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Été, Hors-Québec, Randonnée

Kirghizistan : 50 nuances de vert

10-01-2017

Ce matin, notre randonnée nous a conduits jusqu’à 3100 m d’altitude. Là, on a pris les monts Célestes en pleine face, une barrière de sommets enneigés qui traçait dans le bleu du ciel une longue cicatrice horizontale et blanchâtre. Une petite brise diffusait des molécules de liberté tous azimuts. Spontanément, on a marqué un arrêt, long et silencieux, comme en recueillement, où, ensemble, on se sentait profondément seuls. J’ai senti le regard de Salamat, notre chef guide kirghize, teinté de fierté et de reconnaissance. Droit devant se déployaient les 7000 m du Pamir, tout bonnement.

Ainsi commençait le jour de notre premier campement en yourte, dans les pâturages d’Ekinaren, cernés de troupeaux de moutons et de chevaux. Une première nuit dans cette maison mobile, temporaire et démontable, à l’image de la vie des montagnards kirghizes, semi-nomades obstinés en dépit d’une identité mâtinée des caprices de l’Histoire : fils des 40 tribus fondatrices du pays, musulmans de confession depuis le XVIe siècle, Turcs par la langue, Mongols après la rafle de Gengis Khan, et Soviétiques jusqu’au démantèlement de l’URSS en 19911.

Le lendemain, nous allions entamer un trek de deux semaines à travers la chaîne montagneuse Tien Shan et les steppes kazakhes au sud du lac Issyk-Koul, « le lac chaud », véritable mer intérieure qui alimente son peuple en eau autant qu’en légendes. Nous allions enchaîner des paysages changeants, au gré des vallées successives, passant de la haute montagne au ruban ondulé des steppes verdoyantes.

Du statut de touristes, nous passerions à celui de voyageurs nomades, confrontés à toutes les déclinaisons de la météo et au regard souvent curieux, parfois incrédule, des bergers locaux, nous observant lever le camp un jour après l’autre pour le simple plaisir de marcher un territoire fait pour être martelé par les sabots d’un cheval.

Vallée de Soussamir
(tout commence par un brin de politique)

Les chevaux de portage sont arrivés très tôt ce matin, vers 6 h, pour transporter nos effets durant quelques jours. Dans la montée très raide, tandis que je multiplie les pauses pour boire, leurs fines pattes nerveuses n’ont aucun mal à se frayer un chemin entre les roches qui l’obstruent. Juste avant d’atteindre un promontoire où nous allons dévorer quelques sardines et une salade aux œufs, le tout arrosé de thé noir, une famille s’affaire autour de sa yourte. Quelques mots échangés dans le fracas des rencontres fortuites, et on sort le koumis (lait de jument fermenté), au goût fumé et à la finale aigrelette. C’est une main tendue, cette bouteille qui passe, sans façon, d’une bouche à l’autre, d’un clan à l’autre, qui s’entrechoque dans le silence des sourires et des regards. Quelques enfants s’égayent durant ces minutes qui s’étirent, dans le hennissement des chevaux et le croisement de deux mondes qui s’observent à la dérobée.

« En 2016, nous aurons des élections législatives, me dit Salamat, tandis que nous cheminons et que je le questionne sur la situation politique de son pays. Le pouvoir parlementaire est jeune ici, mais il a désormais plus de poids que celui du président de la République. » Une démocratie qui peine à s’imposer depuis près de 15 ans : après deux chefs de gouvernement tombés pour corruption, le pays s’est enfoncé dans des conflits interethniques qui ont fait des milliers de morts et dévasté le sud du pays (voir encadré p. 54). « Un peuple qui a longtemps été dominé doit apprendre la démocratie, et cela prend du temps », explique le jeune Salamat, dans un excellent français acquis sur les bancs de l’Alliance française, à Bichkek2.

Au fil des pas et des mots échangés, voilà que nous pénétrons dans la lagune Karakaman, l’avant-poste de la rivière Jiluu Suu. Mon guide marque un arrêt et tend son bâton de marche vers un flanc de montagne à mon attention : une inscription gigantesque composée de roches trace sur la moraine quelques mots aux accents de plaidoyer : Je suis Kirghize, comme en écho à notre discussion. Mais quel est au juste le sens de ce message ? « C’est le cri d’une réappropriation de l’identité et de l’âme kirghizes, me dit Salamat. Nous considérons les Kirghizes d’origine russe comme des Kirghizes à part entière, mais nous voulons défendre notre langue et notre culture propres. » Salamat, comme les autres jeunes guides qui nous accompagnent, est à l’image de la jeunesse locale éprise de valeurs démocratiques et animée d’un fort sentiment nationaliste. Une génération très politisée, née avec le fardeau d’avoir à reconstruire un pays appauvri depuis l’indépendance.

Vallée de Barskoon
(on fraternise avec les bergers)

Nous passons le col de Itchke Toer (3700 m) après une ascension graduelle de plusieurs heures qui semble ne jamais vouloir finir ; à chaque dénivelé se succèdent un autre et encore un autre, qui nous rapprochent du col couvert d’une bonne épaisseur de neige en ce printemps qui tarde à s’installer pour de bon. Trop de vent au sommet pour s’éterniser, trop de signes menaçants dans le ciel pour demeurer en altitude. Ce jour-là, nous vivons la succession de trois saisons en quelques heures à peine. La descente s’effectue sous une impressionnante tempête de grêle, le long de la rivière Jiluu Suu gonflée par la fonte des neiges.

En contrebas, des centaines de bêtes – yacks et moutons surtout – menées par un berger à cheval prennent le campement d’assaut. Chaque printemps, les familles des villages voisins gagnent les alpages d’altitude pour faire paître leurs bêtes moyennant des redevances à l’État, calculées selon le nombre de têtes.
Comme à l’accoutumée, nos guides s’arrêtent pour saluer le berger ; celui-ci porte le kalpak, ce chapeau traditionnel en laine brodée, tout en hauteur, et qui lui donne l’air des nobles cavaliers kazakhs. La selle de son cheval est découpée dans un gros morceau de cuir, et les courroies sont fixées par des pièces de métal artisanales. Entre salutations d’usage et échanges de rumeurs rapportées des villages voisins, c’est « radio steppe » qui prend le relais. Avec 30 % de la population au chômage, le métier de berger est plutôt enviable, même s’il est soumis à de nouvelles règles qui entravent un peu son sens aigu de la liberté.

Vallée de Dunegeretme
(histoires de mines)

Le col Tosseur (3600 m), c’est comme le miroir du conte de fées : le traverser, c’est passer d’un monde à un autre. Une fois qu’on a avalé ses 1400 m de dénivelé, on change littéralement d’ambiance. Fini, les vastes pâturages striés de fleurs des champs et de troupeaux ; place aux forêts de conifères, aux parfums de sous-bois et aux champignons poussant sur une terre noire. Pour un peu, on se croirait dans les Adirondacks… si ce n’était les sommets de 7000 m en arrière-plan !
Alors que nous dévalons le sentier en lacet qui dégringole vers la rivière Dunegeretme, nous apercevons notre petit campement de toiles jaunes en contrebas : notre talentueux cuisinier Murlan, parvenu plus tôt en Uaz4, doit être en train de nous concocter son bech barmak (« cinq doigts », un plat traditionnel de mouton, qui se mange avec les mains) avec quelques sucreries pour remonter l’énergie du groupe.

« On est à 80 km de la fameuse mine d’or canadienne Kumtor5, me dit Salamat.
– Pourquoi fameuse ?
– Parce que c’est la plus grande mine d’or d’Asie centrale, et qu’elle représente le plus grand employeur du pays ! »

J’apprends aussi que cette mine colossale à ciel ouvert, dont l’État possède 30 % des parts, trimballe son lot de malversations politiques (à l’origine, entre autres, des accusations de corruption de l’ex-président), mais aussi de catastrophe écologique : en 2012, le gouvernement kirghize a exercé des pressions pour que l’entreprise minière procède à des travaux majeurs afin d’éviter le glissement du glacier Davydov à la suite de ses activités d’exploitation. « Mais le peuple exige surtout la nationalisation de la mine, pour profiter pleinement des retombées financières », m’explique Salamat. L’histoire, elle, semble avoir pris une autre tournure à cause de tractations politico-financières dont le peuple kirghize a été totalement écarté. La question écologique, portée par la voix populaire, n’aura été, somme toute, qu’un levier de négociation pour y parvenir.

Montagnes Terskey
(et le tourisme dans tout ça ?)

À l’issue de notre marche, près du lac Issyk-Koul, les yourtes sont désormais partout, décorées et tapissées d’étoffes colorées, et les touristes affluent : russes, américains, allemands, français, surtout. Pendant deux semaines, nous aurons eu la chance, quant à nous, de découvrir le pays et son peuple par une porte dérobée, loin des routes goudronnées et des services tarifés. Cela dit, le tourisme commence à s’organiser et à générer des profits, une réalité non négligeable pour un pays en lente reconstruction. « Oui, le tourisme est une voie d’avenir, mais nous ne voulons pas pervertir notre culture en cédant à la loi du profit, soutient le sage Salamat. Nous préférons miser sur le trekking en petits groupes dans des régions isolées. Et nous voulons continuer à le faire à notre manière. » Une manière qu’on ne saurait trop encourager pour aider à faire vivre ceux que l’économie nationale néglige depuis longtemps et pour participer à faire entendre la voix d’un peuple qui clame son identité haut et fort. P
 

Un tourisme en croissance
Depuis une dizaine d’années, l’Asie centrale attire les touristes un peu plus aventuriers que les autres, de ceux qui voient le voyage comme une exploration et une découverte, autant des paysages que des cultures locales. Après la Mongolie, destination proposée par toutes les agences de trekking d’ici ou d’ailleurs, c’est le Kirghizistan qui commence à susciter l’intérêt des professionnels de l’écotourisme. Et cela est assez nouveau ; traditionnellement, le tourisme au Kirghizistan est un produit relativement luxueux qui se fait en voiture à travers le pays et en hôtel confortable, ou dans des grands resorts en bordure du lac Issyk-Koul. Le trekking, lui, se développe depuis moins de cinq ans grâce à la démocratisation du régime politique et à un islamisme sunnite3. Au Québec, Terra Ultima offre l’ascension du pic Lénine (7134 m) depuis quelques années, et Karavaniers propose, dès cette année, un trek de plusieurs semaines dans les montagnes kirghizes.
Un régime politique stable
Après les soulèvements populaires de 2005, baptisés la « révolution des tulipes », la présidence par intérim a alors été confiée à Rosa Otounbaïeva pour appeler le peuple au calme, jusqu’à ce que des élections démocratiques placent au pouvoir le président Almazbek Atambaïev, toujours en poste. Ce petit pays, perçu comme un modèle de stabilité politique en Asie centrale, doit jouer des coudes avec ses voisins immédiats, avec l’Ouzbékistan et le Kazakhstan surtout, plus riches et à l’islamisme plus radical – pour se faire une place sur un échiquier géopolitique coincé entre deux superpuissances : la Russie et la Chine.

L’auteure s’est jointe à un voyage de l’entreprise française
Allibert Trekking pour réaliser ce reportage.

1 Le Kirghizistan a été annexé par la Russie en 1936.
2 Capitale de la république du Kirghizistan.
3 Même si, ici aussi, on déplore l’engagement de ressortissants kirghizes dans la cause syrienne.
4 Petit camion utilitaire de l’armée soviétique.
5 Propriété de la minière torontoise Centerra Gold.

 

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Kirghizistan : 50 nuances de vert

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