Plus rien n’est pareil, sauf la magie des lieux

  • Photos Simon Diotte

Jadis considérés comme LE « trou à neige » du Québec, les hauts sommets du parc national de la Gaspésie subissent aussi les conséquences du bouleversement climatique. À l’hiver 2024, la neige a esquivé cet habitat du caribou montagnard comme jamais auparavant. Résultat : les crampons ont complètement déclassé les raquettes.

L’annulation à la dernière minute d’un voyage de ski dans le Maine, faute de neige, m’a forcé à trouver une solution de rechange. Pourquoi pas le parc national de la Gaspésie ? J’ai pensé spontanément : sur les sommets montagneux de la péninsule, la neige abonde sûrement. Or comme un peu partout à la grandeur du Québec, dame Nature a été chiche en or blanc durant l’hiver 2023-2024. On n’y mesurait que 145 cm en accumulation de neige au début du mois de mars, quantité qui a fondu en partie au fil des redoux. Les caribous gaspésiens n’ont probablement jamais vu si peu de flocons.

On aurait pu croire que le parc national de la Gaspésie, en raison de ses 25 sommets de plus de 1000 m, demeurerait une oasis de neige pendant longtemps, la haute altitude garantissant d’importantes précipitations à l’état solide. Mais plus rien n’est pareil depuis quelques années, remarque Pascal Lévesque, directeur de ce parc gaspésien depuis 11 ans. « Après quelques bonnes précipitations en décembre, aucune tempête n’a touché la Gaspésie durant toute la saison hivernale. Il semble que le régime des vents ait changé », me dit le directeur, un peu désemparé, qui a l’impression d’apprendre un nouveau métier depuis deux ans tellement la météo devient imprévisible. Ce changement aura des répercussions à long terme, transformant à jamais les hivers gaspésiens.

Le mont Albert, à partir du mont Joseph-Alphonse-Pelletier

Pour le vacancier en quête de sport d’hiver, l’heure est à l’adaptation. « Les voyageurs doivent faire preuve de flexibilité, car plus rien ne donne l’assurance que le ski de fond ou le ski de montagne, par exemple, seront possibles lors de leur séjour dans le parc », affirme Pascal Lévesque. Pour cette raison, le parc diversifie ses activités. L’hiver dernier, le vélo à pneus surdimensionnés est apparu dans les sentiers à titre de projet pilote et reviendra cet hiver, la réponse ayant été très positive. La direction veut offrir le maximum de possibilités aux amateurs de plein air en fonction des conditions de neige sur le terrain.

Cinq sommets en trois jours

N’empêche, malgré la faible accumulation de neige et les sommets à découvert, le parc conserve sa magie hivernale. Sur un axe d’une vingtaine de kilomètres, la route 299, qui traverse le parc de part en part, mène à une série de sommets parmi les plus incroyables du Québec, comme les monts Albert, Olivine et Hog’s Back. Si, dans le passé, la raquette était de mise pour les grimper, le crampon devient maintenant l’outil de prédilection des montagnards. Durant mon séjour hivernal, je n’ai d’ailleurs vu personne chaussé de la fameuse invention autochtone. Pour ma part, j’ai randonné uniquement en chaussures de course avec crampons métalliques intégrés, ce qui m’a permis de partir léger. Il faut tirer le meilleur des pires situations.

La concentration de belles montagnes ouvre de multiples possibilités, d’autant plus qu’il est faisable de combiner deux sommets en une seule sortie. L’an passé, pendant que le souffle printanier chassait les derniers relents de l’hiver, nous en avons, ma famille et votre humble serviteur, profité pour fouler le sommet de cinq montagnes en trois jours de randonnée, cumulant 35 km à notre podomètre. Chaque kilomètre en a valu la peine.

Nous avons d’abord mis le cap sur le mont Vallières-de-Saint-Réal, dont le point de départ se trouve à 20 km du Gîte du Mont-Albert. Ce toponyme inusité rappelle la mémoire de Joseph-Rémi Vallières, premier juge en chef canadien-français de la Cour du banc du roi, à Montréal, nommé en 1842. Situé dans la réserve faunique des Chic-Chocs, ce relief se distingue par sa crête spectaculaire conduisant à sept sommets dénudés, dont le pic Sterling, qui pointe à 940 m d’altitude.

Sur cette passerelle entre ciel et terre, on contemple la mer de montagnes que constituent les monts Notre-Dame, subdivision des Appalaches qui s’allonge de la Beauce jusqu’aux confins de la Gaspésie. Le sentier linéaire, qui fait 12 km aller-retour, s’amorce dans des escaliers infernaux, avec une montée hyper soutenue, mais son parcours se prolonge en vallons par la suite. Son attrait serait encore plus grand, si seulement cela est possible, si on en faisait une boucle, comme celle qui mène à la crête de Franconia, dans les montagnes Blanches du New Hampshire, en passant par les monts Little Haystack, Lincoln et Lafayette. Une idée que je lance en l’air… On ne sait jamais.

Au jour 2, le mercure dépassait allègrement le point de congélation. Nous sommes partis à la conquête des monts Joseph-Fortin et Richardson à partir de la route 16, à une dizaine de minutes de voiture du Gîte du Mont-Albert. En hiver, l’accès aux pistes s’effectue après une approche de 2 km en faux plat sur une route non déneigée. Ce long préambule un brin ennuyeux éloigne de nombreux randonneurs, ce qui est un mal pour un bien, car le combo Fortin-Richardson connaît un achalandage nettement moindre que les autres éminences du coin. Merci au parc de ne pas déblayer la voie !

Après le faux plat, le sentier, un ancien chemin de prospecteur, entre dans le vif du sujet en grimpant sans relâche jusqu’au plateau sommital de Joseph-Fortin (1080 m), où circule une boucle de 2 km. Celle-ci offre une vue panoramique sur le cirque glaciaire du lac aux Américains et, à l’horizon, sur le mont Jacques-Cartier (1270 m), plus haut sommet du Québec méridional. Une bonne balade au dénivelé positif excédant les 700 m.

Sur le mont Richardson

Nous avons poursuivi notre randonnée jusqu’au mont Richardson, culminant à 1180 m, au sommet conique complètement minéral et exempt de neige. Du Joseph-Fortin, le sentier plonge dans une dépression avant d’entreprendre une remontée à travers une forêt de conifères clairsemée jusqu’au point culminant. Dans les derniers tiers de la montée, c’est la toundra. Les cairns servent de balise. De là-haut, sur ce sommet plus pointu que les autres des monts McGerrigle, le sentiment d’être sur le toit du monde s’empare des mortels que nous sommes. De retour au stationnement, nous avons cumulé 18 km de sentiers enneigés sous nos pas. Une journée aussi réjouissante qu’éreintante.

Pour terminer en beauté notre séjour, nous avons opté pour la reconnaissance du mont Joseph-Alphonse-Pelletier, à l’altitude modeste de 792 m. Son ascension assez facile se fait en moins de 4 km, mais l’expérience s’avère aussi concluante que les reliefs plus élevés. Son pinacle sans arbre offre une large perspective le mont Albert et son plateau, entité orographique sans comparable au Québec. Magnifique. Un p’tit effort supplémentaire, et nous foulons la cime du mont Ernest-Laforce, haut de 820 m, qui partage le même sentier d’accès. Chemin faisant, on admire les monts Vallières-de-Saint-Réal, Joseph-Fortin et Richardson qui se détachent en arrière-plan. De quoi être fiers de nos dernières ascensions.

Le Gîte du Mont-Albert

Le Gîte du Mont-Albert a ouvert ses portes en 1950. Il était, à l’époque, le premier hôtel de montagne au Québec. Bien que l’hiver constitue aujourd’hui une saison très fréquentée, sa première monture n’avait pas été conçue pour y séjourner durant cette période. La bâtiment a donc été reconstruit en 1993, adoptant sa forme actuelle, en fer à cheval. Aux débuts des années 2000, une façade a été entièrement vitrée afin de procurer une vue sur le mont Albert. Il y a une dizaine d’années, la télévision a investi les chambres. Le gîte demeure un pied-à-terre incontournable pour découvrir les montagnes gaspésiennes pendant la saison froide, à un prix raisonnable, en profitant également des repas sur place, que ce soit en formule salle à manger ou bistro.

En bref

L’attrait des montagnes du parc national de la Gaspésie, qui ne fond pas malgré un hiver anormalement chaud et peu généreux en or blanc.

ATTRAIT MAJEUR

Une diversité de sommets à conquérir à proximité du Gîte du Mont-Albert, un parfait camp de base pour les explorateurs qui aiment se la couler douce.

COUP DE CŒUR

La cime conique désertique du mont Richardson, à 1180 m d’altitude.

sepaq.com