Au bout de la 138

«Notre premier film, Asiemut, gagnant de 35 prix et diffusé dans plusieurs pays, relate notre expédition de 8000 km à vélo dans toute l’Asie. Rencontre, notre deuxième documentaire, raconte quant à lui une expédition réalisée par de jeunes Innus, Hurons-Wendat et Saguenéens le long d’un sentier ancestral. Avec Québékoisie, qui vient de sortir sur les écrans, nous souhaitons approfondir la question de la relation entre Québécois non autochtones et Premières Nations. Grâce à nos films, nos livres et nos conférences, nous souhaitons inviter le public à être curieux et à participer aux enjeux sociaux de notre époque.»
www.mofilms.ca et www.asiemut.com

Assis en tailleur sur du sapinage, nous tendons l’oreille pour écouter l’aînée de la communauté autochtone de Matimekush-Lac John raconter la légende de Tshakapesh. Nous n’y comprenons rien. Nous sommes les seuls Blancs sous le shaputuan et les seuls à ne pas parler innu. Nous nous sentons à l’autre bout du monde. Nous sommes pourtant au Québec.

À quel moment avons-nous pris conscience de la distance qui nous séparait de notre «chez nous»? Nous ne saurions le dire exactement. Nous étions en altitude, au Tibet probablement, alors que nous traversions l’Asie à vélo et tournions les images de notre premier film, Asiemut. Pédaler ainsi à longueur de journée nous donnait amplement le temps de penser. À force de découvrir de nouvelles cultures, nous en venions inévitablement à nous questionner sur nous-mêmes, notre identité, nos origines. Puis, un jour, nous avons réalisé que nous ne connaissions rien des Premières Nations du Québec. Nous ne pouvions même pas les nommer… À tant vouloir contempler la beauté du monde, nous avions oublié de voir celle qui nous entourait.

À la rencontre des autres
C’est ainsi que nous nous retrouvons à nouveau sur nos vélos, cette fois sur la 138 – cette longue route panoramique qui borde la rive nord du Saint-Laurent et qui relie Québec à Natashquan –, avec, en tête, un projet de film portant sur la relation entre Québécois non autochtones et représentants des Premières Nations. Le souvenir de notre dernier voyage à vélo sur les routes arides de la Mongolie nous porte à croire qu’ici, les longues côtes de Charlevoix ne seront qu’une formalité. Nous croyons pouvoir exagérer la charge de nos bagages (en prime: ordinateur portable, disques durs et caméras vidéo grand format). Nous ne sommes pas rendus à Baie-Saint-Paul que, déjà, nous nous délestons de la moitié de notre cargaison…

Au hasard d’un rang charlevoisien, un vieux juge à la retraite nous raconte: «J’ai été le premier juge résident de Sept-Îles!» Il nous explique que dans le temps, c’était comme ceci, comme cela. En l’espace de quelques minutes, trois octogénaires intrigués par notre attirail de voyageurs nous entourent. «Avant, il y avait de la vie dans le rang! Maintenant, ce sont tous des Américains qui possèdent ces terres. Ils ne viennent qu’une fois l’an.» Rapidement, le plaisir de rouler et les leçons de ces rencontres hasardeuses nous reviennent. Nous le sentons déjà; il y a devant nous un territoire à respirer, à comprendre, à apprivoiser.

C’est après avoir quitté la célèbre roulotte à patates de Tadoussac que nous pénétrons «sur la Côte-Nord». Le fleuve se transforme en estuaire, les forêts d’épinettes dévoilent leur grandeur d’âme, les immenses plages de sable blanc deviennent nos refuges de fin de soirée. À l’approche de la communauté innue de Pessamit, le texto d’un ami nous met en garde: «Ma tante m’a dit que les Blancs ne sont pas toujours les bienvenus dans les réserves.» À notre arrivée, le temps d’un arrêt au dépanneur pour nous désaltérer, 10 personnes passent nous dire bonjour. Une certaine Isabelle nous accueille comme de vieux amis. Elle nous suit sur Facebook depuis le début. Nous plantons notre tente dans sa cour et passons finalement plus d’une semaine à Pessamit. Jamais, ici comme ailleurs sur la côte, nous ne nous sommes sentis exclus.

Les routes à prendre
Nous avons mis 4 mois à parcourir les quelque 1000 km séparant Québec de Natashquan. Nous aurions pu le faire en une dizaine de jours. Mais nous voulions vivre le territoire, et prendre le temps de comprendre les barrières qui séparent nos peuples. Une constatation assez généralisée: ceux qui ont les préjugés les plus forts ne sont jamais allés à la rencontre de l’autre. Les uns n’ont jamais mis les pieds dans une réserve, les autres n’ont pas de liens avec les «Blancs».
Au tout début de ce projet, il y a eu le doute, il y a eu la peur… Peur d’être perçus comme des voyeurs. Il faut parfois aller au bout des routes pour comprendre qu’elles ne s’arrêtent pas là et que les frontières n’existent que dans nos têtes. Sur la Côte-Nord comme en Israël, dans les bayous comme aux confins de la Chine, nous nous souhaitons de ne jamais oublier que l’autre a toujours quelque chose à nous apprendre. Notre plus récent film, Québékoisie, se veut un hymne à la curiosité, à la rencontre, au pardon et aux routes communes qui nous unissent. •