Pagayer dans les Galápagos du Nord
Depuis quelques années, l’archipel de Mingan nous attire comme un aimant. Chaque expédition en autonomie nous révèle des merveilles encore insoupçonnées tout en nous exposant à des conditions de navigation extrêmes qui nous forcent à nous surpasser. Voici nos conseils pratiques en vue d’une expédition maritime autonome et sécuritaire, afin d’éviter les pièges de cet archipel exceptionnel situé en territoire innu.
Il est midi passé. Jean-François et moi nous apprêtons à reprendre la mer, quittant l’île Niapiskau pour rejoindre Havre-Saint-Pierre. Au loin, les vagues déchaînées dessinent des crêtes menaçantes, et je me dis que la traversée ne sera pas de tout repos. Dès les premiers coups de pagaie, notre kayak double peine à sortir de l’anse du Noroît.
Plus tôt dans la journée, nous avions traversé le chenal de Niapiskau à l’aveugle dans le brouillard dense, mais cette fois, le fort courant et le vent impétueux compliquent la traversée. Des vagues se dressent en pyramides, venant de toutes les directions. À chaque instant, nous bataillons pour garder le cap. Jean-François, à l’arrière, s’acharne à stabiliser notre embarcation. Sous la pression des vents, nos pagaies semblent prêtes à s’envoler, et nous les retenons de toutes nos forces.
Lorsque Jean-François me dit : « Je ne suis pas à l’aise », je sais que la situation est sérieuse. Moi non plus, je ne le suis pas. En plein milieu du chenal, je me concentre sur chaque inspiration afin de maîtriser les nausées qui montent en même temps que le mal de mer. À l’avant du kayak, les vagues me frappent en plein visage ainsi que de côté, dans les oreilles. Leur écume salée brûle mes yeux, ajoutant à l’inconfort. Les échanges entre Jean-François et moi sont rares, nous économisons notre énergie.
Nous luttons contre les éléments pendant plus d’une heure, et nous réussissons à traverser le chenal. Enfin, nous parvenons à l’île du Fantôme, où nous nous arrêtons le temps d’une pause. Lorsque nous reprenons la mer en direction du havre, elle est « flambant calme ». Un phoque curieux pointe le bout de son nez, comme pour nous saluer dans cette mer apaisée. Quelques minutes avant 18 h – l’heure limite donnée dans notre plan de route, nous atteignons finalement la côte. Épuisés mais soulagés, nous confirmons notre retour sur la terre ferme à la garde côtière Les Escoumins.
Au camping municipal de Havre-Saint-Pierre, alors que la lune se lève majestueusement sur le havre, nous savourons le moment de répit. Sous la tente, quand je demande à Jean-François ce qu’il retient de cette journée afin de le noter dans notre journal de bord, il me répond sur un ton sérieux : « Je veux qu’il soit écrit “rafales à 26 nœuds”. » Pour information, 26 nœuds, c’est presque 50 km/h.
Jamais deux sans trois… ou quatre !
Portés par une fascination grandissante et un attachement de plus en plus fort envers la Minganie, nous aspirons à poursuivre notre exploration des eaux du golfe même si elles sont turbulentes par moments. Après une première expédition en 2017, sous le thème de la découverte et de l’apprentissage, nous y sommes retournés chaque été en 2022, 2023 et 2024. Ce qui me ramène toujours à cet archipel, qui s’étire sur quelque 80 km près de la terre ferme, de part et d’autre de Havre-Saint-Pierre, c’est l’aventure unique que nous réserve chaque journée.
Lors de notre deuxième expédition, forts des leçons de la première, nous nous sommes procuré un kayak plus stable et avons amélioré notre équipement. C’est à cette occasion que nous avons rencontré Guy Côté, historien et auteur nord-côtier décédé peu de temps après.
C’est Guy Côté qui nous a fait découvrir la Minganie, à travers ses récits captivants, prenant le temps de répondre à nos questions sur les macareux moines et les cténophores, ces organismes marins lumineux. Sur ses conseils, nous avons exploré le refuge d’oiseaux migrateurs de Betchouane, près de l’île à la Chasse, lors de notre troisième voyage. À l’été 2024, pendant notre expédition de 11 jours et 160 km, nous avons passé cinq nuits inoubliables sur cette île sauvage. Avec le temps, nous avons appris à lire les marées et à naviguer plus sereinement entre les innombrables îles et îlots, qui se sont révélés un terrain de jeu extraordinaire.
Le brouillard est omniprésent dans cet archipel, et c’est lui qui dicte notre rythme. Il nous enveloppe d’un mystère que nous ne trouvons nulle part ailleurs. Ici, tout est différent, dépaysant, comme une parenthèse hors du temps. Mais ce n’est pas seulement la beauté des paysages qui nous fait revenir, c’est aussi l’accueil chaleureux des Innus de même que des Paspayas (les habitants de Longue-Pointe-de-Mingan) et des Cayens (ceux de Havre-Saint-Pierre), tout comme la bienveillance du personnel de Parcs Canada (en particulier Nathalie et Jacques) et des capitaines tels que Louis-Joseph et Jacques, qui ne sont jamais bien loin dans le secteur est de l’archipel.
Nous revenons en Minganie pour nous déconnecter. Pour de vrai, ici, le temps ralentit.
Les îles Galápagos du Nord
L’archipel de Mingan est souvent comparé aux îles Galápagos en raison de ses richesse naturelles et culturelles. Créée en 1984, la réserve de parc national de l’Archipel-de-Mingan abrite la plus grande concentration de monolithes du pays. Cependant, ce ne sont pas tant ces géants de pierre qui nous attirent, mais plutôt la vie foisonnante qui anime les îles : colonies d’oiseaux, mammifères marins et plantes arctiques-alpines qui trouvent ici refuge.
Mon animal favori est le macareux moine, ou munaikutanish en innu-aimun. C’est en partie grâce à lui que nous avons découvert cet archipel. Fascinée par cet oiseau au bec coloré, j’ai appris qu’il niche à l’île aux Perroquets, dans le secteur ouest de l’archipel. Cet alcidé à la démarche maladroite sur terre qui est très agile sous l’eau ne construit pas de nids comme les autres : il creuse des terriers dans les falaises abruptes, s’élançant dans le vide pour prendre son envol. C’est un spectacle à couper le souffle. Les petits pingouins partagent avec les macareux ces falaises escarpées, et nous avons la chance de les apercevoir également. Sur l’eau, les guillemots marmettes et à miroir viennent à notre rencontre, curieux de notre présence.
Le coup de cœur de Jean-François est le son du souffle des mammifères marins, que nous entendons en pagayant. Les marsouins communs et les petits rorquals brisent le silence de la mer, parfois avant même que nous les voyions. Avec de la chance, nous assistons aux sauts spectaculaires des rorquals à bosse. Quant aux phoques gris ou communs, ou atshiku en innu-aimun, ils ne manquent jamais de nous divertir ; joueurs et curieux, ils glissent sous notre embarcation et sautent autour. La proximité avec la faune marine est sans pareil.
En autonomie totale
En 2017, lors de la planification de notre première expédition, nous n’avons trouvé en Minganie aucune compagnie de kayak (NDLR : Noryak Aventures offre désormais des expéditions guidées). L’autonomie s’est donc imposée comme seule option. Avant notre départ, j’ai pris le temps d’apprendre les bases du kayak de mer. J’ai acheté la carte marine de l’archipel et me suis plongée dans l’étude des symboles et des détails qui allaient tracer notre itinéraire. De son côté, Jean-François s’est assuré que nous étions parfaitement équipés : radio VHF marine pour capter la météo et communiquer avec la garde côtière en cas de besoin, sacs étanches de toutes tailles et couleurs pour garder nos affaires au sec et les retrouver facilement.
Trois leçons apprises
La première chose que nous avons apprise est qu’on ne peut jamais être totalement prêts. Les imprévus font partie de l’aventure, et il vaut mieux se préparer pour le pire et espérer le meilleur. Voici trois conseils pour planifier une expédition de kayak de mer en autonomie en Minganie.
- Maîtriser la navigation
Dès notre première année, nous avons compris l’importance de bien savoir nous orienter, surtout considérant le brouillard et les courants imprévisibles. À l’époque, nous comptions sur une carte, une boussole et ma montre. Aujourd’hui, nos montres GPS et un dispositif de communication par satellite (Garmin inReach) assurent une navigation plus fiable. Nous avons également appris à mieux lire les marées et à ne pas nous laisser déstabiliser par le brouillard. Il faut toujours savoir où se trouve la côte de la rive nord !
- Préparer un plan d’urgence
Chaque jour, nous ajustons notre itinéraire en fonction des conditions et communiquons chaque plan de sortie à la garde côtière. Il est indispensable d’être autonomes et d’avoir une bonne forme physique et mentale. Ce n’est pas au milieu d’un chenal, ballotté par les vagues et dans des eaux à 4 °C, qu’on pourra choisir de prendre une pause ! Les secours, bien que disponibles, peuvent être lents à intervenir dans des conditions difficiles. Imaginez devoir repérer un kayak dans une mer agitée et immense ; ce n’est pas aussi simple qu’on pourrait le penser.
- Savoir être flexible
Mieux vaut ne pas être pressé par le temps, écouter la météo… et suivre son instinct. Un mauvais pressentiment nous a déjà sauvés, comme la fois où, depuis l’île Nue de Mingan, nous avons décidé de ne pas prendre la mer malgré un ciel plutôt clément. Quelques heures plus tard, des orages ont éclaté tout près. En duo, la communication et la confiance sont cruciales, car dans cet environnement, notre sécurité en dépend.
Chaque expédition nous a poussés à apprendre, à nous dépasser et à ralentir. Nous nous sommes amarinés, habitués au climat maritime de la Minganie, pour reprendre la définition de Guy Côté. Nos aventures sont désormais bien plus qu’une simple exploration : elles représentent un retour à l’essentiel, où la mer devient un guide et un rappel constant de notre humilité face à la nature.
En bref
Expéditions de kayak-camping, en autonomie totale, dans l’archipel de Mingan.
ATTRAIT MAJEUR
La découverte des îles et îlots, de leurs richesses naturelles et culturelles.
COUP DE CŒUR
Pagayer en mer au rythme du brouillard et du souffle des baleines.
Un mot sur nos profils
- Jean-François est athlète d’endurance, coach, bachelier en plein air et tourisme d’aventure, et formé en kayak de mer niveau 2. Il est également spécialiste des communications.
- Catherine est passionnée des macareux moines et de la cartographie, adepte de la longue randonnée été comme hiver et titulaire d’une maîtrise en droit. Elle travaille sur les questions climatiques, environnementales et sociales.









