Surmonter la peur de l’échec
C’est l’histoire d’un sportif qui était destiné à tomber amoureux du ski de fond, mais qui, pour une raison mystérieuse, en restait le plus loin possible. Cette histoire d’amour encore à ses balbutiements a été ralentie par une peur irrationnelle : celle de ne pas être capable de performer.
J’ai grandi à Sainte-Flavie, localité située aux confins du Bas-Saint-Laurent et de la Gaspésie. Ce petit village est connu comme la porte d’entrée touristique de la région gaspésienne. On arrête ordinairement y faire le plein de guédilles aux fruits de mer avant de poursuivre son chemin sur la 132.
Ceux qui connaissent cette région bordée par le fleuve, vous savez qu’elle est un véritable paradis pour les amateurs de sports de glisse. Durant la saison froide, la neige tombe à profusion, ou du moins tombait à profusion (de moins en moins souvent étant donné les changements climatiques, me direz-vous). Pas très loin, le parc national de la Gaspésie offre un terrain de jeu parfait pour tous les types de skieurs. Je ne vous apprendrai rien en vous disant qu’en raison de ses montagnes et vallées profondes recouvertes de poudreuse, la Gaspésie est l’endroit rêvé où savourer l’hiver québécois.
Pourtant, malgré ce cadre idyllique et les nombreuses occasions de profiter des flocons, je n’avais jamais, jusqu’à l’année dernière, goûté aux joies du ski de fond. Toute ma jeunesse, j’ai vu mes frères et sœurs enfiler leurs bottes de ski dès les premiers flocons. Ils s’échappaient dans les bois, glissant avec grâce sur les pistes blanches, alors que moi, je préférais me concentrer sur mon sport : le hockey. Sur la glace, je connaissais mes forces et mes faiblesses, je me sentais en confiance. J’aimais l’intensité, la vitesse du jeu et la compétitivité. Le ski de fond, avec son allure tranquille et sa technique exigeante, me laissait de glace.
En vieillissant, la pratique du hockey a pris de moins en moins de place dans ma vie. Mes fins de semaine sur la glace ont progressivement été remplacées par les relations amoureuses, le party et toutes les autres priorités d’un adolescent de 16 ou 17 ans. Pendant ce temps, mes amis et même ma famille se tournaient de plus en plus vers le ski de fond, un sport accessible à tous. « Il faut que je m’y mette », me répétais-je chaque année.
Mais qu’est-ce qui m’empêchait de me lancer ? La peur de l’échec, la crainte de ne pas être à la hauteur : je redoutais l’idée d’être le plus mauvais de la gang, de ne pas réussir à suivre le rythme et d’être un boulet. Mon ego, profondément ancré dans le désir d’exceller, me retenait. Pourquoi risquer d’être mauvais dans un nouveau sport alors que je pouvais continuer de briller dans ceux où je m’accomplissais déjà, comme le hockey, la course à pied ou le vélo ?
Cette hésitation, je m’en rends compte aujourd’hui, m’a fait manquer une foule de bons moments. J’ai raté des fins de semaine au chalet avec mes amis, des sorties en compagnie de mon amoureuse – une skieuse aguerrie – et des heures de plaisir dans la neige fraîche.
Prendre le taureau par les spatules
À 31 ans, j’ai décidé que ça suffisait. J’ai compris que si je voulais réellement briser cette tendance à éviter ce que je ne maîtrisais pas, il me fallait faire un premier pas, aussi petit serait-il. C’est ainsi que, presque en cachette, je me suis inscrit à une clinique d’initiation au ski de fond dans le parc du Mont-Royal.
J’avais décidé de prendre mon courage à deux mains et de tenter le coup, loin des regards critiques et des attentes de mon entourage. Je suis arrivé habillé d’une façon totalement inadaptée aux conditions, ce qui dissimulait mal mon manque d’expérience (j’apprendrai plus tard l’importance du multicouche).
Je me suis rapidement aperçu que toutes mes peurs étaient infondées. Le groupe était composé de personnes de tous les âges. Dès les premiers instants, j’ai été frappé par l’atmosphère relaxe et bienveillante qui régnait. Et bien évidemment, personne ne se préoccupait de savoir si j’étais bon ou non.
Mon premier contact avec les skis a été comme prévu : maladroit et un peu burlesque. J’ai eu du mal à attacher mes fixations, et mes pieds glissaient dans tous les sens. Or à chaque chute, il y avait toujours quelqu’un pour m’aider, me donner un conseil ou tout bonnement rire avec moi.
À ma grande surprise, la technique était assez naturelle et assez simple à comprendre. C’est peut-être grâce à mon expérience en patin, mais j’ai vite saisi l’essence du mouvement. Ironiquement, même si j’avais manié un bâton de hockey toute ma vie, ce sont les bâtons de ski qui m’ont causé le plus de difficulté. Tout ça en classique, bien sûr (on se reparle l’an prochain concernant le pas de patin).
Le lendemain de ma première séance, je me suis réveillé courbaturé comme jamais. C’était comme si mon corps avait découvert de nouveaux muscles. Malgré ces douleurs musculaires, j’éprouvais un sentiment de satisfaction et de fierté. La douleur me rappelait que j’avais relevé le défi, que j’avais osé sortir de ma zone de confort.
Pour un compétiteur dans l’âme comme moi, ç’a été une petite claque au visage. J’ai toujours été entouré d’amis très talentueux dans tous les sports, et cette pression constante de se surpasser était devenue pratiquement naturelle. Cependant, là, sur ces sentiers enneigés du mont Royal, j’ai eu un déclic. J’ai compris que l’important n’était pas de prouver quelque chose aux autres, mais de profiter de chaque moment, de se concentrer sur les bienfaits de bouger, sur le plaisir de glisser dans la neige, sur la sensation de liberté que procure le ski de fond.
Cette prise de conscience a débloqué quelque chose en moi. Je suis retourné sur les pistes quelques fois cet hiver-là, malgré une météo capricieuse et une blessure au genou (subie dans un match de hockey !).
Signe que je n’étais pas encore complètement libéré de mes critères de performance, j’ai hésité à partager mes sorties sur l’application Strava. Puis peu à peu, j’ai appris à me détacher de ces entraves. Ce qui comptait vraiment, c’était le plaisir que je prenais à skier, les nouvelles sensations que j’expérimentais ainsi que les instants de calme et de paix que je vivais en pleine nature. J’ai découvert les joies du ski de fond : la sensation de glisse unique, presque méditative, qui accompagne chaque mouvement, le bruit feutré de la neige sous les skis, le souffle de l’air froid sur le visage, le sentiment d’être seul au monde au milieu des arbres enneigés. Après une bonne sortie, rentrer dans un endroit chauffé, se réchauffer les mains autour d’une boisson chaude, sentir la fatigue agréable dans ses muscles, c’est un plaisir que je n’avais jamais connu auparavant.
Arrêter d’avoir peur
La plus grande leçon que j’ai tirée de cette expérience est qu’il ne faut en aucun temps laisser la crainte de l’échec nous empêcher de tenter de nouvelles aventures. Si je n’avais pas pris le risque d’aller dans ma zone d’inconfort, j’aurais manqué tant de souvenirs potentiels, tant de moments précieux. À 31 ans, je réalise que j’ai encore des décennies devant moi pour pratiquer ce sport. Je pourrais skier pendant 40 ans encore, et imaginez tout ce que je pourrai découvrir, toutes les aventures que je pourrai vivre.
Alors cet hiver, si vous me croisez sur les pistes, ne soyez pas étonné si je perds un peu l’équilibre en vous saluant. Je suis toujours en train d’apprendre, en train de trouver mon chemin. Et je suis là pour profiter, pour me laisser surprendre, pour savourer chaque instant de cet apprentissage.





