Les eaux qui bougent de la Coppermine

  • Photo Samuel Lalande-Markon

Du 15 juillet au 9 août 2023, un groupe de six canoteurs a descendu la rivière Coppermine de son lac de tête jusqu’à son embouchure, sur une distance de 750 km. Une expédition de près d’un mois au cœur des Territoires du Nord-Ouest et du Nunavut, dans le jour sans fin de l’été arctique.

Dans un récit relatant son expédition sur la rivière Coppermine, Samuel Hearne écrivait, en date du 17 juillet 1771 : « La mer, à l’embouchure de la rivière, et aussi loin que je pus distinguer avec une bonne lunette de poche, était remplie d’îles et de bass-fonds. La glace n’était pas encore fondue ; elle commençait seulement à fondre […]. »

Lorsque, en août 2023, je me suis retrouvé au même endroit, les eaux du golfe du Couronnement, en mer de Beaufort, étaient si tempérées qu’on pouvait s’y baigner sans en éprouver d’inconfort. L’Arctique avait connu l’un des étés les plus chauds de l’histoire récente. La fumée des feux de forêt parvenait jusqu’à nous, même à une centaine de kilomètres des épinettes les plus proches. Le contraste ne pouvait être plus frappant avec le journal de Samuel Hearne qui, 250 ans auparavant, se plaignait de la neige qui ne cessait de tomber en plein été.

Le perpétuel mouvement du Nord

J’étais à Inukjuak, en pleine traversée hivernale du Québec, lorsque mon ami Nicolas Roulx m’a invité à me joindre à un groupe de canoteurs du collectif Akor pour descendre la rivière Coppermine. Je savais qu’après un éprouvant 3000 km à vélo et en ski, il me faudrait repartir pour mieux revenir. J’avais pris trois mois pour atteindre le point le plus au nord du Nunavik, il me faudrait à peine quelques heures pour retourner en avion à la même latitude, à Yellowknife. Tout comme le cap Anaulirvik, au nord d’Ivujivik, la capitale des Territoires du Nord-Ouest est située au 62e parallèle.

Nous avons empilé nos trois canots et nos douze barils dans le Twin Otter d’Air Tindi que nous avions affrété. Au son assourdissant des moteurs, nous avons survolé les eaux du Grand lac des Esclaves pour rejoindre celles, 300 km plus loin, du lac de Gras. Les berges rocailleuses ne se prêtant pas bien à un transbordement, notre pilote nous a laissés dans un haut-fond sablonneux où nous avons portagé notre matériel dans l’eau jusqu’à la taille.

Les Barrenlands – les terres stériles – ne pouvaient pas mieux porter leur nom qu’en cet été brûlant. Le printemps était arrivé soudainement et la neige avait fondu trop vite. Lorsqu’il pleuvait, l’eau ruisselait dans les lacs et les rivières. Le sol était si sec que les lichens craquaient sous les bottes. La toundra s’était muée en un vaste champ de matière combustible qui n’attendait que la braise d’un feu mal éteint ou la foudre pour s’enflammer.

La Coppermine a la particularité d’osciller le long de la ligne des arbres. Pendant les dix premiers jours, nous avons canoté sous le ciel ouvert des Barrens, dans des lacs de tête aux dimensions prodigieuses. L’un deux, le lac Point, nous a demandé à lui seul cinq jours pour en couvrir les 125 km. Nous avions prévu quelques jours supplémentaires au cas où le vent se lèverait, mais celui-ci n’a jamais dépassé les neuf nœuds, alors qu’on peut espérer avancer jusqu’à douze. L’eau s’animait dans les décharges où nous négocions notre passage dans de petits rapides manœuvriers de classes 1 à 3. À partir du lac Redrock, nous avons plongé dans une enclave de forêt boréale qui compte parmi les plus nordiques du Canada.

Le jour ne discontinuait pas. Passé le cercle arctique, à 66 degrés 33 minutes de latitude, le soleil ne disparaît plus de l’horizon au solstice. Les moustiques étaient rares. Sur les plages mouillées d’eaux tièdes, au camp, nous avions l’air de vacanciers insouciants, heureux de lire – je trimballais les quelque 500 pages de La détresse et l’enchantement de Gabrielle Roy –, de boire du thé et d’inventer des jeux comme le « alley-oop savon ». On ne pouvait en dire autant des bêtes, assommées par la chaleur. Nous en avons surpris quelques-unes, des caribous hagards, des orignaux ployés sous le poids de leurs panaches immenses, un bœuf musqué aussi, se désespérant sous le couvert forestier de la prochaine glaciation. Même les poissons semblaient trouver le temps long dans les fosses d’eau froide et les contre-courants, d’où nous les délogions parfois.

Une rivière chargée d’histoire

Sur les berges de la Coppermine, histoire et mémoire s’entremêlent dans les pistes d’animaux. Les Dénés Chipewyans y transhument depuis des millénaires, tandis que les Inuinnait (ou Inuits du cuivre) pêchent au harpon des ombles arctiques géants à son embouchure. La communauté de Kugluktuk tire son nom de qurluqtuq, littéralement « là où les eaux bougent » en inuinnaqtun. Lorsque nous touchions terre, il n’était pas rare de tomber sur un cercle de pierres indiquant l’emplacement ancien d’une tente – on avait campé ici il y a 100 ou 1000 ans, allez savoir. Parfois, une roche rouge placée en évidence sur un monticule indiquait le passage de quelqu’un.

Après deux tentatives infructueuses d’explorer la rivière de la Mine de cuivre et de trouver un accès au passage du Nord-Ouest au tournant des années 1770, Samuel Hearne s’était adjoint les services du guide chipewyan Matonabbee et de ses huit femmes, portant toutes un nom composé avec « hirondelle » (Tête d’hirondelle, Pied d’hirondelle Queue d’hirondelle…). Pendant 18 mois et 23 jours, ils avaient réalisé une des marches les plus incroyables de l’histoire de l’Arctique canadien, dont ils n’étaient pourtant pas revenus riches ni célèbres : les ressources de cuivre n’en valaient pas l’exploitation, et le passage du Nord-Ouest était gelé, même en été.

John Franklin et quelques officiers de la Royal Navy, vingt ans avant la désastreuse expédition de l’Erebus et du Terror, n’avaient guère connu plus de succès sur la Coppermine. Accompagnés de guides métis francophones, mal préparés, mal équipés, ils s’étaient retrouvés pris pendant plus d’une semaine, sur le chemin du retour, du mauvais bord des rapides Obstruction et avaient été sauvés in extremis par un certain Pierre St-Germain, qui avait réussi à construire un canot avec des branches et des rebuts de grosse toile.

Dans les 150 derniers kilomètres, les abords de la rivière s’enclavent, le dénivelé augmente et le débit s’accélère. Des rapides nommés Rocky Defile, Muskox, Sandstone ou Espace ponctuent la descente de belles distractions, leur degré de difficulté ne dépassant pas la classe 2 en eaux basses. La Coppermine a été nommée rivière du patrimoine canadien, et la beauté des paysages qui se déployaient devant nous confirmait la justesse de ce titre. Les falaises de grès rouge dominaient la fougueuse rivière. Des chaînes de petites collines, sur lesquelles nous sommes allés randonner à quelques occasions, s’étiraient à l’horizon.

Depuis le début de l’année, j’avais dormi plus souvent dans une tente que dans mon lit. J’avais connu les grands froids de février comme la chaleur accablante de plans d’eau étales, mangé du caribou et des baies de chicoutai (arpik en inuktitut), contemplé des aurores boréales et le soleil de minuit. À la chute Bloody, une vingtaine de kilomètres avant Kugluktuk, les eaux de la Qurluqtuq (nom inuit de la Coppermine) bougeaient une ultime fois avant de gagner la mer. Je me suis allongé sur la grande surface à nu de la toundra et j’ai laissé grossir l’écheveau des souvenirs, les miens mêlés à ceux de cette terre que je foulais à mon tour. Il m’avait fallu voyager loin pour revenir un tant soit peu à moi. Ainsi, dans La détresse et l’enchantement, Gabrielle Roy écrit : « De la naissance à la mort, de la mort à la naissance, nous ne cessons, par le souvenir, par le rêve, d’aller comme l’un vers l’autre, à notre propre rencontre, alors que croît entre nous la distance. »

 

En bref

Une expédition de 750 km en autonomie sur la rivière Coppermine, du lac de Gras, dans les barren lands, à la communauté de Kugluktuk, dans le golfe du Couronnement.

Attrait majeur

La chute Bloody, qui fait aujourd’hui partie du parc territorial Kugluk. Le site est fréquenté pour la pêche depuis la période des Prédorsétiens, il y a plus de 3500 ans.

Coup de cœur

Les rapides Rocky Defile, qui offrent une vue imprenable sur la rivière depuis le sommet de l’escarpement où ils coulent.

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