La ligne brisée de l’aventure
En route vers la Canol Heritage Trail, sise à la frontière du Yukon et des Territoires du Nord-Ouest, une des membres d’un groupe de cyclistes d’aventure a été victime d’une chute sévère. Lorsqu’un accident survient, est-ce le destin qui se met en travers du chemin ?
L’église en bois rond de Ross River fendait le ciel de son clocher. Le temps était menaçant.. Nous nous y étions réfugiés, Marie France et moi, tandis que s’abattait la pluie. Félix-Antoine était couché dans sa tente depuis un petit moment, et nous tardions à regagner la nôtre. L’endroit était désert, mais nous avions l’impression qu’il était habité. Un étrange sentiment nous envahissait. Rien n’allait comme prévu depuis notre départ, et la suite n’augurait rien de bon. Faut-il croire aux intuitions qui nous traversent de manière foudroyante ?
Nous étions réunis, Marie-France et moi, pour une première grande aventure ensemble. C’était un été rempli d’espoir et de promesses comme nous en avions peu souvent connu. Nous avions pris l’avion de Montréal à destination de Whitehorse, survolant en quelques heures la distance qui en avait demandé deux mois à Félix-Antoine. Notre ami était parti de Sudbury, seul et à vélo, au début de mai, reprenant un itinéraire amorcé quelques années auparavant afin de rallier trois océans — Atlantique, Pacifique et Arctique. Il avait cumulé pas moins de 8000 km malgré le vent qui soufflait presque continuellement dans le sens contraire.
Marie-France s’était jointe au projet après que nous en avions jeté les bases, Félix-Antoine et moi. Notre objectif était, en partant de Whitehorse, au Yukon, de gagner Tuktoyaktuk, dans les Territoires du Nord-Ouest, en empruntant la Canol Heritage Trail à vélo et en packraft jusqu’à Norman Wells, puis en descendant le fleuve Mackenzie en canot. La logistique complexe qui s’était imposée à nous avait rendu les préparatifs longs et pénibles. Nous étions arrivés fatigués au Yukon, mais heureux d’être finalement là, prêts à oublier les difficultés des mois précédents.
Mis en chantier lors de la Seconde Guerre mondiale afin d’acheminer du pétrole de Norman Wells, dans les Territoires du Nord-Ouest, à Whitehorse, le pipeline Canol (pour Canada Oil) a été abandonné peu de temps après sa complétion. Aujourd’hui, il en reste trois sections de route distinctes : la South et la North Canol Road, des routes saisonnières en gravier relativement bien entretenues, et la Canol Heritage Trail, un sentier de 360 km qui débute à la frontière des Territoires des Nord-Ouest, dans les monts Mackenzie. Cette dernière section, laissé à l’abandon, nécessite des passages à gué et l’usage d’embarcations pneumatiques de type packraft. Seuls d’occasionnels randonneurs et de rares cyclistes avertis la parcourent encore.
La grande difficulté de notre expédition consistait à transporter quatorze jours de nourriture et de carburant, en outre des embarcations gonflables, afin d’emprunter l’itinéraire de Whitehorse à Norman Wells de manière autonome. Nos trois vélos combinés – des fatbikes pour Félix-Antoine et Marie-France, un vélo de montagne rigide (hardtail) pour moi – dépassaient les 55 kg. Le vent avait soufflé de face la première journée, le dénivelé s’était accentué la seconde, la South Canol avait exigé davantage de temps que prévu et nous étions arrivés avec une demi-journée de retard à Ross River, une communauté kaska située à la confluence des rivières Ross et Pelly (les Kaska Dena, ou Dene K’éh, sont un peuple des Premières Nations parlant la langue dénée). C’est là que nous avions fait la connaissance d’Irène et Jean-Claude, un couple – elle originaire de l’Ontario et lui du Nouveau-Brunswick– installé à cet endroit depuis une dizaine d’années qui s’occupait de l’entretien de la petite église en bois où nous avons terminé notre quatrième soirée.
Le lieu, à l’instar de l’arrière-pays qui l’entourait, était habité de cette « force » qui anime les choses vivantes et que les voyageurs ressentent parfois en nature. Certains, comme les aînés kaska, savent en lire les signes de manière clairvoyante. D’autres, comme nous, sont happés et émus sans être en mesure d’expliquer pourquoi. Appelons cela le sentiment de transcendance, l’expérience poétique ou le mysticisme. Nous ne savions pas s’il fallait rebrousser chemin ou continuer, mais nous savions que quelque chose allait se passer.
Tomber dans les aulnes
Nous sommes repartis le lendemain, avec une journée de retard sur la planification initiale. Nos efforts étaient largement compensés par les paysages qui se dévoilaient à nous. Le relief s’élevait à mesure que nous approchions des monts Mackenzie et de la frontière des Territoires du Nord-Ouest. Les épilobes en épi – fireweed en anglais – brillaient de mille feux de part et d’autre de la route. Nous avons monté le camp près du lac Dragon, à la clarté malgré les 22 h passées.
C’est le jour suivant que tout a basculé. La fatigue nous rattrapait et les kilomètres s’additionnaient péniblement. Deux grizzlys ont croisé notre route. Après une pause, je suis parti à l’avant, suivi de près par Félix-Antoine et, le pensions-nous, par Marie France. Mais 3 km plus loin, notre groupe ne s’est pas reformé. J’ai attendu une quinzaine de minutes, puis je suis retourné sur mes pas, l’estomac noué par une profonde inquiétude.
Elle était là. Debout, mais le visage tuméfié. « Je me suis réveillée seule, comme dans un rêve, l’esprit paralysé dans un épais brouillard », me dira-t-elle. Une bosse, pourtant semblable aux centaines d’autres qu’elle avait esquivées jusqu’ici sur cette route cahoteuse, l’avait propulsé dans les aulnes. Elle venait de reprendre conscience après une trentaine de minutes – c’est l’estimation que nous ferons plus tard – mais ne savait plus dans quel sens elle allait.
Il était évident qu’elle était sérieusement blessée et que seule la poussée d’adrénaline la maintenait debout. Elle présentait des symptômes de commotion cérébrale. Que faire ? Nous avions des assurances pour effectuer une évacuation aérienne, mais notre matériel risquait de rester sur place. La situation semblait grave mais stable. Il fallait trancher. Nous avons contacté Irène et Jean-Claude qui ont proposé de venir nous chercher. C’est finalement la Gendarmerie royale du Canada qui est arrivée en pick-up, après quatre heures pour faire les 130 km de l’aller. Le retour en prendra cinq, le chauffeur tentant tant bien que mal d’éviter les trous qui parsemaient la route et provoquaient de vives douleurs chez Marie-France.
Au dispensaire, l’infirmière ne pouvait nous donner guère plus d’information sur la gravité de l’accident. Seule une radiographie à l’hôpital de Whitehorse permettrait de poser un diagnostic précis. Comme résident du Québec, les frais médicaux étaient remboursés par l’entremise d’une entente interprovinciale, mais pas les déplacements d’un centre hospitalier à l’autre. Le coût du transport aérien : 15 000 $. Nous n’avions pas d’assurance – une simple assurance voyage aurait fait l’affaire – pour couvrir cette hypothétique dépense passée entre les mailles de notre préparation. La GRC nous a offert de dormir dans une résidence temporaire. Le lendemain, Irène et Jean-Claude nous ont emmenés à Whitehorse. Encore cinq heures de route.
Près de trente heures après son accident, Marie-France a vu un médecin qui, radiographie à la main, lui a diagnostiqué une importante commotion cérébrale et de multiples fractures mineures. Après cinq jours de repos, elle a pris l’avion pour Montréal où elle a récupéré avec une étonnante rapidité. Elle s’en est tirée sans séquelles.
Félix-Antoine a repris la route à destination de Tuktoyaktuk en empruntant la route Dempster. Je l’ai rejoint après avoir laissé Marie France entre bonnes mains – une décision difficile avec laquelle j’ai dû vivre par la suite, seul dans ce territoire immense, sans pouvoir partager le moment avec ma compagne, également seule pour entreprendre sa guérison.
J’ai souvent repensé à notre foudroyante intuition dans l’église de Ross River, à la bienveillance d’Irène et de Jean-Claude, à la force secrète qui lie les gens et anime le monde qui nous entoure. Nous sommes allés à l’encontre d’une prémonition comme nous avons l’habitude de braver l’incertitude qui est inhérente à toute aventure. De tous les scénarios d’accidents possibles, celui où nous nous en tirions avec une évacuation par voie de terre était certainement le moins grave. Peut-être que notre malchance du moment nous a épargné une situation encore plus catastrophique, plus loin sur la route, qui sait. Je vais continuer de croire aux choses qui dépassent notre entendement, à chérir l’amour – cette force secrète qui nous lie – que cet accident et les émotions qu’il m’a fait vivre ont fait croître encore plus sûrement.





