Tempête sur les Routes blanches
Pendant des mois, nous rêvons de cette aventure : trois jours de ski nordique de village en village, dans les Laurentides, sur des pistes patrimoniales qui ont contribué à la naissance du ski de fond en Amérique du Nord. Mais la veille du départ, des éléments incontrôlables nous forcent à chambouler complètement notre plan de match.
Lorsque j’apprends qu’un couple d’amis, des amateurs de ski sous toutes ses formes, se sont acheté des skis de fond hors-piste, je saisis tout de suite l’occasion de partir à l’aventure en petit groupe. Je propose que nous allions sur les Routes blanches, ces itinéraires skiables de village en village qui sillonnent les vieilles montagnes râpées du Nord, et que nous effectuions le parcours Ouest, une boucle de 52 km en trois jours reliant Morin-Heights, Saint-Adolphe-d’Howard et Sainte-Agathe-des-Monts. L’aventure nous attend, la neige étant au rendez-vous depuis des semaines.
Or à quelques jours du départ, le virus d’influenza cloue ma copine au lit, le genou meurtri de mon ami Martin s’entête à refuser la guérison souhaitée, et 45 cm de neige fraîche ensevelissent les pistes non travaillées mécaniquement dans ce secteur des Pays-d’en-Haut.
Ce n’est pas tout. Environnement Canada annonce un blizzard déversant au moins 30 cm d’or blanc supplémentaire lors de la deuxième journée de notre périple, constituée de 22 km au dénivelé positif de 550 m. Et nous ne serons plus que deux, votre humble serviteur et sa brave amie Zaza, à ouvrir les pistes dans possiblement deux ou trois pieds de neige. Tout ça en affrontant des bourrasques à nous arracher la tuque.
Rien ne sert de nous battre contre le destin ni de nous mettre en danger sur cette Route blanche qui, malgré son tracé entre les trois municipalités des Laurentides citées plus haut, s’enfonce assez profondément en territoire reculé. Faisant preuve d’adaptation, nous balançons le plan initial à la poubelle. En lieu et place, nous choisissons d’explorer le parcours en effectuant des allers-retours sur différentes sections. Une très sage décision dans les circonstances, juge mon guide préféré, Jean-François Girard, un des idéateurs des Routes blanches. Finalement, nous aurons droit à trois jours de ski et de découverte qui combleront notre besoin d’aventure et de neige folle et qui nous révéleront toute la possibilité du ski nordique dans les Laurentides.
Jour 1 : de Morin-Heights jusqu’à un mur de neige
Avant tout, il faut savoir que pour entreprendre en autonomie les parcours des Routes blanches, on doit au préalable s’être préalablement enregistré afin de pouvoir garer la voiture pendant plusieurs jours de suite au même endroit. Cet enregistrement donne accès à l’itinéraire détaillé du parcours choisi, qui se télécharge sur l’application Ondago grâce à un code secret.
Nous entreprenons donc comme prévu le parcours Ouest à partir du parc des Bouleaux, à Morin-Heights. Notre objectif : nous rendre aussi loin que possible et revenir sur nos pas. Ce parcours s’amorce sur la Lover’s Leap par une montée raide qui mène de 330 m d’altitude à près de 500 m. Dans le temps de dire, nous nous défaisons de nos vêtements couche après couche, histoire de gérer la chaleur. Nous skions dans les traces de nos prédécesseurs, mais dès que nous arrivons à la Corbeau, la liaison officielle avec Saint-Adolphe-d’Howard, nous devons presque ouvrir la piste, vu le faible achalandage nous précédant. Le défi commence.
Dans cette abracadabrantesque neige, la progression ralentit à la moindre pente. Moi qui ouvre le chemin, des trappes de neige profonde m’engouffrent. Mes bâtons ne sont plus d’aucune utilité. Nous nous sentons déjà à mille lieues des centres de ski de fond hyper manucurés du Nord où les skieurs sont en collants, et seuls au monde.
« Prenez garde, ce week-end, les lacs pourraient slusher », m’avait averti avant mon départ Will Hotopf, qui agit comme guide sur les Routes blanches. Ce phénomène se produit lorsque le poids de la neige enfonce la glace dans les étendues d’eau, faisant jaillir par des fissures de l’eau à l’état liquide. Quand un fondeur plonge dans l’eau slocheuse, celle-ci englace illico les spatules, les rendant inutilisables. Il en résulte de nombreux jurons et une séance très pénible de déglaçage en bordure de piste à l’aide d’un grattoir métallique. L’avertissement de Will me revient à l’esprit au moment où nous parvenons à un étang à la consistance slocheuse. Une mince piste circule entre deux zones d’eau pas tout à fait figées. Nous franchissons cet étroit pont de neige avec appréhension, le stress dans le tapis, et heureusement nous ne subissons aucun désagrément.
La chance ne dure qu’un temps, toutefois. Sur la Corbeau au nord du chemin du Val-des-Monts, aucun humain n’a skié depuis la dernière tempête. Se dresse à chaque pas un mur de 45 cm de neige. J’ai l’impression d’essayer de faire de la raquette afin de progresser, mais sur des skis de 185 cm de long. À ce régime, mon amie et moi avançons à 1 km/h. Impuissants, nous rebroussons chemin sans aucun regret. Nous avons fait assez de ski pour cette première journée.
Nous profitons de la générosité de notre chauffeur personnel, le gentil Martin, le grand éclopé du genou, qui vient nous chercher à proximité. Notre plan B aurait été de retourner à la voiture au stationnement du parc des Bouleaux. Nous filons donc au centre Plein air Saint-Adolphe-d’Howard, où nous attend le Camp Corbeau, une minuscule cabane formidablement fonctionnelle qui se réchauffe au poêle à bois en un rien de temps, pour une nuitée à l’ancienne.
Bilan du jour 1 : la découverte du merveilleux secteur des Bouleaux à Morin-Heights, un paradis pour les adeptes de ski hors-piste, et quelques pistes de Saint-Adolphe-d’Howard en fin d’après-midi. En soirée, nous allons nous gâter à la pizzéria Lupi, à 1 km de notre cabane de trappeur. Avec Zaza, pas question de vivre dans la misère.
Jour 2 : sur la Canadienne
Le parcours Ouest mène jusqu’au lac Sainte-Marie, qu’on traverse pour rejoindre la Canadienne, cordon ombilical de ski reliant Saint-Adolphe-d’Howard à Sainte-Agathe-des-Monts. Nous sautons cependant cette introduction, car le blizzard qui se déchaîne dans les Laurentides et qui paralysera Montréal pendant des jours transforme le ski sur l’étendue d’eau en épreuve de survie. Nous contournons plutôt ledit lac en voiture avant de gagner le stationnement sur la montée du Val-de-Loire, porte d’entrée de l’arrière-pays adolphin. De là, nous partons sur la Canadienne, piste patrimoniale des Laurentides.
Quelques skieurs nous ont précédés sur les premiers kilomètres, puis nous ouvrons la piste sur près de 8 km. Dans cette zone, la Canadienne (ou piste 10) est un bijou de niveau intermédiaire, alternant montées et descentes modérées, étendues d’eau sauvages et forêts matures. Nous nous rendons jusqu’à la piste Fleur-de-Lys. Sur le chemin du retour sur la Canadienne, c’est le bonheur total. Une série de descentes récompensent le skieur nordique. Quel privilège d’ouvrir cette piste assez fréquentée dans la neige vierge ! Les autres skieurs sont probablement prisonniers sur l’autoroute 15, pris dans la tempête.
Bilan du jour 2 : du ski sur une piste légendaire, la Canadienne, assurément à refaire. Au lac Deslauriers, à l’intersection de la piste Fleur-de-Lys, les ravages provoqués par le dérécho de 2023, une zone où les arbres n’ont pas résisté aux coups de vent de cette tempête hors-norme. Un beau désastre, et un rappel du danger auquel expose le réchauffement climatique, qui accentue les phénomènes naturels. Nous passons la nuitée dans un chalet plus que confortable au parc régional Sainte-Agathe-des-Monts. Cette fois-ci, pas de restaurant, mais un souper raclette, de quoi reconstituer nos forces.
Jour 3 : la Fournelle et la Western
En nous levant bien reposés, nous constatons que c’est un bluebird day, une journée de ciel bleu azur suivant une tempête – ce genre de journée où les skieurs s’absentent du travail en prétextant un rhume afin de batifoler dans les champs enneigés des montagnes. Par contre, Éole est encore en mautadine. Des rafales d’au moins 50 km/h brassent les arbres de la forêt laurentienne, nous aveuglant de poudrerie.
Nous nous attaquons à l’itinéraire qui était prévu pour le jour 3 du parcours Ouest des Routes blanches, soit la Fournelle et la Western, entre Sainte-Agathe-des-Monts et Morin-Heights. Encore une fois, nous sommes les premiers à ouvrir les pistes. La Fournelle, qui est tracée périodiquement par le parc régional Sainte-Agathe-des-Monts, se parcourt aisément, même dans la neige épaisse. Sur la Western, tout autre décor. Comment la décrire ? Elle a la largeur d’une piste de chevreuils et elle est complètement enneigée. Sans balisage, nous perdrions sans doute sa trace.
La Western galope sur la colline aux Framboises, nous menant à 490 m d’altitude, 100 m plus haut que notre point de départ au parc régional Sainte-Agathe-des-Monts. Nous revirons de bord juste avant les descentes épiques mais assez cowboy de la Western qui file vers Val-David. Sinon, il faudrait les remonter dans la neige vierge très épaisse, un exercice intense qui n’est pas au programme de notre troisième journée de voyage sur le mode Jackrabbit.
Bilan du jour 3 : du ski hors-piste à son meilleur dans le secteur de Sainte-Agathe-des-Monts, pour une superbe boucle de 10 km.
Bilan global : au total, 35 km, en mode aller-retour sur 20 des 50 km du parcours Ouest, qui dévoile l’immense potentiel du triangle formé par Morin-Heights, Saint-Adolphe-d’Howard et Sainte-Agathe-des-Monts. Nous revenons avec une seule envie, celle de parcourir l’itinéraire au complet en 2025, à condition que le genou de Martin et la santé de ma copine coopèrent. Car ces deux-là savent ce qu’ils ont manqué : l’enthousiasme communicatif de Zaza et le pur ravissement qui se lit sur mon visage ne laissent aucun doute !
Avec guide ou en autonomie
Développés par la Société de plein air des Pays-d’en-Haut, les trois parcours des Routes blanches s’explorent en formule guidée tout inclus (entre 1099 $ et 1479 $ par personne en occupation double) ou en autonomie pour les parcours Est et Ouest (moyennant 60 $ par personne, en outre des droits d’accès, de l’hébergement et de la nourriture – comptons au moins 250 $ par personne), en profitant ou non d’un service de transport de bagages (minimum de 28 $ taxables).
EN BREF
Trois jours de ski nordique dans les Laurentides au cœur d’une mégatempête sur des pistes balisées mais non travaillées mécaniquement, avec nuitées en chemin.
ATTRAIT MAJEUR
Le ski nordique, du ski à l’ancienne, où c’est l’exploration qui compte et non l’entrainement sur piste damée, où la vitesse n’a pas d’importance… seulement le voyage.
COUP DE CŒUR
La Canadienne à Saint-Adolphe-d’Howard, une piste intermédiaire parfaitement équilibrée.







