De vagabondage et d’aventure sur le Manic Express

  • Photos Samuel Lalande-Markon

La région du lac Saint-Jean est séparée de la centrale Manic-5 par un immense territoire en apparence sauvage qu’il faut contourner longuement par la route, au sud. Deux aventuriers se sont donné comme défi de relier l’une et l’autre, à vélo et en packraft, en empruntant un itinéraire inédit en pleine forêt.

C’était la troisième fois en six mois que je me tenais au pied du barrage à voûtes multiples et à contreforts de la centrale Manic-5. Haut de 214 m, large de 1314 m, il est le plus grand ouvrage de ce type au monde. Certains pays conservent leurs chefs-d’œuvre d’ingénierie au cœur des grandes villes, mais le Québec a érigé le sien en pleine forêt boréale, à quelque 200 km au nord de Baie-Comeau. Le premier ministre Daniel Johnson y est décédé subitement, à la veille de l’inauguration du complexe Manic-Outardes, en 1968. C’est son nom qu’on a retenu pour désigner le barrage nouvellement construit plutôt que celui de Maurice Duplessis – également décédé au Nord, à Schefferville –, qui était celui qui avait amorcé les travaux plus de dix ans auparavant.

Symbole de l’affirmation du peuple québécois, l’aménagement de la rivière Manicouagan s’est fait en spoliant de ses terres ancestrales le peuple innu qui vivait là depuis des millénaires. S’il y avait un monument à choisir pour représenter le Québec moderne – pour le meilleur et pour le pire –, ce serait celui-ci.

J’étais passé au pied du barrage en véhicule motorisé l’hiver précédent tandis que je me dirigeais vers les monts Groulx (que les Innus appellent Uapishka), puis à nouveau à l’été, en sens inverse, et à vélo cette fois, alors que j’émergeais de la route Translabradorienne dans le cadre de ma traversée du Québec d’est en ouest. Afin de poursuivre à l’ouest, il m’avait fallu suivre la route 389 jusqu’à Baie-Comeau, longer le fleuve sur la 138, puis, à Tadoussac, remonter la 172 en direction du lac Saint-Jean. Un long détour, le trajet le plus direct pour se rendre de l’autre côté du bois étant tout droit, sous le couvert des épinettes.

C’est mon partenaire Félix-Antoine Tremblay qui a d’abord envisagé cet itinéraire direct. En combinant différentes données cartographiques à l’imagerie satellite, il a tracé entre Manic-5 et Péribonka une route de 550 km qui passait par des chemins forestiers parfois numérotés, souvent abandonnés. Un obstacle majeur se dressait cependant : la rivière aux Outardes qui, à environ 100 km du point de départ, bloque l’accès au territoire plus à l’ouest. En outre de nos vélos, il nous faudrait une embarcation pour franchir l’obstacle. Nous avons attribué un nom à cet itinéraire inédit : le Manic Express.

Les beautés automnales de l’arrière-pays

Le 10 octobre 2021, nous avons contemplé depuis le belvédère d’Hydro-Québec les imposants contreforts de Manic-5, aux qualités esthétiques indéniables. Il ne fallait pourtant pas tarder à nous mettre en mouvement, car 550 km de chemins forestiers à pédaler en cinq jours exigent qu’on s’y consacre du matin au soir.

Nous avions eu à choisir : les mouches l’été, ou le temps froid et la pluie l’automne. Nous avions opté pour la seconde saison, et fort heureusement pour nous, la température s’avérait plus clémente que nous ne l’avions tout d’abord anticipé. Le soleil a eu tôt fait de dissiper les brumes matinales et de dévoiler l’horizon de la forêt boréale dans laquelle les mélèzes saupoudraient l’or de leur ramage décidu.

Pour traverser la rivière aux Outardes, nous avions apporté des embarcations pneumatiques portatives de type packraft, à peine plus grosses que des gourdes Nalgene une fois rangées, avec lesquelles nous avons convoyé vélos, matériel et humains : une manœuvre délicate, sachant les conséquences désagréables, voire dangereuses d’un dessalage en eau froide et profonde avec un équipement de sécurité minimal. Nous avons campé sous la tente en rive droite, à l’entrée d’un ancien chemin de coupe qui, au bout de 2 km, débouchait difficilement sur le réseau routier numéroté.

L’implacable réveille-matin nous tirait du sommeil à 5 h, mais notre fatigue était vite oubliée à la vue du premier paysage de la journée. En revanche, nous ne pouvions nous soustraire au poids de nos bagages malgré tous nos efforts pour les réduire au minimum. Dans cette région isolée, on doit transporter le nécessaire pour assurer son autonomie et sa sécurité. Notre nourriture déshydratée était compartimentée dans des sachets. Pour la consommer, il fallait y verser l’eau frémissante que nous obtenions au-dessus de nos petits réchauds alimentés au butane. Quelquefois, nous égayions nos veillées autour d’un feu de camp.

Le deuxième soir, nous avons pu éviter la pluie qui tombait à verse en nous installant dans un affût de chasseur situé en bordure de la route. J’ai cogné quelques clous en lisant Terre des hommes d’Antoine de Saint-Exupéry sur une vieille chaise de bureau éventrée, avant de rejoindre Félix-Antoine déjà profondément endormi sur son tapis de sol.

Grâce à notre solide cohésion d’équipe, nous surmontions tous les obstacles : le dénivelé prononcé qui nous obligeait parfois à pousser les vélos à pied, les ponceaux emportés qui nécessitaient des portages hors route, les nombreux embranchements qui semaient la confusion malgré le recours à nos applications GPS. Nous avions opté pour des vélos de gravelle équipés de pneus à crampons de 45-50 mm de largeur et nous n’avons pas regretté notre choix, vu la surface souvent sablonneuse de la route.

 

Les légendes de la Péribonka

Les jours s’écoulaient, et nous nous familiarisions avec le paysage parsemé des débris engendrés par les coupes forestières. J’étais parti avec cette idée de découvrir « le vaste pays sauvage qui éveille un atavisme lointain de vagabondage et d’aventure », comme l’écrivait Louis Hémon dans Maria Chapdelaine. Ce n’est pas un hasard si nous avions prévu de gagner Péribonka, le village où est née la légende d’Éva Bouchard. Mais la réalité de ce pays était autre. De toutes les grandes rivières que nous avons franchies – aux Outardes, Betsiamites, Manouane, Péribonka, cette dernière figurant d’ailleurs dans le tragique récit Kukum, de Michel Jean –, aucune ne coule librement. Les barrages ont arrêté le courant pour en faire des lacs aux stagnantes et noires, dont les berges sablonneuses s’érodent un peu davantage chaque année. À quelques endroits, nous avons vu des piles de bois pourrissant, laissées sur place après qu’on ait jugé leur valeur commerciale trop faible pour se donner la peine de les sortir de là.

Je ne déchantais pas pour autant de l’aventure qui continuait de nous animer avec sa part de vagabondage. J’ai aperçu un orignal qui triomphait, balançant son panache immense dans cette forêt clairsemée où on pratique la coupe sélective, contrairement aux caribous qui ont régressé au nord à la recherche des rares forêts anciennes.

Au dernier soir de l’expédition, sur le bord de la rivière au Serpent, j’ai médité sur ces mots de Saint-Exupéry avant de m’endormir : « Que reste-t-il, lorsque devenu homme on vit sous d’autres lois, du parc plein d’ombre de l’enfance, magique, glacé, brûlant, dont maintenant, lorsque l’on y revient, on longe avec une sorte de désespoir, de l’extérieur, le petit mur de pierres grises, s’étonnant de trouver fermée dans une enceinte aussi étroite une province dont on avait fait son infini, et comprenant que dans cet infini on ne rentrera jamais plus, car c’est dans le jeu, et non dans le parc, qu’il faudrait rentrer. »

Nous sommes arrivés le lendemain à Sainte-Monique, tout près de Péribonka, prêts à pardonner l’exploitation abusive du territoire le temps d’une poutine et d’une liqueur brune au casse-croûte du coin. Nous avions mis cinq jours pour réaliser l’itinéraire du Manic Express alors que le détour par le fleuve m’en avait pris seulement trois l’été d’avant. Qu’importe. J’avais constaté, non sans une certaine tristesse, le pays harnaché, spolié, vidé de ses légendes de la Péribonka, cette « province dont on avait fait son infini » qui persistait néanmoins à l’ombre des contreforts de Manic-5. Je ne désespérais point pourtant, connaissant tout ce qu’il avait à offrir, pour peu qu’on puisse se contenter du paysage et du maigre contenu de ses bagages pour y être en joie.

En bref

Une aventure de 550 km en vélo et en packraft de la centrale Manic-5 jusqu’à Sainte-Monique, au Saguenay–Lac-Saint-Jean.

 

Attrait majeur

Le barrage Daniel-Johnson de la centrale Manic-5, le plus grand du type à voûtes multiples et à contreforts.

 

Coup de cœur

La traversée de la rivière aux Outardes en packraft, un cours d’eau calme idéal pour s’initier à ce sport.