus fréquente, mais le duo est aussi possible.
Quant au canot, bien que théoriquement tout type d’embarcation peut faire l’affaire, les rameurs d’expérience ont tendance à privilégier un bateau léger, nerveux, mais dont la stabilité secondaire est excellente. Ainsi, le bateau est généralement court, gironné, au bouchain arrondi et aux francs-bords évasés afin de permettre plus facilement la gîte jusqu’au plat-bord. Certains bateaux construits pour cette pratique n’ont pas de banc; on y fixe plutôt un tapis de mousse à cellules fermées dans le fond afin de faciliter la prise de plusieurs positions. Au Québec, les fabricants Esquif et Quessy offrent des modèles spécifiques à cette pratique. Quant à la pagaie, on privilégie généralement un modèle droit (utilisable sur ses deux faces) à la pale assez large pour maximiser la puissance de chaque coup et aux bords effilés pour minimiser les éclaboussures. À cela s’ajoutent une bonne veste de flottaison individuelle et le désir de se mouiller, à l’occasion…

Aujourd’hui, plusieurs grands noms sont associés à ce type de pratique; la plupart offrent des cours. Pour ce qui est du ballet, on peut penser à Hélène Saint-Arnaud (qu’on peut joindre par l’intermédiaire de la Fédération québécoise du canot et du kayak), pour le canadian style, le nom de Becky Mason, en Ontario, vient vite à l’esprit. Du côté américain, le freestyle est à l’honneur avec des gens comme Bob Foote, Karen Knight de même que Mark et Becky Molina.

Qu’on la nomme canotgraphie, freestyle, ballet ou autre, la pratique du canotage en eau calme ayant pour but de jouer gracieusement sur l’eau procure une sensation de plaisir, qui découle de la fluidité d’un mouvement bien exécuté. Pas besoin d’être un expert ou de posséder un canot spécialisé, tout le monde peut s’y mettre et y prendre plaisir.

Repères
Fédération québécoise du canot et du kayak: 514 252-3001 ou www.canot-kayak.qc.ca; Ontario Recreational Canoeing and Kayaking Association: 416 426-7016 ou www.orcka.ca; American Canoe Association: 540 907-4460 ou www.americancanoe.org

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