La Basse-Côte-Nord en kayak de mer

Qui ne rêve pas de parcourir un Québec si dépaysant que c’est à se demander si on n’est pas ailleurs ? Le golfe du Saint-Laurent, pour qui veut bien affronter ses milles nautiques, déroute par ses splendeurs. Là où la 138 s’éteint, les hameaux disséminés par-delà l’hydrographie offrent une incursion insoupçonnée dans ce littoral méconnu. Et, surprenamment, c’est en sortant de l’hiloire du kayak de mer que la richesse de la Basse-Côte-Nord nous émerveille.

Il faut bien entendu embarquer sur le Bella Desgagnés pour relier ces contrées nord-côtières infranchissables autrement. Le navire ravitailleur unique en son genre dessert cette terra incognita dans un confort plus qu’adéquat. Pour les kayakistes, ce qui séduit, c’est la possibilité d’y stocker dans un conteneur les kayaks et l’ensemble du matériel nécessaire à l’exploration. Cette côte maligne constituée d’archipels labyrinthiques et d’une pléiade de communautés singulières revêt certainement le sceau du secret plein air bien gardé.

« Peut-être devrions-nous envisager d’inverser le départ et l’arrivée… », questionne Gabriel Rondeau, le guide de Noryak Aventures qui supervise l’expédition. Du septième pont du cargo-passagers, un simple regard par le hublot le confirme. En cette mi-juin, la pluie, le vent d’est et l’écume toisant la houle n’offriront aucun répit à notre équipage constitué de cinq pagayeurs. Planifiée au départ de la cinématographique île de Harrington Harbour en progression vers le village de La Tabatière (d’ouest vers l’est), l’expédition de sept jours en quasi-autonomie voit une dose d’imprévus s’annoncer. Et ce ne sera pas la dernière : à l’instar des Bas-Côtiers, nous comprenons rapidement qu’ici, tout tourne autour de la météo… ou du bateau.

Le premier contact avec Ronald Monger préfigure la générosité et le devoir de mémoire des résidents des villages de la rive nord du golfe, deux valeurs omniprésentes ici. Le pêcheur venu nous chercher en soirée au quai de La Tabatière (sans notre barda nautique, qui n’était accessible que le lendemain) gère aussi le gîte où nous créchons. Le souriant anglophone n’est pas peu fier d’exposer le homard bleu qu’il a pêché et de nous faire connaître la « fonderie » d’huile de loups-marins qu’il a reconstituée, une industrie à laquelle le village doit d’ailleurs sa fondation. Son dévouement passe aussi par les tonnes d’artefacts et d’images historiques qu’il présente dans un français impeccable. Le cœur sur la main, il nous prête même sa camionnette pour quérir nos embarcations à l’entrepôt de Relais Nordik, qui gère l’innombrable fret restitué par le Bella Desgagnés.

Hélas, le conteneur abritant nos kayaks et notre nécessaire de camping a été débarqué… à Harrington Harbour, comme prévu initialement. À observer l’impressionnant casse-tête logistique que cela représente à chaque accostage, l’oubli est rapidement pardonné. Comment regagner l’île aux trottoirs de bois ? La seule façon consiste à rembarquer sur le Bella Desgagnés de retour de Blanc-Sablon ! Les pagayeurs sans kayak deviennent à nouveau croisiéristes… le temps que la météo s’améliore.

Les leçons du golfe et l’isthme salvateur

Nous pouvons finalement approcher nos lourds kayaks des eaux glaciales qui lèchent la mise à l’eau de Harrington Harbour, avec un jour de retard. Le départ s’effectue dans un crachin qui pince et une mer agitée, mais confirme heureusement l’agilité du groupe de kayakistes dans ces conditions. Les avertissements surviennent cependant rapidement : l’itinéraire doit être réévalué en fonction de la marée basse, le franchissement d’un cap très exposé nous propulse dans un golfe déchaîné se jouant de nos bateaux devenus coquilles de noix, et les sites de campement ne sont pas toujours accessibles.

Notre progression est donc dictée par ces paramètres dont il faut tenir compte. Peu à peu, la météo tourne au beau fixe, et Éole s’apaise. Les embranchements de mer et les sinueux chenaux marins sont stupéfiants. Chemin faisant, les anfractuosités dans lesquelles niche la faune nous ravissent. Notre groupe, en mode exploratoire, découvre une étroite bande de terre repérée sur la carte, qui fait office de portage balisé d’environ 100 m. L’isthme traversant l’île du Petit Mécatina s’avère un raccourci considérable en direction du village de Tête-à-la-Baleine. C’est protégé par les archipels que l’expédition prend ici une tournure résolument contemplative. Ces mouillages ne cessent certainement pas de nous étonner.

L’endroit, baptisé toutes isles par Jacques Cartier, offre de nombreuses possibilités pour s’abriter du brouhaha marin créé par le détroit de Belle Isle.. La clarté de l’eau, les îlots dénudés d’arbres mais parsemés de flamboyants lichens, les icebergs venus du Labrador et les eiders à duvet ou autres petits pingouins balisant nos avancées ne sont que quelques exemples des spécificités du territoire. Enfin presque… Puisque nous découvrirons rapidement que la luxuriance ici ne se trouve pas uniquement dans la nature : chaque bourgade, francophone, anglophone ou autochtone, a beaucoup à montrer et à raconter.

Entre vestiges et renouveau

Quelques haut-parleurs crachent les décibels de la radio syntonisée à CBC, donnant des airs d’inquiétante étrangeté au village abandonné d’Aylmer Sound. Ici, plus une âme qui vive. Un quai fédéral et des bâtiments délaissés depuis 2007 contrastent avec un cimetière entretenu avec grand soin. Est-ce un symbole prophétique du destin de la « Côte » ?

Chacune de nos incursions permet de constater que la Basse-Côte-Nord navigue entre le passé et l’avenir, l’un n’étant malheureusement pas garant de l’autre. Ces minuscules villages de pêcheurs à la démographie décroissante portent toutefois à bout de bras les fiertés qui les ont vus naître : l’omniprésente pêche, bien entendu, le golfe et ses paysages pittoresques, mais aussi son inévitable isolement qui alimente le légendaire entregent de ses habitants, affectueusement nommés les Coasters.

Tous ces éléments s’additionnent sur l’île Providence, ce joyau insulaire qui deviendra un camp de base pour explorer les autres îles au large, sur laquelle nous bivouaquerons deux nuits. Coiffée d’un réseau de lacs d’eau douce (une curieuse particularité en milieu marin), abritant une chapelle datant de 1895 et des bicoques de pêcheurs fièrement retapées, l’île est le microcosme de ce coin de pays.

Ici, tout est unique. Nous y rencontrons le trentenaire Samuel Bellefleur. L’immigré de la ville, artiste photographe et désormais agriculteur nordique, a suivi sa belle qui s’est vu confier la création d’un balado relatant l’histoire de Tête-à-la-Baleine pour la radio communautaire du village. Le couple s’y est enraciné – un exemple parmi tant d’autres de la résilience et du renouveau qui animent le coin. Nous aurons d’ailleurs l’occasion de repiquer à la ferme de Samuel des orpins roses… en compagnie d’Ukrainiennes venues se réfugier en Côte-Nord-du-Golfe-du-Saint-Laurent ! L’espoir, au bout de l’orient québécois, se sème graine par graine.

Envoûtante Petit Mécatina

Entre autres émerveillements, l’île du Petit Mécatina et la rivière du même nom se hissent au promontoire des incontournables. L’île nommée makatinau (signifiant « c’est une grosse montagne » en innu), que nous décidons de gravir en mode randonnée, constituera le paroxysme de nos aventures à l’extérieur de nos esquifs. De ses sommets disséminés entre toundra, granite et lacs haut perchés, le panorama, où l’œil se perd entre les falaises « mal rabotées » et les banquises flottantes, rendrait jaloux plus d’un parc national.

Parfois, le dépouillé est garni de découvertes : au pays de la rudesse, la douceur des gens et des paysages s’en dégage plus aisément. Relier ces villages en kayak de mer est un parcours initiatique en soi, là où l’accès n’est possible que par air et par mer. Conjuguant l’éloignement et l’unicité, couplés au débordant patriotisme de ses habitants, tantôt insulaires, tantôt continentaux, la Basse-Côte-Nord rafle le titre de destination inégalable.

L’auteur était l’invité de Relais Nordik, de Noryak Aventures et de Voyages Coste.

En bref

Une expédition de sept jours en kayak de mer entre Harrington Harbour et La Tabatière, doublée d’une croisière à bord du Bella Desgagnés.

Attrait majeur

Un coin du Québec méconnu, remarquable par sa nature et sa culture.

COUP DE CŒUR

L’île Providence, un microcosme bas-côtier envoûtant, dont les panoramas sont à couper le souffle, et le patrimoine, à nul autre pareil.

noryak.ca