Rescapé d’une époque ancienne
Aux abords du lac Mastigou, à proximité du Sentier national au Québec, se dresse un ancien camp de pêche états-unien. Retapé à l’aube des années 2000 par une équipe de passionnés, le Grand Masti sert à présent de refuge aux amoureux de longue randonnée en quête de tranquillité.
Les rives du lac Mastigou, au sud-ouest de la réserve faunique Mastigouche, dans Lanaudière, saisissent par la beauté sauvage de leurs plages. La ville la plus proche, Saint-Zénon, se trouve à 18 km à vol d’oiseau, et la seule rumeur portée par le vent en cette splendide journée de mai est celle des pagaies qui font avancer un canot isolé, parfois couverte par le chant du huard.
La portion du Sentier national au Québec (SNQ) qui traverse le secteur est tapissée de mousse, témoignant de la rareté des visiteurs. « C’est une forêt où viennent peu de gens, à part quelques chasseurs à l’automne. En dehors des zones de coupes forestières, c’est vraiment resté à l’état sauvage », atteste Réal Martel, fondateur du SNQ et fervent bénévole contribuant à son entretien.
Si le septuagénaire nous entraine aujourd’hui dans ce coin reculé, c’est pour nous faire visiter un lieu cher à son cœur : un camp de pêche centenaire situé à 300 m de l’intersection des sentiers Mistikush et Chériore, à l’ombre des résineux et des merisiers. Caché par les arbres, le Rockledge Camp ne figurait sur aucune carte lorsqu’il a été redécouvert en 2004, se remémore le bénévole.
L’ère des clubs privés
Pour comprendre l’histoire de ce camp, on doit remonter au milieu du XIXe siècle, à la fin du régime seigneurial au Québec, aboli par loi en 1854. La haute société ayant perdu ses privilèges de chasse, la pratique se popularise, provoquant une diminution rapide des populations animales. À tel point qu’en 1885, l’État confie la protection du poisson et du gibier d’une partie de son territoire à des intérêts privés : des compagnies et particuliers qui détiennent l’accès exclusif à des terres publiques en contrepartie d’un loyer.
Cette action marque l’avènement des clubs privés de chasse et de pêche dans la province. Le Mastigouche Fish and Game Club, devenu depuis le Centre du pourvoyeur Mastigouche, est l’un d’eux. Maintenant inscrite au patrimoine culturel, la pourvoirie est fondée à la fin des années 1800 aux abords du lac de la Chute, dans la municipalité de Mandeville. Ses membres sont en majorité des Américains séjournant dans l’arrière-pays québécois à la faveur du récent développement du chemin de fer.
Populaire, le club se développe jusqu’à compter, en outre de son hôtel, plusieurs dizaines de chalets en bois rond, dont une vingtaine sont encore debout. Des camps satellites, indépendants du club, apparaissent aussi dans le secteur. C’est le cas du Rockledge Camp, sis à une quinzaine de kilomètres au nord-ouest de la pourvoirie. Propriété d’un certain Bob Drysdale venu de New York, sa construction date des alentours de 1925, selon Jean-Louis Roy, membre du Comité du patrimoine de Mandeville et auteur de livres sur l’histoire de la région.
Âgé de 87 ans, l’historien connaît intimement le camp, au sein duquel il a travaillé pendant deux saisons. « À 19 ans, on m’a dit qu’il était temps que je commence à travailler, et j’y suis monté comme guide. » À l’époque, l’oncle, la tante et le cousin de Jean-Louis Roy étaient basés au chalet pour assurer l’intendance et guider la chasse – mais surtout la pêche – du propriétaire et de ses amis.
« Il y avait toujours un guide par canot. Si un Américain voulait pêcher, il s’asseyait en face du guide avec sa canne à pêche – parce que les Américains ne pêchaient qu’à la mouche. Quand le pêcheur capturait une truite, le guide s’en occupait. En extérieur, c’est le guide qui allumait le feu, faisait fondre la graisse, cuire les patates et les œufs durs, préparait le café », se rappelle Jean-Louis Roy.
Au camp même, le bâtiment principal était relié à une annexe plus petite, où se faisait la cuisine et où logeait la famille Roy. Par rapport aux autres camps des environs, le Rockledge était assez luxueux, précise l’historien, car le site disposait de l’électricité et de l’eau courante, acheminée depuis la montagne par tuyaux. Jean-Louis Roy estime que, en incluant le Mastigouche Club et les camps satellites situés alentour, l’activité de ces chalets faisait vivre une centaine d’employés originaires de Mandeville pendant l’été.
Un paradis de la longue randonnée
Abandonné à la fin des années 1950, le camp était encombré de débris lorsqu’il a été redécouvert, et ses bâtiments n’avaient plus ni porte ni fenêtres. C’est sa proximité avec le SNQ, alliée à la splendeur du site, qui a convaincu Rando Québec – à l’époque, la Fédération québécoise de la marche – de remettre les lieux en état, avec l’accord de la Sépaq et sous la supervision de Réal Martel.
Rebaptisé le Drysdale dans un premier temps, l’endroit recevra finalement l’appellation de Grand Masti à son ouverture au public en 2005, en l’honneur du territoire. Masti fait référence à Mastigouche, qui tirerait son origine d’un mot anichinabé ou attikamek qui signifierait « là où le bois est petit », selon la Commission de toponymie du Québec.
Lorsqu’on pénètre dans la clairière où se trouvent le chalet et son annexe, l’air fraîchit instantanément, du fait de la proximité du lac en contrebas. Avec leurs rondins solidement imbriqués les uns dans les autres, ces bâtisses ne font pas leurs 100 ans. Autour d’elles, les vestiges de puits et deux hautes cheminées en pierre témoignent de l’activité passée. À l’intérieur du chalet principal, la pièce centrale est enveloppée d’une douce obscurité et l’odeur du bois domine. Le lieu est aussi rustique qu’accueillant, notamment grâce aux travaux d’isolation du plancher et du toit menés par Réal Martel et son équipe.
Qu’on ne s’y trompe pas : si le camp dispose d’un poêle à bois, d’une installation au propane pour cuisiner et de plusieurs espaces de couchage, il n’est pas un endroit de villégiature. Il sert aujourd’hui de refuge aux adeptes de la longue randonnée, activité toute désignée sur le site étant donné son isolement et sa difficulté d’accès (voir encadré). « C’est fait pour être un lieu de passage. On chemine sur le sentier, on se repose au camp, on s’y réchauffe, on se sèche et on repart », indique Grégory Flayol, directeur général adjoint responsable des programmes à Rando Québec.
En matière de difficulté, les sentiers entourant le site sont de niveau intermédiaire, mais exigeants car en montées et en descentes. Ils valent cependant le détour : en suivant le Chériore (14 km) vers le sud-est, les randonneurs évoluent sur une falaise qui surplombe la rivière Mastigouche Nord, les points de vue se succédant les uns aux autres dès les premiers kilomètres du sentier ; l’un d’eux permet d’admirer, à partir du km 7, une série de petits lacs sauvages.
Ce sont des panoramas que les randonneurs rencontrent également sur le sentier du lac Joe (14,9 km) qui fait suite au Chériore et expose à la vue de jolis lacs. Le sentier Mistikush (10,3 km), à l’est du refuge, moins panoramique, donne à voir le lac Saint-Anselme, « l’un des plus beaux de ce coin de la réserve », selon Réal Martel, car tout en longueur et entouré de sable.
Au gré des saisons
Concernant les paysages, il faut savoir que la réserve faunique Mastigouche n’est pas une aire protégée, et certaines coupes forestières sont visibles depuis les sentiers entourant le lac Mastigou. Malgré tout, on trouve dans le secteur de vieux peuplements d’arbres : sapins baumiers, peupliers, érables rouges et plusieurs essences d’épinettes et de bouleaux.
La faune n’est pas non plus en reste sur ce territoire où se côtoient ours noirs, lynx, loups, cerfs de Virginie, castors ou dindons sauvages. Nous avons d’ailleurs croisé un orignal et un aigle royal au cours de notre courte visite ! Les amateurs de pêche pourront attraper de la truite mouchetée dans le lac Mastigou, selon les conditions réglementées par la Sépaq.
Selon Réal Martel, chaque saison révèle différemment le charme du site. « À l’automne, on perd un mois à cause de la chasse à l’orignal, mais juste après vient la saison des couleurs. Au printemps, c’est beau, car on voit loin en forêt avant que les feuilles ne sortent. Et puis l’été, il y a de belles plages [de sable fin], et on peut se baigner. »
L’hiver, le ski de randonnée nordique et la raquette s’y pratiquent à condition d’être bien équipé… et un tantinet aventureux ! Car le Mistikush de même que le Chériore sont isolés et chacun ne fournit sur son parcours qu’un abri à trois côtés, en outre du Grand Masti. « Comme les sections sont très longues, c’est vraiment très ardu. C’est une expédition », confirme Grégory Flayol qui souligne que l’éloignement du site et la restriction des activités qu’on peut y faire est aussi ce qui a sauvé le chalet de la dégradation. « C’est quelque chose de vieux, mais qui est encore debout avec le temps, qui offre un panorama, une ambiance, un calme incroyables… Ce site, c’est vraiment l’esprit du Sentier national. »
| Accès au site Depuis Saint-Zénon : accès par l’accueil de la zec des Nymphes (poste Zénon), ou par le stationnement du parc régional des Sept-Chutes, à Saint-Zénon. De là, marcher 14,2 km sur le sentier des Nymphes avant d’emprunter le sentier Mistikush sur 10,3 km.
Depuis Mandeville : faire 22 km en prenant la rue Saint-Charles-Borromée qui devient le rang Mastigouche et suivre les indications de la réserve faunique Mastigouche. Passé l’accueil Catherine (fermé en hiver), marcher sur le sentier du lac Joe pendant 14,9 km avant d’emprunter le sentier Chériore sur 14 km.
Pour passer la nuit au refuge Grand Masti, réserver auprès de Rando Québec.
Source : Rando Québec |
En bref
La visite d’un ancien camp de chasse et de pêche devenu un refuge à l’intention des usagers du Sentier national au Québec.
ATTRAIT MAJEUR
Un chalet rustique en bois rond dont les murs regorgent d’histoire.
COUP DE CŒUR
La vue sur lac Mastigou.




