Filer comme une torpille

  • Photos Simon Diotte

La planche à pagaie, c’est l’embarcation par excellence pour pagayer doucement sur l’eau en observant les oiseaux ou en se tenant en équilibre dans une posture de yoga. Mais est-il possible de pousser la SUP un peu plus loin ? Une petite communauté de crinqués s’adonne à la course en SUP, rendant la planche excitante. Enfin !

Coup de sifflet. Une trentaine de personnes en maillot de bain s’élancent à toute vitesse, pagayant comme des malades sur la rivière Châteauguay, au milieu des éclaboussements. Direction île Saint-Bernard, qu’ils contourneront par le lac Saint-Louis, s’exposant à de forts vents et aux eaux agitées du fleuve avant de revenir à leur point de départ en ramant à contre-courant – un parcours en boucle de 10 km, dans un décor magnifique, que les participants effectuent en position verticale sur leur embarcation extrêmement effilée d’une longueur de 14 pi (quelque 4 m) qui se situe à mi-chemin entre un canoë-kayak et une planche de surf. Que font-ils ? Ces énergumènes font de la course en stand-up paddleboard (SUP) ou, comme on dit en France, du SUP Race.

Ces coureurs à pagaie, majoritairement des hommes mais aussi quelques femmes, dont l’Ontarienne Maddi Leblanc, 27 ans, la championne canadienne de cette discipline, participent, en ce début d’été, à la Classique SUP Roussillon, à Châteauguay, sur la Rive-Sud (Montréal). Debout sur leurs planches minces comme des cure-dents, plusieurs athlètes ont chuté dans l’eau pendant l’épreuve. Normal, car se maintenir à la perpendiculaire sur une SUP de course, d’une largeur de 20 à 24 po (de 50 à 61 cm) – contre 30 à 34 po (de 76 à 86 cm) pour une planche ordinaire de SUP –, exige l’équilibre d’un fil-de-fériste. Ce 10 km a été parcouru en 58 min 34 s par le gagnant masculin, Tim Oliver, et en 1 h 8 min 1 s par la gagnante chez les femmes, Maddi Leblanc.

Sur la terre ferme, je rencontre Olivier Drolet, 39 ans, qui a fini en 2e position à la course du 10 km. Ce travailleur de la construction au torse hyper musclé, comme plusieurs autres coureurs, prouve hors de tout doute l’aspect très physique de cette discipline. Celui qui a pris part à ses premières courses de SUP en 2021 se consacre entièrement à cette discipline depuis deux ans. Pourquoi ? « Contrairement aux autres sports de pagaie, comme le canot, le kayak ou le rafting, la SUP se pagaie debout. J’aime l’aisance de pouvoir me déplacer sur ma planche, de travailler mon équilibre. En plus, la position verticale offre une autre perspective sur l’eau : on voit ce qui passe dans les fonds marins, et en même temps le regard porte au loin », décrit ce résident de Québec, maintenant ambassadeur des planches Starboard, entreprise fort réputée dans le domaine.

Simon Trudel-Perreault sur sa planche Taiga Board

Un autre coureur, Simon Trudel-Perreault, 14e au 10 km, est un adepte inconditionnel de tous les sports sur l’eau, comme le surf et le canot à glace. Il y a quelques années, il a découvert la discipline de course sur planche par un concours de circonstances, lorsqu’on lui a prêté une embarcation. « J’ai tout de suite adoré la vitesse sur l’eau et le fait que ce sport travaille vraiment tout le corps, dont le gainage. C’est extrêmement polyvalent, on peut aller en eau calme aussi bien qu’en mer. J’aime également la possibilité de carrément me coucher sur la planche lorsque je suis fatigué », mentionne l’ambassadeur de la compagnie québécoise Taiga Board. Montréalais, il travaille en plongée sous-marine au Biodôme de Montréal et s’entraine dans l’arrondissement de Lachine avec un groupe dirigé par l’ancien olympien Tamas Buday, qui a terminé au 3e rang à l’épreuve du 10 km.

Nicolas Jolicoeur, fondateur de Taiga Board

Olivier Drolet et Simon Trudel-Perreault font partie de la petite communauté d’aficionados, comptant une cinquantaine de personnes, qui participent aux courses d’Eau vive Québec, la fédération qui chapeaute la planche à pagaie. Ce championnat lancé en 2021, qui comportait cinq étapes en 2024, excluant la Classique SUP Roussillon pour une question d’horaire, a été créé pour faire connaître la discipline. « Notre objectif est de démontrer au grand public, avec les événements compétitifs, que la planche ne se limite pas à la balade contemplative sur un lac », précise Emilie Dubé, responsable à la fois des communications chez Eau vive Québec et du circuit.

Il existe trois disciplines de course en SUP : la longue distance, généralement 5 ou 10 km, mais qui s’allonge jusqu’à 35 km sur les grandes étendues d’eau ; le sprint, sur une distance maximale de 250 m ; et les courses techniques, où les participants contournent plusieurs bouées sur une distance de 800 à 5000 m. Les épreuves se déroulent en eau calme, en eau vive ou encore en milieu marin.

VERS LA CONQUÊTE DU GRAND PUBLIC ?

Discipline en émergence, la course en planche à pagaie est-elle promise à un bel avenir ? Nicolas Jolicoeur, fondateur de Taiga Board, y croit. « Après un sommet de popularité, la planche à pagaie fait du surplace depuis la fin de la pandémie. Les gens qui s’intéressent à ce sport possèdent leur propre embarcation et ils sont maintenant prêts à passer à la prochaine étape », indique l’homme d’affaires. Taiga Board a mis au point sa planche de course, le Narval, à 2500 $, qui ne se vend qu’à quelques exemplaires par année. Malgré tout, l’entreprise maintient sa production. « C’est notre formule 1. Ça nous permet de repousser nos limites, de tester des matériaux et de rester la référence en matière de SUP au Québec », dit l’entrepreneur.

Émilie Fournel, athlète qui a participé à quatre Jeux olympiques en canoë-kayak et adepte de la planche de course depuis sa retraite sportive en 2016, croit aussi à l’éclosion prochaine de la version course de la SUP. « Il existe toujours, dans toutes les disciplines sportives, des gens qui veulent pousser la machine. Le Québec, avec ses nombreux plans d’eau de toutes les tailles et l’accès au milieu marin, possède un terrain de jeu idéal pour pratiquer ce sport », remarque cette ex-olympienne qui travaille maintenant à la Ville de Pointe-Claire, dans l’ouest de l’île de Montréal.

Plusieurs écueils pourraient cependant faire échouer la démocratisation de cette discipline. Comme le souligne Mélissa Vaillancourt, co-organisatrice de la Classique SUP Roussillon et propriétaire de Love Sup Shop, à Châteauguay, il y a d’abord le prix rébarbatif des planches de course, qui sont faites en fibre de verre et carbone. « La plupart coûtent au-delà de 5000 $ », constate cette pagayeuse d’expérience.

Aussi, une planche ne convient pas à toutes les conditions, donc les mordus possèdent au moins deux modèles différents…

Soulignons le défi qui se pose au grand public : l’étroitesse des planches de course rend l’acclimatation extrêmement difficile. « Si vous n’avez pas une bonne base en planche à pagaie ordinaire, vous tomberez constamment à l’eau. Il faut être en super forme, surtout sur le plan du gainage, pour rester en selle », explique cette instructrice de SUP, qui a procédé à plusieurs initiations cet été. Bref, ce type de planche ne convient pas à tout le monde.

Enfin, un obstacle majeur se dresse sur la voie (d’eau) : il existe peu d’endroits où s’initier à la planche de course dans la Belle Province. Selon nos recherches, seuls Love Sup Shop et le club Downwind Québec, dans la région de Québec, qui compte parmi son équipe de coach Olivier Drolet, offrent des initiations. Sinon, les centres nautiques ne louent pas cet équipement de niche. « Nous sommes en discussion avec divers partenaires pour mettre à la disposition du public des planches de course, mais il ne devrait pas y avoir de nouveaux locateurs avant 2026 », soutient Emilie Dubé, d’Eau vive Québec. Le hic, en location, demeure la fragilité de ces planches de course en fibre de verre et carbone. On est loin de la résistance à toute épreuve de la planche gonflable.

Par contre, si vous allez la chance de goûter à cette déclinaison de la planche à pagaie et que vous possédez un bon sens de l’équilibre, vous pourriez apprécier l’expérience comme jamais. « La différence de vitesse entre une planche de course et une planche de touring est phénoménale. Un ‟board” de course, c’est une torpille ! On vole sur l’eau. La concentration va entièrement sur la technique, et c’est un super entrainement », affirme Mélissa Vaillancourt. De là à participer à une course de SUP, il n’y a qu’un coup de pagaie à donner !

VERS LES OLYMPIQUES

Bien qu’encore au stade de développement, le milieu de la course en planche à pagaie est en effervescence, note Émilie Fournel. Depuis sa retraite sportive en 2016, cette athlète olympique s’implique avec enthousiasme dans son développement. Elle siège notamment sur la Commission de la planche à pagaie, un comité qui fait partie de la Fédération internationale de canoë, organisme qui travaille à l’encadrement de ce sport.

Depuis, elle est aux premières loges de l’évolution de la course sur l’eau debout sur une planche. « Nous assistons à une explosion récente de la pratique dans quelques pays européens et en Chine. De plus en plus de clubs nautiques forment de jeunes athlètes qui participent aux compétitions internationales », remarque celle qui agit comme officielle aux courses de SUP.

Le sport progresse si vite que les gens du milieu rêvent déjà d’une intégration aux Jeux olympiques de Brisbane, en Australie, en 2032. « Mais il reste encore beaucoup d’étapes à franchir », anticipe Émilie Fournel. Une des questions à trancher : qui chapeautera ce sport à long terme ? La Fédération internationale de canoë, puisqu’il s’agit d’un sport de pagaie, ou l’Association internationale de surf, car la SUP est en fait un dérivé de la planche polynésienne ? Difficile de dire qui va gagner la course, mais actuellement, la première aurait quelques coups de pagaie d’avance, dit-on. À suivre.