RwandaVolcans, gorilles et kalachnikovs

Dans le nord-ouest du Rwanda, le parc national des Volcans ne forme pas seulement l’un des sites naturels les plus grandioses d’Afrique, c’est aussi là où évoluent certains des derniers gorilles de montagne de la planète. Karibu* au pays des mille collines et des colosses au dos argenté !

« Emmanuel, tu es toujours là ?
– Grrrrrrrrr…
– Emmanuel ?
– Woooosh… Crrrrac ! »
Après deux heures à talonner mon guide, celui-ci venait tout juste de disparaître de mon champ de vision quand j’ai entendu un inquiétant grognement, suivi d’un brassage de fourré et d’un brusque cassage de branches.
Venais-je de perdre celui qui m’ouvrait la voie dans la foisonnante végétation rwandaise, et de pénétrer sans autorisation sur le territoire de Kwitonda, puissant mâle aux sourcils naturellement froncés, et dont j’espérais malgré tout croiser le regard ?

 « Grrrrrrrrr…
– Ah ! c’est toi qui grognes, Emmanuel !
– Chut, nous approchons, je leur signale notre présence… »
Au détour d’un gros buisson, sous un soleil écrasant qui délave toute chose, une maman gorille et son petiot velu de deux mois sont en train de se faire de gros câlins, avachis dans les feuilles vert tendre et entourés d’une nuée de grosses mouches. Notre petit groupe de randonneurs s’arrête net puis se range respectueusement sur le côté, en observant admirativement la scène.

Cinq minutes plus tard, une voix tamisée vient rompre ce moment de grâce animalière. « Venez voir, Kwitonda est par ici ! » murmure un des pisteurs, partis de tôt matin pour traquer les gorilles, avant de nous guider par walkie-talkie. À quelques mètres, terré dans les broussailles, le gros mâle dominant et l’une de ses trois tendres concubines sont eux aussi affalés dans l’herbe grasse, sur fond de sublimissimes volcans assoupis qui se découpent en arrière-plan.

Très conscient de sa situation de souverain des lieux, et habitué aux intrusions de ces pauvres bipèdes aussi glabres que blêmes que nous sommes (« Pfff… ils n’ont que deux mains », semble-t-il se dire), Kwitonda nous ignore totalement et royalement, tandis que sa femelle nous toise de l’air désinvolte de celle qui n’entend pas se laisser amadouer à la première approche.

Pendant que le poilu couple princier somnole sous les 20 degrés, deux de ses rejetons profitent du relâchement de la surveillance parentale pour faire des pitreries et des cabrioles dans l’arbre voisin, se chamaillant à menottes que veux-tu avant que l’un d’eux ne chute sur papa – l’immense quadrumane de 200 kilos.

Irrité, le colosse au dos argenté se lève alors, dévoilant avec superbe pendant quelques secondes ce pelage qui confirme son qualificatif de silverback. Ce sera la dernière fois que nous lui verrons la tronche tout autant que le grisonnement : tout de suite après, il nous tournera le dos pour de bon, durant toute l’heure que nous passerons en sa compagnie et celle de son groupe de 17 individus.

Mater les primates
Dans l’une de ses chroniques de La frousse autour du monde, Bruno Blanchet raconte qu’il trouve presque ennuyeuse l’observation des gorilles, parce que « après 15 minutes d’ébahissement et 200 photos […], je réalise que, aussi fascinante que puisse sembler la rencontre de deux espèces dont l’ADN ne diffère que de 3 %, je préfère encore aller à la rencontre des miens. C’est beau, mais c’est plate, un gorille. Il fait ce qu’il a à faire, c’est-à-dire qu’il mange, il digère ou il dort. Dans l’ordre ou le désordre. Puis il se gratte. Et le cycle recommence. »

Il n’a pas tout à fait tort, le grand voyageur à la chevelure hirsute. Surtout quand on paie 750 $ US pour jouir de ce privilège. S’il est vrai que certains peuvent se lasser de faire le pied de grue devant ces carcasses poilues remplies d’une masse de muscles, il est plus qu’impressionnant de s’en tenir à si courte distance.
Mais il est aussi fort agréable d’observer les jeunes se chamailler, d’apercevoir un gros spécimen secouer un arbre alors qu’il en descend, ou de céder le passage à une femelle qui sort de nulle part avec son petit accroché au cou. Et s’il est interdit de s’approcher à moins de sept mètres des gorilles, rien n’empêche ceux-ci de nous passer sous le nez : nous sommes ici chez eux.

Cela dit, il arrive que de légers incidents se produisent. « Un jour, une femme a posé un geste qui, sans le vouloir, a provoqué un gorille, qui l’a ensuite poussée, raconte Amani Egide, mon guide rwandais. Vu la grande force du gorille, la dame a été projetée dans les airs et s’est retrouvée le derrière dans le feuillage… »

Que faire pour éviter pareille situation ? « Quand tu es invité chez le président de la République, tu gardes le profil bas, tu ne gesticules pas et tu ne bouges pas pour n’importe quoi, explique Amani. Dans la forêt, le gorille, c’est lui le président… »

En règle générale, les anecdotes rapportées par les visiteurs sont cependant plus rigolotes. « Un jour, une femme et son fils sont tombés sur trois bébés gorilles, se rappelle Amani. L’un d’eux a alors sauté dans les bras de la femme, l’a prise par le cou et ne l’a plus lâchée, sous l’œil indifférent de la maman gorille. Une autre fois, un homme s’est fait soulever par un gros mâle, qui l’a transporté cinq mètres plus loin, l’a déposé comme un colis et l’a observé d’un air pensif pendant de longues minutes… »

Des 18 groupes de gorilles qui fréquentent le parc national des Volcans, jusqu’à 10 peuvent être « rencontrés » par les visiteurs, à raison d’un maximum de 80 par jour, séparés en 10 groupes de 8 personnes. Certaines communautés de gorilles sont si rapprochées de l’enceinte du parc qu’on les croise parfois avant même d’y pénétrer ; d’autres sont si éloignées qu’il est possible que la randonnée dure huit ou neuf heures… et que les visiteurs rentrent bredouilles.
« Mais c’est très rare que ça arrive, assure mon guide. Car c’est ici, au Rwanda, qu’on a le plus de chances de rencontrer ces bêtes dans leur habitat. » Aujourd’hui, on estime à environ 880 le nombre de gorilles de montagne qui subsistent dans le monde, et tous se trouvent dans la région. La plus grande partie de la population habite les Virunga, la chaîne volcanique où est situé le parc national des Volcans, qui est à cheval sur la République démocratique du Congo, l’Ouganda et le Rwanda ; l’autre partie vit dans le parc de Mgahinga et dans la Forêt impénétrable de Bwindi, en Ouganda.

Qu’on croise ou non du plantigrade, le seul fait de randonner dans la dense forêt équatoriale est enivrant, entre jacarandas, forêts de bambous et eucalyptus. L’aventure est d’autant plus exaltante que les sentiers qu’on emprunte sont « aménagés » par des éléphants de montagne et des buffles – dont on voit souvent les traces au sol –, d’où la présence de deux gardes armés de AK-47, « pour faire peur aux bêtes en tirant en l’air », assurent ceux-ci, la main serrée autour de leur kalachnikov.

Du reste, et parce que les gorilles se déplacent beaucoup, il faut souvent se frayer un passage là où peu de bêtes passent, à coups de machette dans le fouillis végétal, à travers lianes envahissantes et plantes urticantes, ce qui ajoute un élément d’exploration en terrain quasi vierge.

Entre deux bosquets, des trouées dans la verdure permettent d’apercevoir les extraordinaires volcans éteints du parc. Sur la droite s’élèvent le Gahinga (3474 m) et le Muhabura (4127 m) qui, même s’il n’est pas le plus élevé, est le plus ardu des volcans rwandais à gravir à pied.

Droit devant et sous mes pieds s’étend le Sabyinyo (3674 m), alias « l’édenté », vu sa cime splendidement irrégulière et crénelée. Sur ma gauche trône sa majesté le Karisimbi, qui domine le pays du haut de ses 4507 m, où les nuages en assiette se déposent souvent et dont on peut atteindre le sommet, parfois enneigé, en deux jours aller-retour, avec bivouac.

Enfin, dans un plus proche rayon, le sommet du Bisoke est chapeauté par un éblouissant lac de cratère entouré de séneçons géants et de lobélies, et qu’on peut atteindre en deux à quatre heures de marche, selon l’état des sentiers – qui sont souvent assez abrupts. La base du Bisoke a par ailleurs servi de dernier logis à la primatologue Dian Fossey, rendue célèbre par le film Gorilles dans la brume, et à qui on doit la survie des gorilles de montagne, encore de nos jours.

« Pendant le génocide, ceux qui se cachaient dans la montagne n’avaient rien à manger, et il leur arrivait de chasser les gorilles, m’explique Amani. Mais les gardes formés par Dian Fossey continuaient de les protéger, au péril de leur vie ! »
Quant aux braconniers qui, hier encore, traquaient les gorilles pour leur viande, leur tête ou leurs mains – souvent considérés comme des trophées ou des porte-bonheur –, certains sont devenus gardes-chasse ou… danseurs guerriers Intore, dans le village culturel Iby’Iwacu voisin. Car tous ont compris qu’au Rwanda un gorille vivant vaut désormais bien plus qu’un gorille mort…

3 parcs nationaux
Outre le parc des Volcans, le Rwanda compte deux autres parcs nationaux. Celui de l’Akagera, traversé par le fleuve du même nom, est situé dans l’est, près de la frontière tanzanienne, et son relief de savanes tient lieu de refuge aux éléphants, girafes, zèbres, impalas, hippopotames et autres léopards. Quant au parc de Nyungwe, il forme la plus grande réserve de forêt d’altitude en Afrique de l’Est. Situé dans le sud-ouest du pays, non loin du lac Kivu, on y a découvert la source la plus éloignée du Nil, et on peut y observer 250 espèces d’oiseaux et 13 de primates.

Le Rwanda pratique
Air Canada (www.aircanada.com) et Brussells Airlines
(www.brusselsairlines.com) relient Montréal à Kigali en environ 16 heures de vol, via Bruxelles.

À deux minutes des volcans, le Kinigi Guest House offre 11 chambres un peu défraîchies mais confortables, et le resto propose de bons petits plats ([email protected]). À Musanze, le propret et accueillant Amahoro Guesthouse dispose de chambres à 50 $ US en occupation double avec p’tit-déj’ (www.amahoro-guesthouse.com). Enfin, le Virunga Lodge trône entre lacs et volcans dans un site ex-tra-or-di-naire, mais les chambres y sont hors de prix (www.volcanoessafari.com).

Basée à Musanze, Amahoro Tours organise des safaris d’observation aux gorilles, aux primates ou aux singes dorés, des forfaits de tourisme responsable, des séjours d’immersion culturelle ou chez l’habitant, etc. (www.amahoro-tours.com).
Au Québec, Luce Viens est probablement la meilleure conseillère en voyages sur le Rwanda : 514 808-0592 ou
[email protected]

L’école de métiers de Kayonza, codirigée par la Québécoise Hélène Cyr, organise pour sa part des séjours de bénévolat. Des programmes de voyage d’échange culturel à vocation humanitaire peuvent compléter ce séjour, avec visites du pays. (www.projetkayonza.ca)

Constant et agréable à l’année, le climat rwandais est à son mieux de juin à septembre – la haute saison touristique. En avril, mai, octobre et novembre, les pluies se font plus abondantes.

Plus de 20 ans après le génocide, on considère le Rwanda comme l’un des pays les plus stables et les plus sûrs d’Afrique. Les conflits ethniques ont disparu, mais depuis 2010, des attaques à la grenade ont lieu de temps en temps, dont à Musanze et à Kigali. L’armée est très présente dans ce pays dirigé d’une main de fer par le controversé président, Paul Kagame.

Les 12 millions de Rwandais parlent le kinyarwanda, mais le français et l’anglais (de plus en plus) sont relativement répandus.

Le visa, obligatoire, est délivré à l’aéroport de Kigali (30 $ US), avec un formulaire qu’on obtient à l’adresse www.migration.gov.rw. Un certificat de vaccination contre la fièvre jaune peut être exigé à l’arrivée, et la malaria est présente par endroits.

À lire Le Petit Futé Rwanda (2012), www.petitfute.com

Info
www.rwandatourism.com
Sur les gorilles de montagne :
www.gorillafund.org

L’auteur était l’invité du Rwanda Development Board, d’Amahoro Tours, de Projet Kayonza, d’Air Canada et de Brussels Airlines.