Le plein air au féminin, encore du chemin à parcourir

  • Credit Louise Philipovitch

Une avancée significative, mais non sans être dépourvue d’obstacles, s’opère au Québec : l’arrivée massive des femmes dans le monde du plein air. D’abord vue comme une tendance, c’est aujourd’hui une déferlante qui se structure, s’amplifie et promet de durer. Toutefois, il reste encore beaucoup à faire en matière d’égalité et de partage des tâches. État de la situation.

Pour plusieurs, en 2024, c’est chose acquise que les femmes puissent s’adonner au plein air au même titre que les hommes et qu’elles y aient leur place en tant qu’athlètes ou . Les modèles féminins se sont multipliés au cours des deux dernières décennies, et on assiste à la popularité grandissante d’espaces exclusivement féminins pour la pratique d’activités. Pourtant, la réalité sur le terrain démontre qu’en matière de genre, il y a encore bien des concepts à déconstruire, des mentalités à faire évoluer et, il est important de le préciser, tant du côté des hommes que de celui des femmes.

Presque naturellement, il revient aux hommes de veiller à la sécurité, de prendre les décisions ou de mener un groupe, tandis que les femmes doivent se justifier de s’emparer du leadership. « Nous convenons souvent, de façon stéréotypée, qu’il incombe aux hommes d’installer le canot sur l’auto ou de portager les barils ; ces gestes normés jugés trop exigeants pour une femme », explique Jessica Zajko, cofondatrice de Désir de découvrir, une entreprise qui valorise les femmes par le plein air.

Jessica Zajko

Or, aujourd’hui, nous ouvrons les yeux sur cette classification genrée des tâches et responsabilités qu’hommes et femmes entretiennent, généralement à leur insu. « Les techniques ne diffèrent pas d’un homme à une femme. Elles s’adaptent selon la morphologie ou la force, et non selon le genre », ajoute Jessica Zajko. Surtout, nous prenons conscience que ces comportements ancrés dans l’imaginaire collectif confinent les femmes dans des rôles secondaires, sabotent leur élan et nuisent à leur progression. À l’inverse, les hommes s’imposent bien souvent de performer, de faire preuve de force physique ou de témérité.

Sexisme bienveillant

Lorie Ouellet, professeure-chercheure en intervention plein air à l’Université du Québec à Chicoutimi, a transformé une expédition mixte de canot-camping avec ses étudiants en un laboratoire d’études sur les rapports de genre en plein air. Certes teinté de bienveillance, le sexisme est bien présent. Confortés par la thèse de Lorie Ouellet, les actrices et acteurs du plein air s’autorisent ainsi à bousculer les cultures en place et à créer des outils pédagogiques différents.

« Ses connaissances apportent une crédibilité aux observations isolées des autres professionnelles et motivent leur démarche », souligne Korinne Le Blanc, enseignante en techniques du tourisme d’aventure et en éducation physique au Cégep de la Gaspésie et des Îles. En 2016, préoccupée par le décrochage des filles, déjà minoritaires dans le programme, l’enseignante fonde Plein air au féminin. Le PAF offre un espace où s’exercer sans pression et une tribune où s’exprimer librement. « S’empêcher d’être soi-même, cacher ses vulnérabilités, recevoir des conseils non sollicités, des commentaires paternalistes, voire infantilisants, sont autant d’enjeux communs qui ressortent des conversations », rapporte Korinne Le Blanc.

Korinne Le Blanc

Bien que le parcours des femmes soit encore difficile, car « il leur faut se prouver et démontrer leurs compétences bien plus que les hommes », Korinne Le Blanc note une avancée significative. Entre autres, l’une de ses fiertés est l’implantation d’un cours consacré à la gestion des menstruations en expédition et qui fait désormais partie intégrante du programme. Signe que la santé et l’hygiène féminines ne sont plus des sujets tabous qu’il faut taire, mais une préoccupation naturelle pour tout guide professionnel en devenir. Elle souligne aussi que l’industrie du plein air emboîte le pas et planche sur des équipements adaptés au corps des femmes : sac de couchage, veste de flottaison, combinaison étanche, sac à dos…

Si les hommes ont depuis toujours leurs propres communautés, les femmes se prennent en main pour créer une pratique du plein air davantage à leur image. Portée par le gouvernement du Québec, l’initiative La Lancée vise un changement durable en matière de participation et de leadership au féminin dans le plein air et regroupe nombre de partenaires engagés dans cette quête. Il s’agit d’une ressource précieuse pour fédérer les initiatives et donner une vitrine aux modèles influents et positifs.

Les femmes se regroupent

En plein essor depuis quelques années, les communautés entièrement féminines facilitent l’accès à un vaste choix d’activités selon différents niveaux d’habileté. Séduites par l’idée d’être initiées à leur rythme et d’établir une connexion sociale, les débutantes, quel que soit leur âge, y trouvent un endroit bienveillant où oser se lancer n’est pas un défi en soi. « Nous créons des moments magiques dans un climat propice à l’apprentissage, loin de la performance et de la compétition, car le plaisir d’être ensemble fait partie de notre mission », fait valoir Pascale Vézina Rioux, codirectrice des Chèvres de montagne, une entreprise qui organise un grand nombre d’activités à l’intention des femmes, comme du vélo de montagne, du canot-camping et du ski hors-piste.

Pascale Vézina Rioux

Les plus expérimentées y puisent une source de motivation puissante et un lieu de dépassement où la comparaison est un moteur plutôt qu’une source de stress. « Nous, les femmes, avons tendance à nous comparer les unes aux autres, déplore Édith Viens, cofondatrice des Vieilles Po, une communauté qui vise à ouvrir l’accès au ski hors-piste. Quand on voit qu’une autre réussit, ça nous encourage. Avec les hommes, c’est différent. On se dit : “Il est plus fort que moi, je n’y arriverai pas”. » Par ailleurs, le fait de participer à des activités de plein air avec d’autres femmes offre une belle pépinière de partenaires potentielles, pas toujours faciles à trouver dans son entourage. C’est un incitatif supplémentaire.

Un espace pour oser

Aujourd’hui, les femmes ne s’investissent pas seulement dans la randonnée, le ski de fond ou le cyclisme. Elles s’approprient des bastions masculins comme le ski hors-piste, l’escalade, l’eau vive ou le vélo de montagne.

Depuis toujours, la très forte représentation masculine dans les sports « à risque » a catalogué ces derniers comme étant destinés aux hommes. Afficher des modèles féminins et enseigner des approches moins compétitives permettent de démystifier cette fausse croyance pour amener femmes et filles à s’y essayer. « Nous voulons démocratiser les activités nautiques et montrer qu’avec les bonnes compétences, ce ne sont pas des sports extrêmes », explique Shéril Gravel, fondatrice de Pink Water, qui se donne comme mission de féminiser les sports d’eau vive.

Outre la valorisation ou la solidarité, ce sont ici des occasions d’apprentissage que ces communautés apportent. La gent féminine s’y trouve de facto en meilleure position de légitimité et d’audace. Il ne s’agit pas d’exclure les hommes, mais de créer un environnement favorable aux femmes. « Parfois, le pas est trop grand pour que les femmes aient envie d’essayer », témoigne Jessica Zajko, guide d’aventure.

Enfin, réjouissons-nous qu’hommes et femmes deviennent des alliés afin de s’alléger du carcan des attentes genrées et déroulent le tapis rouge à des pratiques saines et inclusives qui profitent à tous et toutes. Déconstruire les idées reçues ouvre la voie à une pratique davantage axée sur le plaisir et l’entraide, à un leadership plus participatif et à une alternance égalitaire des rôles, autant de bénéfices qui dépassent certainement le monde du plein air.