La petite Scandinavie d’Abitibi

Une révolution s’opère depuis quelques années au petit club de ski de fond d’Évain, près de Rouyn-Noranda. Le nombre de membres a doublé en quelques années, et rarement a-t-on vu autant d’enfants sur les pistes. Son architecte, Sacha Bergeron, tente d’implanter ce qu’il connaît de la culture norvégienne dans ce coin de pays qui, à ses dires, a tout pour devenir une destination mondiale du ski de fond. Rien de moins.

Les facettes du ski de fond, Sacha Bergeron les a toutes expérimentées. Originaire de Rouyn-Noranda, il commence à skier à l’âge de 5 ans. En vieillissant, il gravit les échelons du sport étape par étape. À l’adolescence, il gagne le classement général de son groupe d’âge au niveau provincial. Pour continuer à progresser et poursuivre ses études, il s’expatrie à Québec. Il cumule les podiums sur la scène nationale, si bien qu’il se qualifie pour les Championnats du monde juniors avec l’équipe canadienne.

Des problèmes de dos compromettent toutefois sa carrière d’athlète. Son parcours avec le ski de haute performance ne fait néanmoins que commencer. « Au moment où j’ai réalisé que ma carrière d’athlète n’irait pas plus loin, il y avait une volonté de professionnaliser l’équipe canadienne de ski pour qu’elle ressemble davantage aux équipes nationales européennes », relate-t-il.

Il se joint au Centre national d’entraînement Pierre-Harvey afin d’aider les athlètes à intégrer les nouvelles technologies de ski, avant de devenir farteur pour l’équipe nationale. Au cours des dix années qui suivront, il accompagnera les fondeurs partout sur la planète, dont aux Jeux olympiques de Sotchi. Cette expérience lui permet de plonger dans la culture scandinave du sport, ces pays où le ski de fond constitue un sport national.

Raisons familiales obligent, Sacha Bergeron revient dans sa région natale en 2015 et redécouvre le petit club de ski de fond d’Évain. « Quand je suis allé skier sur les pistes de mon enfance, j’ai été surpris par la qualité du traçage. Les conditions de neige étaient bien meilleures que sur la quasi-totalité des Coupes du monde où j’avais suivi l’équipe canadienne. »

Devant ce constat, il se demande si la culture scandinave du ski s’implanterait en Abitibi-Témiscamingue. « Nous avons des hivers similaires, une qualité de neige parmi les plus belles au monde. Pourquoi pas ici ? » s’interroge-t-il. En Scandinavie, tout est une célébration du ski de fond. Une compétition en semaine attire des milliers de personnes. « J’ai compris que pour créer une communauté vivante, il fallait que le ski devienne un outil, pas une finalité. En Norvège, les enfants ne partent pas en se disant qu’ils vont faire 15 km de ski. Ils se rendent au chalet où une aînée fait des gaufres norvégiennes, et il se trouve que ce chalet est le plus éloigné du club. Les jeunes en oublient qu’ils font du ski. »

L’autre élément important, ce sont les infrastructures. Les pistes scandinaves sont accessibles depuis la ville, et souvent éclairées. « Après leur journée de ski, les fondeurs retournent chez eux sur des pistes de ski éclairées. C’est fou à quel point c’est accessible pour eux. » À proximité d’Oslo seulement, pas moins de 2600 km de pistes de ski de fond sont entretenus.

De retour dans son patelin, Sacha Bergeron expérimente afin de voir si cette culture peut s’épanouir ici. Il invite amis et familles à un événement privé, une course dans sa cour arrière tracée sur une très courte distance. Au bazar local, il achète une panoplie de vieux skis de fond, la plupart des invités ne pratiquant pas ce sport. Toute la journée, les adultes coursent pendant que les enfants, entre deux chocolats chauds, dévalent la petite pente adjacente à la maison.

« En fin de soirée, j’ai réalisé quelque chose de fondamental : il manquait de lampes frontales pour les enfants. Pourtant, l’événement avait débuté à 14 h et il était alors plus de 20 h ! Ça voulait dire que dans le bon contexte, ici aussi, les enfants pouvaient skier pendant plus de 5 h, comme en Norvège. » Cela lui fait également comprendre que l’aspect festif et communautaire du ski pouvait séduire les Québécois comme les Scandinaves.

Désirant que l’expérience s’élargisse, Sacha Bergeron s’implique dans le club de ski de fond d’Évain, puis devient président de son conseil d’administration. Depuis, il travaille activement à recréer cette culture qu’il a tant appréciée. Feux extérieurs, petite boucle avec virages serrés pour les enfants, éclairage de plusieurs pistes, événements spéciaux, chocolat chaud, gaufres : tout y est.

Au-delà du ski, c’est une communauté qui se bâtit et qui se met en branle, avec des résultats probants ; le nombre de membres a grimpé de de 250 à 600 en cinq ans ; trois fois plus d’enfants participent au programme Jackrabbit ; le club compétitif ne comptait plus personne depuis le début des années 1990, 18 jeunes compétitionnent maintenant partout dans la province.

Lentement mais sûrement, la vision de Sacha Bergeron commence à prendre forme. « Le ski de fond, il y en a pour tous les goûts, des contemplatifs jusqu’aux sportifs de haut niveau. Ceux qui n’accrochent pas n’ont simplement pas encore trouvé la façon de skier qui leur convient », constate-t-il.

Questionné sur les projets d’avenir, l’ancien farteur reste évasif. « Quand nous aurons les ressources, nous aimerions que les activités du club sortent de ses contraintes géographiques actuelles. » Chose sûre, la neige de l’Abitibi n’a rien à envier à celle de nulle part ailleurs. « Même ailleurs au Québec, la neige n’est pas aussi belle qu’ici. Ailleurs dans le monde, les changements climatiques menacent les grands centres de ski. Le couvert neigeux d’Évain ferait l’envie de tous les pays scandinaves. »

Verra-t-on un jour les Norvégiens venir ici pour le ski ? « Peut-être, lance Sacha Bergeron, un peu rêveur. L’an dernier, le club a organisé son premier loppet (course de longue distance très populaire dans les pays scandinaves). La plus grosse loppet au monde attire 16 000 skieurs. Avec notre neige et nos hivers, nous pouvons en rêver… » En attendant, la culture scandinave s’invite ici, au grand plaisir de la communauté qui apprend, grâce à la passion de Sacha Bergeron, à goûter les joies de l’hiver.

EN BREF

Un club de ski de fond, celui d’Évain, à Rouyn-Noranda, offrant une expérience complète dans l’objectif de faire apprécier la culture de ce sport nordique.

ATTRAIT MAJEUR

Une qualité de la neige unique au monde.

COUP DE CŒUR

Les sentiers éclairés qui permettent de skier en soirée.

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