Ma première Grande Traversée du Parc – Géo Plein Air

Septembre 2013.  On annonce la présentation d’une nouvelle épreuve au Défi Nordique.  Une traversée du Parc de 50 kilomètres sur un tracé inédit, dont une dizaine sur le majestueux lac Wapizagonke, mon terrain de jeu estival.  Je m’empresse de m’inscrire pour avoir le privilège de contempler ce lieu familier en plein hiver et d’y patiner avec mes skis.  Je dessine le parcours dans ma tête, le lac et ses falaises, la route panoramique, ses nombreuses courbes et ses longues côtes.  Le décor hivernal dénudé augmente l’amplitude du territoire. J’anticipe le silence blanc, la montée du belvédère, je me rappelle mes repères de cycliste.

Samedi 22 février 2014, je me présente au départ confiant de ma forme, mais inquiet des conditions de la neige.  Hier, il est tombé de la pluie, du verglas et de la neige chez moi à quelques kilomètres du Parc.  Comment sera la glisse?  Deux petits tours sur l’anneau d’entraînement dessiné sur un petit lac au départ de l’épreuve me rassurent.  La glisse est bonne, le fond est assez dur, mais un vent violent tourbillonne et souffle en rafale. Quelques instants avant le départ, on nous prévient au micro que les premiers kilomètres sont mous malgré les efforts nocturnes des hommes et de la machinerie.  Ce que je constate rapidement en sortant des sillons de départ.  En milieu de peloton, on ne jouit pas des meilleures conditions, le velours cordé est déjà disparu, et quelques costauds ont le ski pesant puisque ça renfonce allègrement.  Il faut peser et placer chacun de mes pas.   En plus de la montée initiale, le tracé est étroit. Trouver sa place sur la voie n’est pas une mince affaire.

Je parviens quand même à trouver mon rythme.  Je dépasse et salue un ami en ski classique, puis la descente vers le lac s’amorce, le temps de récupérer un peu me voilà prenant la pose downhill pour le photographe posté à l’entrée du lac.  Le vent souffle de dos, et quel vent : en plein été, canoter y serait hasardeux.  Le fond est mou. Je dois regarder droit devant et trouver un rythme de croisière puisque les dix prochains kilomètres sont plats.  Les sillons de classique s’emplissent de neige poussée par le vent.  Des tourbillons se forment au fond des baies et traversent le lac en rafales blanches.  Le soleil me chauffe le dos. La procession de skieurs en rang devant moi me donne des frissons.

Photo Robert Cyr

Le vent me pousse. Je dépasse un participant et mon ski gauche s’enfonce dans une lame de neige, je tombe en pleine face.  Je me fais doubler. Je me relève, j’essuie la neige humide et je repars un peu étourdi par ma maladresse.

À la sortie du lac, le rang est clairsemé;  plus que deux skieurs dans mon champ de vision.  Le ravitaillement est plus que bienvenu.  Deux verres de liquide et deux quartiers d’oranges pelés par des bénévoles me redonnent du tonus pour affronter le plus dur de l’épreuve, environ 4 kilomètres de montées et 220 mètres de dénivelé.

Mon niveau d’énergie est bon, le moral aussi. Je m’apprête à souffrir.  Le tracé est enfin de bonne qualité.  Je connais bien la côte à venir mais j’ignore l’effort à fournir en ski pour la gravir.  Je me rapproche lentement mais sûrement des skieurs devant moi.  Je suis un olympien, des caméras me suivent en gros plan, je dépasse un concurrent, puis un autre et je m’engage dans un virage à 180 degrés de la route.  Interminable, mes cuisses brûlent à répéter le mouvement de glisse vers la droite.  Le monde entier voit ma souffrance à la télé, je jette un coup d’œil derrière. Personne. Et quand enfin le chemin redevient droit, je vois un autre concurrent en difficulté devant moi.  Nouvel élan d’énergie, je parviens à maintenir un bon rythme jusqu’au sommet.  Le pire est fait.  Et la vue du sommet est magnifique.

Photo Robert Cyr

Les trente derniers kilomètres sont une expérience en solitaire. Les caméras ont disparu.  Seules traces de vie : un employé du parc enlisé avec sa motoneige et les dynamiques bénévoles des ravitaillements, conscients que chaque seconde compte et qu’un arrêt casserait mon rythme.  Je jette un coup d’œil à ma montre, un temps sous les trois heures est encore possible.  Je m’hydrate, je profite des descentes pour mastiquer ma barre de fruits.  Au Lac Édouard, je retrouve tous mes repères.  Je connais chaque aspérité du parcours, ses courtes montés et longues descentes sinueuses.  Le fond de velours cordé a disparu sous les skis des participants au 25 kilomètres.  J’emprunte les sillons pour les descentes et je fais de la double poussée pour ne pas perdre une seconde.

Le sens l’arrivée prochaine… et le souffle d’un autre skieur derrière moi.  À deux cents mètres de l’arrivée, un bénévole m’envoie vers la boucle de la piste familiale pour un autre 4 kilomètres afin d’arrondir le total à 50.  Je ne l’avais pas vu venir celle-là.  Je n’ai plus de liquide, plus de jus non plus. Je me laisse dépasser et tente de m’accrocher tant bien que mal.  Cette piste est facile mais ponctuée de toutes petites bosses qui cassent le rythme.  Ma coordination en souffre. Je plante ma pôle devant mon ski, j’ai l’air d’un pantin mais j’ignore qui tire les ficelles.  J’entends la musique à l’arrivée, le nom des participants qui franchissent le fil d’arrivée. Cette boucle me paraît interminable, je décroche.  Franchir le fil d’arrivée sera maintenant mon seul objectif.  En sortant de la boucle, une nouvelle énergie m’envahit et ne me quittera qu’une fois mes skis dans mes mains.

Ça y est, j’ai réussi.  J’ai vaincu les conditions difficiles, je me suis dépassé comme jamais auparavant sur mes skis.  Trois heures et vingt d’efforts soutenus à un rythme élevé. Je reste sur la ligne d’arrivée quelques minutes pour reprendre mon souffle et féliciter les autres participants avant que le froid et l’humidité ne m’attaquent.  Je vois les « fat bike » en démonstration, mais je n’ai plus aucune énergie pour en faire l’essai.  Un bon bouillon et un repas chaud sous le chapiteau seront mon ultime ravitaillement après le plus grand effort sportif de ma vie.   Comptez-moi sur les rangs pour l’an prochain!