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Destinations, Hiver, Québec, Raquette

Immensément sauvage

24-01-2020

Après plus de 24 heures de raquette, nous voici enfin au sommet du mont Veyrier. Devant nous, l’immense et mythique réservoir Manicouagan. Sous nos pieds, la toundra arctique bien endormie sous des dizaines de centimètres de neige. Derrière nous, une chaîne de montagnes s’étendant vers l’est, à l’infini semble-t-il. Bienvenue dans le Saint-Graal des expéditions hors-pistes au Québec, les monts Groulx.

Nous sommes le 23 octobre, et le paysage enneigé qui nous entoure pourrait laisser croire que nous sommes en janvier. Tout le monde m’avait prévenu de cette éventualité. « Apporte ton stock d’hiver », m’avait dit mon beau-frère, Simon Carrier.

Dans le cadre de ses études au baccalauréat en plein air,, le beau-frère a passé près de trois semaines dans ce massif nordique. « C’est presque toujours l’hiver, là-bas. L’automne dans les Groulx, ça n’existe pas », m’avait-il averti.

Force est d’admettre qu’il ne se trompait pas. La température frôle les -20 °C depuis que nous sommes partis. L’accumulation de neige excède les deux mètres dans le fond des vallées. Pourtant, la veille de notre départ, pas un seul flocon n’ornait le sol sur le bord de la route 389, à moins de 10 km du mont Veyrier.

Deux causes expliquent le climat extrêmement rigoureux de ce plateau montagneux : il se trouve au nord du 52e parallèle, et son altitude moyenne dépasse 1000 m. D’ailleurs, se rendre aux monts Groulx est une expédition en soi. Dès que nous quittons Baie-Comeau, la porte d’entrée de l’arrière-pays de la Côte-Nord, les 300 km de la sinueuse route 389 et ses magnifiques collines nous transportent vers ce qui nous paraît le bout du monde.

Fred Fournier, notre guide, ouvre la piste devant nous. Le manteau neigeux est d’une telle importance qu’il est incapable de repérer les cairns de roche indiquant le sentier nous emmenant vers notre point d’arrivée. « Je n’ai jamais vu autant de neige aussi tôt dans la saison, constate l’expert en plein air. L’imprévisibilité est l’essence même des monts Groulx. J’ai effectué la traversée des montagnes il y a deux semaines, et c’était vert partout. » La boussole qu’il tire de sa poche devient notre planche de salut. Ayant perdu la trace du sentier, nous piquons directement à travers bois en vue de tracer notre propre route.

À voir notre guide s’élancer avec ses instruments d’orientation, sa plus que nécessaire expertise ne fait aucun doute. Selon Fred Fournier, les monts Groulx sont l’ultime territoire de trekking au Québec, un véritable classique des randonnées de haut niveau. « Approximativement 80 % des gens abandonnent l’idée de traverser les montagnes lorsqu’ils arrivent au sommet du mont Provencher [un des points d’accès à la traversée des monts Groulx]. Ils prennent assez vite conscience qu’ils ne sont pas suffisamment compétents en orientation pour se lancer dans une aventure de cette sorte », mentionne notre guide.

Comme pour lui donner raison, chaque année, des opérations de sauvetage ont lieu sur le massif. En août 2019, quatre personnes ont été évacuées parce qu’elles s’y étaient égarées. En général, c’est le manque de compétence en orientation qui pose problème. « Ici, tous les lacs paraissent identiques, toutes les montagnes se ressemblent. La plupart des accidents se produisent quand on se fie trop à son GPS et que celui-ci fait défaut. Il est essentiel de maîtriser parfaitement l’orientation à la carte et à la boussole si on désire être autonome dans les Groulx », souligne Fred Fournier.

Selon ce dernier, il s’agit d’un des meilleurs tests pour les randonneurs d’expérience : « Les Groulx sont sûrement le plus exigeant défi de randonnée du Québec. » Tous les ans, Fred Fournier passe plusieurs semaines dans le massif. Il propose régulièrement des expéditions par l’entremise de son entreprise, Attitude nordique, basée à Baie-Comeau.

Voilà maintenant près de 26 heures que l’hélicoptère nous a débarqués au milieu de la chaîne de montagnes, à quelque 30 km de notre point de sortie. Nous sommes ici à l’occasion du tournage d’un épisode d’Expédition extrême, une émission de survie en plein air pilotée par le hockeyeur à la retraite Francis Bouillon.

Notre progression est lente. Malgré nos raquettes, nous nous enfonçons dans la neige jusqu’à la taille. Chaque pas s’avère exténuant et laborieux. Rien pour nous aider, nos sacs à dos sont remplis de l’équipement indispensable au tournage de l’épisode. Ils pèsent tous au-delà de 20 kg.

La fatigue physique nous gagne. Heureusement, les paysages récompensent grandement nos efforts. Lors d’une brève pause, Fred Fournier balaie du regard les environs, qui ne cessent de l’émerveiller. « Ça va faire une bonne vingtaine d’années que je viens ici, et toutes les fois, je découvre une nouvelle facette. Les Groulx recèlent un potentiel d’exploration sans fin. Parcourir les 5000 km2 du massif est le projet d’une vie. »

En regardant moi aussi les alentours, je ne peux qu’acquiescer à ses propos. Les montagnes sont tellement gigantesques que nous avons l’impression d’être de petites fourmis à la recherche de leur chemin. Le sentiment de liberté qui m’habite sur ce territoire est probablement dû au fait que tout du long de notre longue randonnée, nous n’apercevrons aucune installation humaine ; les épinettes noires dans le creux des vallées, les sommets rocheux dénudés d’arbres et d’arbustes constituent l’unique décor, à perte de vue.

Les monts Groulx, c’est l’isolement total. La ville la plus proche, Fermont, est située à 160 km de vol d’oiseau. Et que dire du silence ? Aucune pollution sonore ne viendra troubler notre expérience. Il semble cependant que la chance ait été de notre côté. En effet, chaque hiver, près de 1500 motoneigistes explorent le massif en profitant illégalement des sentiers d’ascension. La pratique légale de la motoneige y est très restreinte, et les amateurs de ce sport motorisé doivent obligatoirement être accompagnés d’un guide autorisé par le ministère de l’Environnement et de la Lutte contre les changements climatiques.

Lors de notre dernière journée, je jette un dernier coup d’œil autour de moi, après quoi j’amorce la descente du mont Provencher qui nous mènera, 8 km plus bas, à nos camions et, ultimement, à la Station Uapishka, établissement d’hébergement au pied des montagnes, où nous attend un repas chaud, une douche et un lit confortable. Fabrice Delmeire et moi échangeons quelques mots. Le jeune aventurier est lui aussi un guide embauché pour le tournage de l’émission. Il porte le sac à dos le plus lourd. Sans trop savoir pourquoi, nous sommes persuadés que le plus ardu est derrière nous… Grossière erreur.

L’angle aigu de la montagne conjugué à une incroyable quantité de neige nous fera chuter tous les dix pas. Chaque fois, se relever s’avère d’une difficulté physique extrême, vu le poids que nous portons. Après quatre heures à maudire nos sacs pesants et volumineux, nous parvenons finalement à destination. Je dépose mon attirail, complètement fourbu. Marcher entre la boîte du camion et le siège du conducteur, même allégé, se révèle une tâche pénible.

Un peu plus tard, une bière à la main, nous rions tous de bon cœur. Cette expédition, c’en était une bonne. Depuis ce jour, chaque fois que je croise mes partenaires de souffrance, nous avons sur cette aventure une courte conversation commençant invariablement par le classique : « Te rappelles-tu la fois dans les Groulx ? »

Le barrage Daniel-Johnson

Sur la route des monts Groulx, le barrage Daniel-Johnson, composante de la centrale hydroélectrique Manic-5, se dresse sur notre chemin. La route 385 passe à la base de cet imposant ouvrage, devant lequel il est impossible de ne pas être impressionné par le génie humain.

La traversée des monts Groulx 101

Un des classiques de l’aventure au Québec. La traversée, d’une durée d’environ cinq jours, exige de franchir quotidiennement une distance oscillant entre 12 et 15 km. Il existe deux sentiers pour accéder au massif et réaliser la traversée. Celui du nord conduit au mont Jauffret, celui au sud au mont Provencher. Entre les deux, ni balise ni chemin. On s’oriente donc au moyen de cartes, d’une boussole et d’un GPS. Si vous souhaitez un encadrement, l’entreprise Attitude nordique y organise des explorations guidées.

attitudenordique.com

Un territoire légendaire

Légendaire est un faible mot pour décrire les Groulx. Avant mon départ, mon bon ami François Bédard, diplômé du baccalauréat plein air de l’UQAC, m’a parlé des monts Groulx : « Prends le temps d’observer l’œil du Québec, le cratère d’impact du réservoir Manicouagan. Tu verras, c’est quelque chose. » Chose promise, chose due. Avant d’entamer notre descente finale, je contemple, envoûté, l’énorme réservoir d’eau baignant l’île René-Levasseur. Il s’agirait du cinquième plus grand cratère d’impact répertorié sur Terre. Une météorite de 5 km de diamètre aurait percuté notre planète à cet endroit il y a pas moins de 200 millions d’années. Le plus surprenant est que le cercle formé par l’impact est apparu à l’œil humain seulement après le remplissage du réservoir, au cours des années 1960, lors de la mise en fonction des installations de Manic-5. Avant cela, l’île René-Levasseur, au centre du cratère, n’était pas apparente.

EN BREF

ATTRAIT MAJEUR

Un massif nordique éloigné de la civilisation, où l’automne cède extrêmement rapidement sa place à l’hiver.

COUP DE CŒUR

Le mont Veyrier, 1104 m, point culminant des monts Groulx, dont le sommet offre une vue imprenable sur le réservoir Manicouagan et sur l’impressionnante étendue que représente le vaste massif des monts Groulx, d’une superficie de 5000 km2.

 

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