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Le plein d’oxygène en Outaouais

Pour bouger et s’oxygéner, l’Outaouais est la destination plein air par excellence.

L’accoutumance

  • (c) Steve Adams

La chose m’a frappé à la fin de l’été dernier tandis que je randonnais au crépuscule dans un parc urbain, quelques minutes à peine après avoir eu la chance de voir un engoulevent en vol.

La vue de cet oiseau m’ayant plongé dans un état d’excitation singulier, je me suis alors demandé quelle était la source d’un pareil sentiment. Après tout, j’en avais aperçu souvent des engoulevents, par le passé. Ce n’était pas une observation exceptionnelle en soi. L’origine de mon émotion, la partie importante de la phrase précédente, c’est par le passé. Je réalisais que mon émoi spontané venait précisément du fait que cela faisait plusieurs années que je n’avais pas vu d’engoulevent.

Naguère, il n’y a pas si longtemps, on pouvait apercevoir fréquemment l’engoulevent d’Amérique survoler le ciel des villes à la nuit tombante ; et on avait aussi couramment la chance d’entendre l’infatigable engoulevent bois-pourri pousser son bois-pourribois-pourribois-pourri à l’orée sablonneuse des forêts sèches. Mais depuis quelques décennies, leurs populations sont en chute libre, au point où les deux oiseaux se trouvent désormais sur la liste des espèces menacées au Canada. Des chutes de population de 50 % pour le premier et de 70 % pour le second, entre 1970 et 2014. Tout comme le martinet ramoneur et les hirondelles, les engoulevents subissent principalement le contrecoup de la diminution drastique des insectes causée par l’utilisation de pesticides de plus en plus efficaces.

On s’habitue progressivement à un ciel de plus en plus vide. Et on ne s’en étonne plus. On s’habitue également à un parebrise et des phares de plus en plus propres même lorsqu’on roule la nuit sur les routes de campagnes, alors qu’il n’y a pas si longtemps encore, il fallait parfois s’arrêter pour nettoyer ces surfaces des insectes qui, attirés par la lumière, y trouvaient la mort par centaines. On s’habitue à des printemps et des étés de plus en plus silencieux, avec une moins grande diversité d’oiseaux chanteurs dans nos parages. On s’habitue à des empreintes de mammifères de moins en moins fréquentes dans les sentiers que nous arpentons dans l’arrière-pays.

Ce phénomène a un nom, c’est l’accoutumance, le fait de s’habituer, de se familiariser avec une situation, un état différent du précédent, qu’il soit bon ou mauvais. Et il est plutôt mauvais dans le cas qui nous concerne.

Si moi, qui ai connu une enfance bercée par une abondance et une diversité naturelles d’espèces animales, je suis en train de m’habituer à ce monde de plus en plus vide au fil des ans, qu’en sera-t-il des générations qui me suivent, qui grandissent ou naîtront dans cet univers où le merle est roi et le carouge à épaulettes est prince ? où apercevoir un engoulevent devient un événement ?

Trouvera-t-on normal, demain, de se promener en périphérie des villes dans des sous-bois colonisés par un ou deux arbustes seulement, souvent des espèces exotiques envahissantes comme le nerprun ? S’habituera-t-on, demain, à ces milieux humides dominés par le roseau commun, cette grande herbe venue d’Asie, celle-là même qui, partout, est en train de détrôner la quenouille ? L’accoutumance rend acceptable une situation inacceptable.

En médecine, l’accoutumance décrit le processus par lequel le métabolisme d’un patient traité avec un médicament s’y habitue de plus en plus. À long terme, l’effet s’estompe et on doit augmenter la dose. Comme un somnifère dont on doit hausser le dosage, l’accoutumance à un monde naturel progressivement plus pauvre en espèces nous rend peut-être insensibles à la crise de la biodiversité. Que faire ? Urgemment raconter la Terre aux enfants, les initier à la richesse et à la diversité du monde naturel. Ranger tablettes et téléphones intelligents et sortir jouer dehors. C’est là, j’en suis convaincu, notre seule planche de salut.

Michel Leboeuf est écrivain et biologiste.