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Reportage

Devenir des leaders par le plein air

03-02-2020

Peut-on apprendre à devenir un leader ? Oui, répond l’Université du Québec à Chicoutimi, qui propose un cours de leadership dont le matériel pédagogique est constitué de raquette en climat extrême, de nuitées sous zéro et de cuisine dans les congères. Cette classe de neige se déroule dans les montagnes enneigées de la Gaspésie. Retour sur une expérience hors du commun.

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Après deux jours intensifs comprenant excursion de raquette et maints ateliers de leadership dans un refuge, Mathieu Néron-Turpin et Roxane Archambault-Fournier, les assistants d’enseignement, nous invitent à aller jouer dehors. Les douze étudiants, trop heureux de décompresser, sont aussi excités que des enfants au lendemain d’une tempête de neige. Tous s’habillent en vitesse, histoire de profiter des dernières lueurs du jour, et attrapent un crazy carpet, prêts à faire les fous dans les pentes jouxtant le refuge.

Une glissade n’attend pas l’autre, et les éclats de rire retentissent parmi les épinettes, puis arrivent Claudia Bélanger et Virginie Gargano. Les intervenantes surprennent les étudiants en leur annonçant que – tadam ! – ils dorment dehors. Fin subite de la récréation ! Les étudiants, en équipe de trois, n’ont droit qu’à une bâche et quelques cordelettes pour ériger ce qu’on appelle un tombeau, un trou dans la neige où passer la nuit. Un peu décontenancés, ils commencent à creuser en employant leurs raquettes comme pelles de fortune.

Alors que la construction des tombeaux va bon train, Stéphanie, une étudiante, entend trois coups de sifflet, signal de détresse en plein air. Les campeurs abandonnent leur abri en vue de secourir la personne en détresse, qui est nulle autre que Mathieu, qui joue la victime d’une avalanche dont l’ami a été enseveli sous la neige. Une courte période de cacophonie donne suite à l’opération de secours, sous le regard évaluateur des intervenantes. Voilà comme se déroulent les examens à l’improviste à l’Université du Québec à Chicoutimi (UQAC) !

Les douze étudiants, que j’accompagne à titre d’observateur, suivent le cours Leadership expérientiel en contexte de nature et d’aventure à 500 km à vol d’oiseau des salles de classe de l’UQAC. Ce laboratoire fait partie du diplôme d’études supérieures spécialisées (DESS) en intervention par la nature et l’aventure (INA). Parmi les étudiants hyper motivés, âgés de 25 à 38 ans, se trouvent deux médecins, une kinésiologue, une massothérapeute, une conseillère d’orientation et plusieurs professeurs au secondaire. Ils viennent des quatre coins du Québec et sont prêts à sortir de leur zone de confort dans le but de renforcer leurs compétences de leader.

Devant ce lot d’imprévus survenant à la fin du deuxième jour sur les six que compte l’expédition (incluant le transport), les étudiants n’ont guère d’autre choix que de déployer leurs qualités de meneurs, de contrôler leurs émotions face à l’imprévu, de se structurer en équipe de trois (pour les tombeaux), puis en groupe et sous-groupes lors de l’opération de sauvetage. Des leaders et des sous-leaders prennent leur place, communiquent leur vision, tandis que les autres obéissent. Car un bon meneur sait également être à l’écoute : sa force réside dans la compréhension de son environnement.

Ce cours en plein air se déroule, chaque mois de décembre, sur les versants enneigés du parc national de la Gaspésie et de la réserve faunique des Chic-Chocs. « L’isolement des lieux, sans autre présence humaine ni connexion cellulaire, nous déconnecte du monde extérieur. Ce recul permet aux étudiants de porter un regard nouveau sur leur potentiel de leader et d’assimiler plus efficacement la matière », affirme la chargée de cours Claudia Bélanger, qui a développé cette formation dans le cadre de sa maîtrise en gestion des organisations à l’UQAC.

Former des leaders en leur fournissant l’occasion de renouer avec la nature n’est pas inédit. En anglais, on parle d’outdoor management development, qui s’appuie sur le principe selon lequel le leadership n’est pas nécessairement inné, qu’il se développe. Claudia Bélanger a bâti son cours à partir de son étude des mécanismes de renforcement du leadership : « Mon mémoire a démontré comment ce genre d’expérience, dans un environnement plus hostile qu’une salle de classe, pousse les participants à mobiliser seize compétences associées au leadership. Comment ? En personnellement ses énergies et ses émotions, en interagissant avec les coéquipiers et en surmontant des défis qui les sortent de leur zone de confort. »

DU CAMP SCOUT AU PETIT MONT-SAINTE-ANNE

Le voyage débute par une nuitée dans un camp scout, où chaque étudiant rencontre  l’intervenante de qui il relève. Ils fixent ensemble des objectifs à atteindre pendant cette expédition. « Chacun travaille sur le renforcement de deux de ses aptitudes, par exemple l’empathie et l’affirmation, et chercher à pallier au moins une faiblesse », énumère Claudia Bélanger.

Le lendemain, le périple s’amorce par une sortie en raquette d’une douzaine de kilomètres au dénivelé positif de 600 m, de la route 299 jusqu’au refuge Mines Madeleine. Ce qui en version sac à dos léger aurait été une balade se transforme en épreuve en raison des lourds bagages nécessaires pour survivre à quatre jours d’isolement.

Sans vraiment nous en rendre compte, nous exerçons déjà nos capacités de leaders. Nous mobilisons notre énergie et épaulons les membres les plus fatigués. Chacun porte la responsabilité de maintenir au mieux son état physique. « Chaque participant apprend à et à accepter ses difficultés de manière à prévenir des problèmes qui pourraient compromettre l’atteinte de l’objectif commun. Quant aux plus performants, ils doivent freiner leurs ardeurs et trouver des manières créatives d’utiliser leur surplus d’énergie pour soutenir le groupe », explique Claudia Bélanger.

Au jour 3, les étudiants portent les séquelles de la veille. Heureusement, le programme de cette journée comporte surtout des ateliers donnés par les étudiants et les intervenants à l’intérieur du refuge chauffé. C’est le calme avant la tempête, car la prochaine nuit se passera dehors, sous la tente, cette fois-ci. Imposer le camping d’hiver vise à déstabiliser les étudiants, le mercure de la mi-décembre chutant pendant la nuit comme les Canadiens de Montréal au classement général.

Le lendemain, les leaders en formation doivent gérer leur fatigue et leur énergie afin de conquérir le Petit Mont-Sainte-Anne, une montagne de 1147 m d’altitude au sentier très mal balisé. Ceux qui sont le plus en forme physiquement ouvrent la piste en se relayant. Le contrôle de soi – car il faut ne pas flancher – force les moins aguerris en plein air à garder le moral et leur concentration.

La cerise sur le sundae arrive l’avant-dernière journée. Les étudiants portent de pesants bagages sur les 9,5 km d’une sente fortement enneigée et pentue, puis dressent un campement, en milieu forestier, loin de la civilisation, où passer la nuit. « Nous avons formé des équipes pour bâtir l’abri cuisine et cuisiner, et tout mis en œuvre afin de conserver notre chaleur », raconte Vincent Beaudry, 25 ans, enseignant en éducation physique.

PORTRAITS

Une année après le cours de leadership, le DESS en intervention par la nature et l’aventure terminé, voici le portrait de quelques diplômés.

Marie-Hélène Bertrand, une kinésiologue de 39 ans, a maintenant des projets à la pelle. « Les compétences acquises en gestion de groupe seront de mise dans mon nouvel emploi, où je travaille auprès de jeunes », confie-t-elle. La résidante de Morin-Heights élabore aussi des plans en parallèle, au sein de son entreprise, Kinga Entraînement, dans le but de motiver à bouger.

Médecin de famille, Marie-Ève Langelier aspire à intégrer l’INA dans le système de santé. Dans un projet-pilote, elle a réalisé une expédition de quatre jours en compagnie de jeunes adultes souffrant d’anxiété. « Notre objectif était de les outiller à gérer leur stress au quotidien par l’exercice physique, le contact avec la nature, le soutien des pairs et la méditation pleine conscience », indique la scientifique de 33 ans. Après la médecine de brousse, la médecine de plein air !

Conseillère d’orientation, Julie Gouin veut renforcer, par la nature et l’aventure, la confiance en soi des femmes. « Leur manque de confiance constitue souvent un obstacle à leur épanouissement professionnel », remarque cette trentenaire de Québec. Grâce à son approche innovante, Julie Gouin a remporté en octobre 2019 le Prix de la relève de l’Ordre des conseillers et conseillères d’orientation du Québec (OCCOQ).

Enseignante en éducation physique et guide de plein air, Dafnée Charbonneau-Comte, 33 ans, développe des formations en nature pour enseigner… le français ! « Mon objectif : détresser l’école en la sortant au grand air et utiliser la nature comme outil d’enseignement », désire cette Adéloise. Ça promet !

ABC de la formation

Les étudiants de ce cours sont inscrits au programme menant au diplôme d’études supérieures spécialisées (DESS) en intervention par la nature et l’aventure (INA). Cet enseignement de deuxième cycle de l’UQAC s’adresse aux professionnels souhaitant utiliser la nature comme médium d’intervention. Les étudiants viennent de partout au Québec pour acquérir ce diplôme, c’est pourquoi les cours qui s’étirent sur une année se donnent à distance en visioconférence, ou en présentiel les week-ends. L’université offre de l’hébergement à la FERS, la forêt d’enseignement et de recherche Simoncouche de l’UQAC, située à 20 km de l’arrondissement Chicoutimi.

Qu’est-ce que l’INA ?

L’intervention par la nature et l’aventure est un secteur en plein essor et un des champs d’expertise de l’UQAC, université pionnière dans la formation de spécialistes du plein air. Les INA ont une portée éducative ou thérapeutique, ou encore de perfectionnement en gestion. À titre d’exemples, elles peuvent viser le changement de comportements de toxicomanes, l’accroissement de la motivation des étudiants présentant un risque de décrochage scolaire ou le renforcement du leadership des gestionnaires.

uqac.ca

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