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Camping, Destinations, Reportage, Vélo

Manic 555 : une mission en Boréalie

18-10-2019

photos Pierre Bouchard

Le bikepacking, c’est la nouvelle tendance caractérisée par la confiance inébranlable qu’à vélo on peut aller partout – sur des sentiers de mouflons, la monture à l’épaule, ou sur l’accotement soyeux de la Panaméricaine – et que les aventures seront toujours au rendez-vous. Pierre Bouchard et Janick Lemieux nous entraînent dans l’une d’entre elles. « Si tu savais comme on s’amuse à la Manic… » (air connu) 

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« En 40 ans à gagner ma vie dans le bois, la seule fois que j’ai vu quelqu’un sur un vélo aussi “perdu“ que ça, c’était quand je travaillais dans une pourvoirie près du réservoir de Caniapiscau, à l’autre bout de la Transtaïga » C’est ainsi que nous accueille le sympathique Bertin Gagné, guide invétéré qui, depuis les cinq dernières années, s’occupe des adeptes de chasse et de pêche séjournant au lac Arthur, éden boréal dans le secteur nord-ouest de la réserve faunique de Port-Cartier–Sept-Îles.

Passé la surprise de nous voir avec nos bécanes, Bertin nous invite donc à pêcher. Nous embarquons dans une chaloupe pour aller tenter notre chance sur le lac Arthur. Après un peu plus d’une heure, nous revenons sur la plage, près du poste d’accueil du maître des lieux, avec une demi-douzaine de truites mouchetées bien dodues – succulentes, poêlées. Joules et protéines gastronomiques ! Cette récompense est plus que bienvenue au terme d’une huitième journée à pédaler dans la forêt boréale. C’est que, dans le bois, pédaler et pêcher font plutôt bon ménage : cyclisme expérientiel et épicurien.

Quand Janick et moi revenons à la maison, le temps de faire escale et de partager nos découvertes et nos aventures de la dernière expédition, puis de préparer la suivante, nous avons l’habitude de nous concocter un « petit circuit » afin de rouler dans la brousse québécoise au début de chaque printemps. Nous tâchons de nous faufiler entre la fonte des neiges et les éclosions de mouches noires, de maringouins et de frappe-à-bord.

Cette année, toujours dans le but de mieux nous familiariser avec notre « outback » et de sonder davantage son potentiel pour les équipées à vélo tous azimuts, nous avons parcouru une boucle de plus de 500 km depuis le réservoir Manicouagan, à la hauteur de la Station Uapishka, via la pourvoirie Relais Gabriel, la zec Matimek, la ville de Port-Cartier et la réserve faunique de Port-Cartier–Sept-Îles : une mission que nous avons baptisée Manic 555 -une estimation du kilométrage à faire-. Une session bienfaisante et électrisante dans les bois et une immersion en Boréalie pendant 10 jours.

 

Au départ de la Station Uapishka, à 1000 km de Montréal, nous voyons avec David Migneault, le coordonnateur de l’endroit, tous les détails relatifs à notre itinéraire et nous ajoutons son adresse courriel dans les contacts d’urgence de notre appareil de communication par satellite InReach. Pour nous comme pour les chercheurs scientifiques et les amateurs de plein air qui débarquent dans cette oasis boréale dans le but d’arpenter les abords du cratère météorique de Manicouagan ou de s’aventurer dans le massif des monts Groulx, la Station Uapishka joue les tours de contrôle. Nous saluons donc notre ange gardien – « On se voit dans 10 jours ! » – et commençons à rouler sur une section goudronnée de la route 389 jusqu’au Relais Gabriel, une vingtaine de bornes plus au sud.

En route, les cimes enneigées dominant l’île René-Levasseur, centre de l’astroblème de Manicouagan et iris de « l’œil du Québec », et celles des monts Groulx (« Uapishka », en innu, signifie « montagnes blanches ») sont de tous les tableaux. Dernier îlot de civilisation pour plusieurs jours, le Relais Gabriel nous semble une escale obligée. Au menu : soupe aux pois, saucisson de Bologne rôti, hot hamburger, pouding chômeur, Molson Ex et… wifi.

« Quelqu’un sait si le “raccourci“ est passable ? » demande en anglais un Innu du Labrador, faisant allusion au passage vers Sept-Îles sur des chemins forestiers, que nous emprunterons au cours des prochains jours. Silence dans le resto-dépanneur-motel. Puis un des camionneurs lâche : « Il paraît qu’un pont est coupé… » Étrange, quand même, que les employés de la réserve faunique et de la zec que nous avons informés de notre itinéraire et à qui nous avons montré notre carte, ne nous en aient pas soufflé mot. Fausse nouvelle de la boréaloe? Manchette douteuse de l’écho des cocottes ? Nous verrons bien.

Un dernier kilomètre sur le bitume, puis c’est la garnotte. Deux autres kilomètres et nous délaissons la route 389 pour nous engager sur… le « raccourci ». Un ruban de terre qui profane la forêt boréale, immense et souveraine. Nous sommes au royaume des Laurentides centrales : que des montagnes et des vallées tapissées de pessières qui se reflètent dans une myriade de lacs. De la région naturelle de la cuvette du réservoir Manicouagan, nous nous hissons jusqu’à celle du plateau de la Manicouagan. Ainsi, durant les 75 premiers kilomètres, nous gravissons quelque 1250 m en montagnes russes !

Dans ce même segment entre la route 389 et la « vieille cour à bois », près du pont enjambant la rivière Toulnustouc Nord-Est, aucun véhicule, que des pistes de loups. C’est aux abords de cet ancien camp de l’industrie forestière que nous croisons la voie ferrée pour la première fois. S’étirant en pleine taïga sur 420 km, le chemin de fer de la minière ArcelorMittal achemine le concentré et le minerai de fer depuis les sites miniers Mont-Wright et Fire Lake jusqu’au terminus de la compagnie, à Port-Cartier. Des trains de 160 et 200 wagons, transportant respectivement 15 000 et 19 000 tonnes de matière première, se relaient jour et nuit.

Nous descendons la rivière Toulnustouc Nord-Est sur une dizaine de bornes terrestres jusqu’au confluent de deux chemins forestiers qui marque le début véritable de la boucle Manic 555nous devrons, au retour, pédaler de nouveau tout le trajet effectué jusqu’ici. Tout droit, le chemin du Parc qui conduit à Port-Cartier et, à gauche, le fameux « raccourci » qui continue vers Sept-Îles. Nous mettons donc le cap vers l’est afin de compléter le circuit dans le sens horaire. La piste se hisse abruptement sur une crête surplombant toute la contrée, puis pénètre dans les coins les plus reculés de la réserve faunique de Port-Cartier–Sept-Îles : les lacs Curieux, Colon, des Brusqueries, de la Plus-Value, ainsi que les rivières Schmon et Gravel, sources principales du lac Walker, à l’extrémité sud de la réserve faunique.

Passant de la région naturelle du plateau de la Manicouagan à celle du plateau de la Sainte-Marguerite, cette fois la route swingue allègrement de bassin versant en bassin versant jusqu’à la zec Matimek. C’est qu’ici le parcours parallèle au Saint-Laurent est un tracé perpendiculaire à ses affluents… Monte, descend, monte, descend. En émergeant d’un passage entres les lacs à Toi et à Moi, sur un vaste plateau qui a déjà abrité les ouvriers du chantier SM3, la piste vire à angle droit vers le fleuve justement et devient une route asphaltée – donc, pas de problème avec le « raccourci » !

Ça oscille joliment aussi sur ces quelque 80 bornes solitaires jusqu’à la 138 puisque la route, un vieux chemin forestier de la Gulf Pulp and Paper mis à niveau et détourné par Hydro-Québec à la fin des années 1990 pour la construction de la centrale, emprunte une série de crêtes en marge de la rivière Sainte-Marguerite et dont les passages altiers ont été pour la plupart encastrés dans le roc à grandes détonations de TNT. Monte, descend, monte, descend… C’est à se demander si les chemins et les pistes dans nos bois existeraient sans l’exploitation des ressources minières, forestières et hydrauliques.

C’est ensuite un sprint sur la 138 vers la ville de Port-Cartier et une première douche en cinq jours. Nous érigeons notre QG à l’hôtel le Q’artier et nous nous gavons de pizzas… le gros luxe avant de remonter vers la Manic ! Nous saisissons l’occasion durant cette escale stratégique pour nous réapprovisionner et nous familiariser avec l’ancienne Shelter Bay. Pour mieux apprécier Port-Cartier, il faut sortir de la 138 et flâner à l’embouchure parsemée d’îles des rivières Dominique et aux Rochers, , ainsi qu’au cœur du village fondé en 1916 par le colonel McCormick dans le but de subvenir aux besoins en papier de son journal, le Chicago Tribune.

La mission Manic 555 reprend de plus belle avec une traversée intégrale du territoire de la réserve faunique de Port-Cartier–Sept-Îles en empruntant le chemin du Parc. Une première et brève étape nous conduit, en une trentaine de kilomètres, au spectaculaire lac Walker, le plus profond au Québec avec ses 280 m. La fosse de 30 km de long est un paradis pour la pêche et les activités aquatiques. Des falaises du Bouclier canadien y plongent dru ; on dirait un fjord. Le site enchanteur abrite le poste d’accueil principal de la réserve, un camping et plusieurs chalets.

Nous poursuivons sur le chemin du Parc qui remonte doucement la rivière McDonald sur des dizaines de kilomètres, une voie naturelle qu’emprunte aussi le train de l’ArcelorMittal et ses wagons noirs. Dans ce décor, son « tchou tchou » improbable a presque des accents exotiques. À une quinzaine de kilomètres du lac Walker, l’impressionnante chute McDonald vaut la pause. Un sentier de 1,5 km avec passerelle au-dessus d’un bassin spumescent mène à un belvédère d’où on peut observer la rivière se faire éjecter du granit primordial. Bon spot pour faire le plein, surtout que, si on pédale en direction nord, une franche montée nous attend.

Au-delà du lac Valilée le train nous fausse compagnie alors que le chemin du Parc entreprend l’ascension d’un col qui culmine à près de 725 m, délaissant la rivière McDonald et son attachante avenue glaciaire. De l’autre côté, on plonge vers le plateau abritant les lacs du Nord-Est, Caotibi et Arthur, le fief de Bertin. À ce stade de notre aventure, un choix de routes s’offre à nous. Une vieille piste contourne le lac Arthur, à l’ouest, pour rejoindre quelques dizaines de bornes plus au nord le chemin du Parc dans la vallée de la Toulnustouc Nord-Est mais toutes nos sources indiquent que la nature y aurait repris ses droits,: « Les chasseurs y allaient en quad équipés en joueurs d’hockey, avec jambières, épaulettes, coudes et tout le grément mais là, ça ne passe plus! » rajoute Bertin.

Une autre option consistait à remonter jusqu’au col que nous venions de franchir, là où une route peu fréquentée file vers le lac à L’Aigle pour intégrer la vallée de la rivière Schmon et aboutir aussi sur le chemin du Parc. Et, toujours depuis le lac Arthur, on peut même se rendre directement à Baie-Comeau en empruntant le chemin de la Toulnustouc, , cap sur le sud-ouest. Mais notre Manic 555 nous envoie plutôt pédaler au nord, et c’est par le chemin du Parc que nous complétons cette mission de bikepacking. Encore deux autres journées à rouler, bivouaquer et s’émerveiller parmi les splendeurs de la forêt boréale.

 

Voyager léger

Le bikepacking, cette nouvelle façon de penser le voyage à vélo, très tendance, consiste essentiellement à parcourir des distances considérables et à franchir des étendues sauvages en autonomie sur des chemins non pavés et des sentiers, avec une préoccupation marquée pour le minimalisme. Ainsi, le credo du bikepacker orthodoxe dicte que tout l’attirail nécessaire doit tenir dans un ensemble de petits sacs étanches qu’on fixe à l’aide de courroies et de bandes Velcro sur le cadre, la fourche, le guidon et la selle de son vélo. On lui prescrira une bécane plutôt robuste munie de pneus larges, laquelle permettra un accès encore plus grand, en tout confort et toute sécurité, à ces pistes de bout du monde qui se trouvent parfois pas si loin dans sa cour arrière. Le mantra des initiés de ce nouveau mouvement : « S’encombrer moins, pédaler plus loin ! »

 

EN BREF

555 km et des poussières de cyclocamping des bois dans l’arrière-pays de la Côte-Nord.

ATTRAIT MAJEUR

La liberté de découvrir, à notre rythme, les splendeurs de la forêt boréale.

COUP DE CŒUR

Les paysages du lac Walker et de la vallée de la rivière McDonald, dans la réserve faunique de Port-Cartier–Sept-Îles.

 

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