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LIGNES de partage

26-04-2016

Le tourisme est-il une voie d’avenir pour l’épanouissement
des communautés autochtones ?


Guide inuit et visiteur au parc Kuururjuaq, au Nunavik

Le canot d’Armand
« Cinq mille ans qu’on occupe ce territoire », me dit Armand Niquay, un aîné de Manawan, au campement Matakan, une presqu’île posée sur le lac Kempt, dans Lanaudière. « Un jour, une Anglaise est venue ici ramasser des pointes de flèche et les a envoyées à un musée. Maintenant, le gouvernement dit qu’il n’y a plus de preuves que les Atikamekw étaient là il y a des milliers d’années. »

Tout en me causant, Armand occupe ses mains à confectionner un petit canot d’écorce. Un miniature, mais fait en tous points pareil aux grands. Il n’a même pas besoin de penser à ce qu’il fait, ses mains connaissent la musique par cœur : elles ont déjà aplani la feuille de bouleau du printemps, celle qu’on gratte délicatement pour faire apparaître des dessins en relief. Et elles ont fait la petite structure avec des tiges de cèdre, bien souples, pour la courbure du bateau. Le bûcheron d’autrefois fait désormais dans la dentelle.

« Les gars d’Ushuaïa, l’émission de télé française, sont venus ici pour filmer le campement. Et les Français ont commencé à arriver pour vivre une “aventure d’Indiens”. Depuis, on leur explique d’où on vient et on leur dit qu’on est fiers d’être Atikamekw. »

Le petit canot d’écorce est en train de prendre vie sous ses mains puissantes. Il coud la feuille d’écorce sur la structure de cèdre avec de la ficelle faite en racine d’épinette. Pas de colle, pas de clou. Tout est fait comme autrefois, quand on s’approvisionnait sur les « rayons » de la nature. Tout y était. Et on savait arrêter avant l’épuisement des stocks.

Armand dépose un peu de gomme d’épinette sur les jointures du canot, pour l’étanchéité, exactement comme sur les grands. Comme sur celui de 28 pieds que la communauté a construit en 2001, pour la commémoration de la Grande Paix, le 300e anniversaire du traité signé entre la France et les nations autochtones. Douze jeunes Atikamekw avaient embarqué et ramé de Trois-Rivières à Montréal. Et le National Geographic avait suivi l’expédition.

La communauté, à Manawan, est en pleine prise de conscience : après l’acculturation forcée vient la nécessité de se réapproprier sa culture et son espace. « Le défi, m’explique Thérèse Niquay, directrice des services et projets communautaires pour le Conseil des Atikamekw, c’est d’encourager les jeunes à se former ailleurs puis à revenir ici pour aider à développer les activités. La seule façon de nous en tirer, c’est de revenir à nos traditions, et le tourisme peut nous y conduire. »


La pêche, une tradition essentielle

Une base de traditions
Le mot « tradition » revient comme un leitmotiv dès qu’il est question de tourisme avec des membres des Premières Nations. Au point que celle-ci apparaît vite comme au cœur même du concept. Mieux, comme son essence. « Le tourisme est une façon de réactiver et de perpétuer nos valeurs et nos traditions, comme la pêche », dit André Mowatt, de la communauté anishnabe de Pikogan, et qui dirige depuis longtemps l’entreprise Bercé par l’Harricana. « Non seulement au bénéfice des visiteurs, mais aussi pour celui des jeunes de la communauté à qui on n’a pas toujours transmis nos valeurs. »

André est un « vieux de la vieille » en matière de tourisme autochtone, un de ceux qui parlaient déjà de développement économique en favorisant le canot ou le tipi quand d’autres y voyaient une activité marginale. Aujourd’hui, le principe semble généralement admis ; guides et pourvoyeurs en tourisme autochtone se développent un peu partout en région. En Abitibi, notamment, où l’association touristique régionale investit dans cette avenue au point d’engager une personne à temps plein, Caroline Lemire, qui travaille sur le volet autochtone du projet Culturat, dont la mission consiste à développer la région à partir de l’identité, de l’art et de la culture.


Du caribou et du saumon au menu (Mushuau-nipi)

André Mowatt, lui, organisait déjà, au début des années 2000, des circuits avec des guides anishnabe formés en technique de canot, mais aussi en histoire grâce à la collaboration d’Archéo 08, une association abitibienne d’archéologues spécialisés dans l’histoire des Abitibiwinnik. Durant ces expéditions d’une ou de plusieurs journées, les guides amenaient les visiteurs dans une découverte à la fois spatiale et temporelle du territoire marqué par l’occupation des Anishnabe et les invasions mohawks.

La règle de l’authenticité
C’est en effet dans l’histoire que le tourisme autochtone, en essor depuis quelques années, puise ses racines, avec des produits à saveur culturelle en milieu urbanisé, comme le Centre d’interprétation de Kahnawake ou l’exposition d’artefacts à Wendake. Mais c’est en région et en milieu naturel que l’offre prend une dimension nettement orientée vers l’interaction et le partage. « À condition de maintenir une parfaite authenticité », insiste Sébastien Desnoyers Picard, conseiller en marketing à Tourisme Autochtone Québec. Parce que la tentation d’en rajouter dans l’iconographie peut finir par pervertir le produit.

« Il faut veiller à ne pas tomber dans le pittoresque pour rendre la tradition plus séduisante, prévient André Mowatt en écho. Le réel n’est pas glamour, mais c’est le réel qui garantit l’authenticité d’une expérience touristique. »

Plus « expérience » que « produit », le tourisme autochtone doit effectivement composer avec la façon de vivre et les caractéristiques socioculturelles des Premières Nations. Comme la notion d’imprévisibilité, par exemple, qui conditionne fondamentalement les expériences en territoire naturel : conditions météo, passage des troupeaux de caribous ou observation d’empreintes, « autant d’éléments qui font de nos séjours au Mushuau-nipi, le site ancestral innu, une expérience de vie de campement sans programmation ni horaires », explique Jean-Philippe L. Messier, cofondateur, avec Serge Ashini Goupil, du Mushuau-nipi, un OBNL qui offre un lieu de partage culturel dans ce territoire ancestral situé au bord de la rivière George, sur le passage migratoire des caribous, au nord du 56e parallèle.

Dans les faits, cette imprévisibilité vient avec une notion du temps (et de l’espace) qui peut sembler déroutante quand on n’y est pas préparé : « Avec des guides inuits, il faut être prêt à vivre l’inattendu et à sentir un leadership un peu plus mou, moins directif que celui d’un guide blanc, mentionne France Brind’Amour, agente de séjour au parc national Kuururjuaq, au Nunavik, et passionnée par tout ce qui touche la culture inuite. Un Inuit, fut-il guide touristique, ne te dira jamais quoi faire. En revanche, il mettra toute son attention à s’assurer de ta sécurité, parce qu’il connaît bien son territoire et qu’il est habitué, depuis toujours, à en relever les pièges. »


Le canot, une tradition enracinée (rivière Dumoine, au Témiscamingue)

Le visiteur avide de comprendre et d’apprendre tirera le meilleur de l’expérience vécue dans le Grand Nord, à la façon inuite. Une condition à cela, pourtant : « Que les entreprises concernées forment adéquatement leur personnel en relation avec le public, précise Nancy Crépeau, coordonnatrice du Service Premiers Peuples à l’Université du Québec en Abitibi-Témiscamingue et responsable d’un microprogramme d’études, développé en 2012, à l’intention des entrepreneurs autochtones en tourisme. Cette formation inédite au Québec est en cours d’intégration au premier cycle universitaire à l’UQAT.

En finir avec les mythes
Il va sans dire que cette imprévisibilité impose au visiteur de démontrer une certaine souplesse, quand ce n’est pas une franche ouverture d’esprit.

« Certains de nos visiteurs français sont amenés à confronter l’image mythique qu’ils ont des “Indiens” avec la réalité, ajoute Serge Ashini Goupil. Nous ne jouons pas un rôle : nous sommes des Innus de 2015, ancrés dans le XXIe siècle. Le Mushuau-nipi n’est pas une reproduction ni un musée ; pour s’y rendre, il faut passer par Shefferville, où on ne peut manquer d’être frappé par une forme de détresse sociale. On ne peut pas cacher ce bout-là, mais celui-ci peut aider à mieux comprendre les besoins concrets de la communauté. » L’authenticité a sa part de rudesse.

En écho, Claude Boivin, propriétaire d’Aventure Plume blanche, à Mashteuiatsh, parle de démythification de la culture autochtone, de « défolklorisation » de l’Indien aux yeux des Européens pour qui le mythe autochtone a la vie dure. « Pour les Québécois aussi, semble-t-il, mais en sens inverse, précise Claude Boivin. Des Québécois, qui avaient gagné un séjour sur son site traditionnel, ont exprimé franchement leur étonnement de voir un lieu « propre », à l’opposé de ce à quoi ils s’attendaient. « Ils sont repartis avec moins de préjugés sur notre façon de vivre et plus de connaissances sur notre culture », se réjouit le guide innu.

Une fois les préjugés aplanis, le touriste québécois peut même réaliser à quel point il partage certaines traditions avec les membres des Premières Nations. « Il existe un métissage culturel entre Blancs et Autochtones, même si on n’en est pas vraiment conscients : les uns et les autres sont des amoureux du bois, de la chasse, de la pêche, explique Jocelyn Tremblay, gérant du Club Odanak, une pourvoirie de la Mauricie, lauréate des Grands Prix du tourisme en 2013 et 2014. D’ordinaire, les clients ne viennent pas ici pour le volet autochtone, mais quand ils repartent, c’est avec une meilleure perception de la réalité atikamekw, notamment en ce qui a trait à l’appartenance au territoire. C’est ce qu’ils retiennent de leur expérience – et c’est aussi ce qui les fait revenir. »


Trek aux monts Torngat (parc Kuururjuaq)

Résultat : la solidarité
Outre les retombées économiques et la transmission des valeurs, le tourisme est une façon, pour la communauté, de retrouver identité et fierté, selon Serge Ashini Goupil. « Surtout pour les jeunes Autochtones qui ne vont pas souvent sur le territoire, comme le Mushuau-nipi, et qui comprennent mieux, une fois sur le terrain, ce que signifie être Autochtone et revendiquer une certaine fierté. » Grâce à ses activités touristiques, notamment avec les Européens, la Corporation du Mushuau-nipi trouve les moyens financiers de poursuivre une mission d’économie sociale qui consiste à reconnecter les jeunes au territoire et à renforcer leurs liens avec des aînés par des séjours communs sur le site traditionnel. Plus largement, ces expériences permettent une profonde réappropriation culturelle identitaire intergénérationnelle. Un pari audacieux, mais combien stimulant, qui fait de cette activité tournée vers l’autre une source de valorisation et d’enrichissement – sur tous les plans.
 

Le label de Tourisme Autochtone Québec

Pour être considérée comme une entreprise « autochtone », 51 % des parts doivent être détenues par un ou des propriétaires issus des Premières Nations. Le produit doit revêtir un cachet, développer une activité traditionnelle et refléter la réalité culturelle sans la travestir. Tourisme Autochtone Québec représente ces entreprises (pourvoiries, artisans ou événements) dans toutes les régions et les aide à développer leurs activités. On y retrouve autant de petits acteurs en développement que de grandes entreprises établies (comme Essipit, dans Manicouagan, qui possède 32 condos, 15 chalets, 6 pourvoiries, qui offre des croisières aux baleines et qui est maintenant partenaire de Mer et monde écotours). L’organisme TAQ était responsable de l’organisation, en mars dernier, du 4e Congrès international du tourisme autochtone, qui a eu lieu pour la première fois au Québec.

Pour vivre une expérience authentique, dont les retombées profitent réellement à la communauté, on consulte le site de l’organisme :
www.tourismeautochtone.com
 

Repères
Tourisme Autochtone Québec rassemble les principaux acteurs œuvrant dans toutes les régions du Québec concernées. Le magazine Origin(e), publié par l’organisme, est une bonne source d’information (édition imprimée ou version électronique).
418 843-5030, 1 877 698-7826 ou www.tourismeautochtone.com

Tourisme Manawan, camp Matakan
819 971-1190, 1 877 971-1197 ou www.voyageamerindiens.com

Bercé par l’Harricana, Pikogan
819 732-3350 ou www.abitibiwinni.com/berce_fr.html

Mushuau-nipi, rivière George
418 609-0491, 418 293-2548 ou www.mushuau-nipi.org

Parcs Nunavik
819 337-5454 ou www.nunavikparks.ca

Aventure Plume blanche
418 275-6857 ou www.aventureplumeblanche.com

Club Odanak
819 523-8420 ou www.clubodanak.com

Essipit
418 233-2266, 1 888 868-6666 ou www.essipit.com

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