Le difficile retour

  • Photo Marie-France L'Ecuyer

Chronique aventure

Le mois de mai était entamé et la plaine rase de la toundra émergeait du linceul de neige sous lequel elle avait été enfouie depuis le début de l’année. Je venais de traverser le Québec d’un bout à l’autre, et il était temps de rentrer chez moi. J’avais pris trois mois pour m’éloigner de mon lieu de résidence au cours d’une longue expédition à vélo et en ski, quelques heures suffiraient à m’y ramener en avion. Je me rappellerai toujours le choc vécu en déambulant à nouveau dans les rues de Montréal. Mes sens étaient en déroute au milieu du trafic automobile et des arbres en fleurs. Mais rien ne m’avait vraiment préparé au vide que j’allais ressentir en me retrouvant seul dans mon appartement. C’était le début du difficile retour.

On planifie méticuleusement les départs, mais on occulte presque toujours ce qui suit les arrivées. Immanquablement, la vie doit reprendre son cours sinueux, même si souvent elle n’a plus rien de « normal ». Or, c’est peut-être là que réside la part la plus incertaine de l’aventure. La littérature est avare en matière d’épilogues. Contrairement aux contes populaires, beaucoup de grands aventuriers ne vécurent pas heureux et n’eurent pas beaucoup d’enfants. Quelques-uns me viennent spontanément à l’esprit. Alexandre le Grand, au terme de ses conquêtes, sombra dans l’alcoolisme. Samuel Hearne et David Thompson, des figures importantes dans l’histoire de l’exploration canadienne, sont morts l’un prématurément, l’autre pauvre et oublié. Ils étaient des leaders charismatiques qui faisaient preuve du plus grand sang-froid devant l’adversité, mais ils se sont avérés confus et incapables de prendre des décisions éclairées dans les situations les plus banales du quotidien.

Un autre exemple, sans doute l’un des plus frappants : Meriwether Lewis, la première moitié de la légendaire expédition Lewis and Clark, mandatée par le président Thomas Jefferson afin de trouver un chemin jusqu’au Pacifique par voie de terre entre 1804 et 1806, a totalement raté le reste de sa vie professionnelle de même que sa vie conjugale. Visiblement affecté par des symptômes post-traumatiques, enclin à des épisodes dépressifs, éprouvé physiquement par la malaria, il s’est suicidé trois ans plus tard sur la piste Natchez, dans des circonstances nébuleuses.

« Après l’exploit, la déprime », titrait la journaliste Marie Tison dans La Presse en septembre 2023 au sujet du passage à vide qu’ont connu plusieurs aventuriers québécois au cours des dernières années : Caroline Côté, Frédéric Dion, Martin Trahan et Nicolas Roulx, parmi ceux-ci. Comment s’en sont-ils sortis ? En acceptant une part de vulnérabilité, en créant une sorte de sas entre les fulgurances de la vie en expédition et la prévisibilité de celle du quotidien, que ce soit en se donnant du temps de transition au retour, en s’aménageant un espace à soi ou encore en revisitant ses souvenirs par l’écriture. Parfois, la solution est d’une incroyable simplicité : il faut, malgré la fatigue, conserver une certaine discipline, maintenir un niveau minimal d’activité physique pour contrer l’effet délétère de la baisse de dopamine et d’endorphine qui se produit inévitablement après une grande épreuve.

Personnellement, j’émets l’hypothèse qu’on doit anticiper que l’équivalent de la durée du voyage est nécessaire pour être capable d’en revenir complètement. Trois mois d’expédition, trois mois d’adaptation par la suite. Pour moi, cela est arrivé alors que j’étais à nouveau dans le Nord, au-delà du cercle arctique, dans les eaux tumultueuses de la rivière Coppermine. Je me suis interrogé à savoir s’il ne s’agissait pas d’une fuite, si je n’étais pas en train de me défiler. Mais au fond, je pense que j’ai surtout eu besoin d’un nouveau départ pour mieux revenir. J’essaie au fil de toutes ces expériences de rendre les délimitations entre la vie et l’aventure plus souples, car l’une et l’autre s’amplifient mutuellement.

Et aussi loin que l’on puisse aller, c’est toujours à soi que l’on revient.