Ariane Lajeunesse, un courage entier
Comme tout guide de montagne, Ariane Lajeunesse parcourt les sentiers à la tête de randonneurs qui ont soif d’aventures et de beaux paysages. Sa particularité ? Elle est née avec une seule jambe. « Je vais partout comme n’importe qui. Je vis ainsi depuis toujours. Pour moi, c’est juste naturel », se contente d’affirmer la Mauricienne de 27 ans, comme si ses entreprises ne relevaient pas de l’exploit. « Les gens disent que je suis courageuse, mais je ne le crois pas. Je suis simplement persévérante. »
Il y a en effet une belle part d’entêtement dans le parcours de cette femme dont la jambe droite s’arrête à mi-cuisse. Depuis l’enfance, elle marche avec une prothèse articulée au niveau du genou et de la cheville. Et suivre son père dans les bois pour aller pêcher ne posait jamais de problème.
Mais le sport à l’école lui causait des soucis. Les cours traditionnels en gymnase, sans aucune adaptation, représentaient pour elle un défi. Et le fait d’être choisie invariablement dernière par les capitaines d’équipe a fini par la convaincre que l’activité physique ne lui convenait pas. « Inconsciemment, j’en suis venue à croire que le sport ne m’intéressait pas », explique Ariane Lajeunesse.
À la fin de son secondaire, un enseignant a ébranlé cette conviction en organisant une randonnée à l’Acropole des Draveurs, dans Charlevoix, un sentier que l’on sait difficile en raison de son dénivelé de quelque 800 m. « Ça me tentait beaucoup, mais je me suis désistée la veille du départ. Je n’ai pas osé », se remémore-t-elle.
La graine de l’aventure était cependant semée : l’idée insensée de se rendre au sommet d’une montagne s’est faite entêtante. Tant et si bien que, dès l’année suivante, elle s’est fait un point d’honneur d’aller gravir le fameux sommet des hautes gorges de la rivière Malbaie. « Tout en haut, j’avais mal partout. Mais j’étais si heureuse ! C’était malade ! » se souvient-elle, emplie d’émotions encore vivaces.
Moment décisif
La piqûre de la randonnée s’est rapidement muée en passion. Les sorties d’une journée sont vite devenues des expéditions de longue haleine, surtout en Gaspésie. Les études en technique de santé animale ont été abandonnées au profit d’un programme en tourisme, plus approprié au besoin de grand air de la jeune femme. « Je me voyais alors passer ma vie à accompagner des voyages de groupe conventionnels. Mais c’était avant que je m’inscrive à un cours optionnel sur le tourisme d’aventure », relate-t-elle, l’excitation dans la voix.
Ce cours lui a ouvert le champ des possibles. À sa sortie du cégep, elle a enchaîné les emplois de bureau au Sentier international des Appalaches puis à la Sépaq dans l’espoir de se faire un chemin dans la gestion.
C’est l’affichage d’un poste de guide à l’Auberge de montagne des Chic-Chocs, le joyau de la Sépaq, qui a tout fait basculer. « Moi, devenir guide ? Et pourquoi pas ? » s’est-elle demandé, prête à retourner aux études pour obtenir l’attestation d’études collégiales requise pour postuler. Malheureusement, aucune école n’a accepté sa demande d’inscription, sous prétexte de son handicap.
Le directeur adjoint de l’Auberge, David de Barros, ne s’est pas arrêté à cette différence. Il a plutôt remarqué le caractère volontaire et sociable de celle qui, le temps d’un séjour, était alors allée à l’établissement comme cliente. « Il m’a dit : “Va suivre ton cours de secourisme en régions isolées (SiriusMedx) et reviens nous voir” », raconte celle qui agit en tant que guide à l’Auberge depuis maintenant trois ans.
Volonté
Ariane Lajeunesse fait son jogging trois fois par semaine. Elle pratique la plupart des sports de plein air, même le vélo de montagne. En novembre prochain, elle partira faire un trek de 18 jours au Népal. Elle caresse le projet de gravir le Kilimandjaro d’ici dix ans.
Et pourtant, elle ne se voit pas comme une source d’inspiration pour les personnes vivant avec un handicap. « Les personnes comme moi relèvent toutes leurs propres défis. Elles sont toutes résolues. J’ai plus d’influence sur les gens qui ont leurs deux jambes. Surtout les jeunes filles », confie la femme, souvent invitée à donner des conférences dans les écoles.
« Si j’ai du courage, c’est peut-être celui d’avoir essayé », passe-t-elle comme message.


