Réal Martel, le flair d’un visionnaire

  • Réal Martel, colllection personnelle

En septembre 1989, Réal Martel a sorti une carte du Québec afin de dessiner ce qui allait devenir un important legs laissé aux prochaines générations de randonneurs : le Sentier national au Québec (SNQ). Son idée ? Permettre aux familles de contempler les beautés de la forêt laurentienne en traversant de bout en bout l’arrière-pays québécois à la marche.

« J’avais déjà fait quelques longues randonnées en famille à la terre de Baffin, dans les Pyrénées et en Nouvelle-Angleterre avant de devenir président [de la Fédération québécoise de la marche]. Faire ces randos-là nous coûtait cher, avec quatre enfants et un seul salaire. Je me suis alors dit : pourquoi n’aurions-nous pas un sentier de ce genre au Québec ? » se remémore ce visionnaire inspiré par Eudore Fortin, le créateur de la Traversée de Charlevoix.

À l’époque, rappelle-t-il, le chantier d’un corridor transcanadien avait été mis en branle depuis une dizaine d’années. Selon ce bénévole qui croit foncièrement en la force décuplée d’un groupe, il était temps que le Québec mette la main au sentier. « Il nous fallait donc partir d’où le corridor était rendu en Ontario pour faire la jonction avec le Nouveau-Brunswick. C’est le mandat que je m’étais donné pour ma présidence », raconte l’homme qui, à 74 ans, traîne toujours son sécateur dans son sac à dos, peu importe où il va marcher. « J’éprouve plus de plaisir à entretenir un sentier qu’à faire de la randonnée. C’est de cette manière que je ressens un contact réel avec la nature », confie celui qui a grandi sur la Rive-Sud, dans la région de Montréal.

Une passion contagieuse

Réal Martel a pris plaisir à la marche en forêt au début de la vingtaine, en chassant le gros gibier en Abitibi. « À un moment donné, j’ai eu envie d’aller voir certains coins, un peu plus loin, puis de gravir des montagnes », se souvient-il. « C’est là que je me suis rendu compte que le monde de la randonnée n’était pas du tout celui de la chasse, poursuit-il. Quand on est chasseur, on reste sur son territoire avec sa carabine. En randonnée, on rencontre d’autres gens qui ont le sourire en découvrant de nouveaux endroits. »

Le nouveau randonneur a appris l’existence de la fédération par le biais d’un simple dépliant sur les formations offertes, ramassé dans un refuge – ou était-ce dans une boutique spécialisée ? se demande-t-il à haute voix. C’est ainsi que, par un cours sur la déshydratation des aliments, Réal Martel a découvert la force d’une organisation bien soudée et en pleine ébullition. Séduit, il fera partie de ses rangs pendant presque la moitié de sa vie.

« Ça bougeait, à la fédération », évoque–t-il. « À l’époque, nous organisions un tour de l’île de Montréal qui durait 24 heures. C’est aussi à ce moment que nous avons décidé de nous réorienter et d’investir davantage notre énergie à aider les clubs de marche dans la création et l’entretien de sentiers. »

Un bâton de pèlerin

C’est dans cette foulée, avec son idée de sentier national dessiné sur une carte, que Réal Martel a pris son bâton de pèlerin pour aller à la rencontre des clubs, des municipalités, des députés, des directeurs de parcs nationaux et des grands propriétaires fonciers à travers le Québec.

Les convaincre du bien-fondé de son projet n’était pas bien difficile, affirme celui qui reconnaît avec humilité sa force de persuasion. « Les gens comprennent assez vite tout ce qu’un tel sentier peut leur apporter. Il suffit de leur montrer ce que les Européens ont fait avec leurs GR [sentiers de grande randonnée], tout comme les États-Uniens avec leurs Long-Distance Trails », fait-il valoir, tout en répétant que le SNQ n’est pas l’affaire d’un seul homme. « Il faut avant tout la volonté des gens de la place pour que ça n’ait pas l’air d’être juste l’idée d’un fou de Montréal », souligne-t-il en riant.

À l’heure actuelle, le SNQ s’étend sur 1830 km, de Gatineau à Gaspé. S’il manque des tronçons çà et là, interrompant ainsi la continuité, son tracé confirme la vision claire de Réal Martel. « Mis à part le Sentier international des Appalaches qui s’est ajouté, le reste est à 85 % ce que j’avais dessiné en 1989 », note-t-il avec une fierté bien légitime.