Cap sur la nordicité

«Je suis copropriétaire et capitaine du voilier Balthazar. Notre expédition consistait à se rendre à Inuvik (Territoires du Nord-Ouest) depuis Gaspé, une distance d’environ 7500 km. L’équipage était composé de ma compagne, Claire Roberge, Yann Robiou-Dupont, Nicole Ferembach (équipière pour la portion du Groenland) et  François Roberge (équipier pour la portion de l’archipel arctique canadien).» «Nous rapportons nos aventures à travers des conférences  que nous donnons un peu partout.»
www.voilierbalthazar.ca

Durant la construction de notre voilier, le Balthazar, dans les années 1980, un rêve germait tout doucement en moi: découvrir un jour le peuple inuit, qui m’intriguait, et le Nord, qui m’attirait. Ce rêve ne prenait pas beaucoup de place, mais il était toujours là, en état de latence. En attendant de le réaliser, le Sud serait notre terrain de jeu pendant plusieurs années.

En 1999, ma famille et moi larguons les amarres pour un tour du monde de 5 ans qui nous fait découvrir 34 pays et sillonner 3 océans. Un périple qui permet à plusieurs de mes rêves de se réaliser, oui, mais le peuple inuit m’intriguait toujours.

Après un bon radoub1 et quelques étés à naviguer dans le golfe du Saint-Laurent, Balthazar ne se doute pas que je vais le conduire au nord du cercle polaire, du Groenland jusqu’aux frontières de l’Alaska en passant par le passage du Nord-Ouest! De mon côté, je ne sais pas encore que ce sera si… difficile!

Un vieux rêve qui se réalise
Le 17 juin 2012, départ de Gaspé. Je suis à la barre, l’étrave pointée vers le nord-est en direction du détroit de Belle Isle et de Terre-Neuve. Je pense à nos filles Chloé et Joëlle qui, cette fois, ne sont pas du voyage. En plus de ma conjointe, Claire, deux équipiers m’accompagnent; nous serons donc quatre à bord pour les trois prochains mois.

Ce n’est pas le mois de juillet passé sur la côte ouest du Groenland qui est le plus difficile. Car, à part les premiers jours à Nuuk, où je suis écœuré du froid et de la pluie incessante, la navigation se fait sans heurts et la météo est clémente. Mon rêve d’icebergs est comblé par la présence, dans la baie de Disko, de milliers de montagnes flottantes, de vraies cathédrales maritimes au travers desquelles nous zigzaguons pendant des heures.

Quant au peuple inuit du Groenland, quelles belles rencontres! Marie, ar­tiste à Nuuk, Edward et Joël, pêcheurs de flétan à Ilulissat, Mickey, un jeune étudiant de Saqqaq, les généreux pêcheurs de baleine de la baie de Disko, et Neil et Atâ qui réussissaient à pêcher l'omble arctique en se servant de leurs mains, les glissant doucement sous le poisson endormi pour l'extraire de l'eau.

Le 3 août 2012, dans la mer de Baffin
Position 72° 31’ N, 72° 06’ O
Humidité relative: 100 %; température extérieure: 3 °C;
température dans le carré2 à bord du Balthazar : 12 °C.
Des bandes bleues se sont levées à l’ouest, se jouant du brouillard presque permanent. Un brouillard gluant qui rend la mer glauque, un brouillard qui se disloque parfois en brume flottante, laissant percer quelques rayons de soleil et parcelles de ciel bleu! Le vent est tombé, la mer s’est tranquillisée, c’est le calme plat. Il nous reste encore un peu plus de 100 milles à faire pour joindre Pond Inlet en sol canadien, notre point de départ pour naviguer vers le passage du Nord-Ouest.

Seul… ensemble
L’itinéraire dans l’archipel arctique canadien est parsemé d’embûches, et les facteurs de stress sont permanents. Avec le froid, l'éloignement, la présence de glaces flottantes, la météo incertaine et ses coups de vent, les petits problèmes techniques peuvent sembler parfois insolubles. La promiscuité est plus lourde à mesure que se dégradent les conditions climatiques. Je me sens parfois bien isolé, pas seul, car je peux compter sur un équipage extraordinaire, mais loin du connu, loin du familier qu’on maîtrise.

La saison avance et les coups de vent sont de plus en plus fréquents. Nous devons abréger les escales pour avancer le plus vite possible. Cette course contre la montre entre en conflit avec le tournage du film que nous réalisons pour nos conférences. La décision de rester sept jours à Cambridge Bay nous permet de faire encore de belles rencontres, mais nous met un peu plus en retard. Le 2 septembre, en quittant Cambridge Bay, nous décidons de relâcher pour l’hiver à Inuvik, sur le fleuve Mackenzie, quelque 1500 km plus à l’ouest. L’Alaska, ce sera pour 2013.
Aujourd’hui, la pression de trois mois de navigation intense s’évacue lentement. Je réalise peu à peu l'ampleur du trajet parcouru, un trajet qui va au-delà des 7500 km sur l’eau, un trajet humain qui me permet sans cesse d’apprendre, de changer et de grandir.

1 Entretien et réparation d’un navire.
2 Pièce intérieure qui sert de salle à manger.