Entre accessibilité et mise en péril de l’environnement
La fréquentation d’un parc national met-elle à mal sa préservation ? L’équilibre est précaire, comme on le constate dans les sentiers achalandés du parc national Torres del Paine, au Chili.
Extirpés du confort de nos vies modernes, nous retrouvons en longue randonnée une vulnérabilité qui nourrit la lucidité. La nature reprend sa juste place au centre de notre existence. Nous nous moulons à elle, ce qui nous rappelle notre interconnexion avec les espèces d’un écosystème plus vaste. C’est ce que j’adore des longues distances parcourues à pied. Mais dans le parc national Torres del Paine, au Chili, malgré la beauté saisissante des glaciers, des lagunes et des montagnes, je n’ai jamais pu atteindre cet état d’esprit : l’achalandage des sentiers et le sentiment de ne jamais quitter la société et ses incohérences ont rendu impossible cette communion.
La popularité du circuit du O (et surtout celle du circuit du W, la section inférieure de la boucle) est telle qu’il est nécessaire de réserver les nuitées des mois d’avance. Il faut naviguer sur les sites de trois compagnies d’hébergement différentes. Lorsque, trois semaines avant notre départ, notre premier gîte a été annulé pour cause de fermeture anticipée, mon copain et moi avons préféré nous imposer un programme ambitieux : nous nous savions capables de combiner deux jours en un et privilégiions de loin ce défi à celui de jongler de nouveau avec notre plan de séjour. J’étais prête pour cette dure journée de 43 km.
Le jour J, nous partons avant le lever du soleil, la lampe au front. Nous progressons à un bon rythme jusqu’à ce qu’un garde forestier, au km 24, nous arrête : « The trail is closed .» Bien que nous ayons une réservation pour le soir même, le jugement est impitoyable : il nous faut rebrousser chemin. Nous apprenons sur place que la Conaf (Corporación Nacional Forestal) instaure en tout temps des heures limites de passage, imposées par l’intermédiaire de ses gardes-parc, afin de s’assurer que tous et toutes marchent à la lumière du jour. Même si nous avançons à une allure qui nous assure largement d’arriver avant les dernières lueurs du couchant (en plus d’avoir survécu à l’obscurité matinale), nous devons nous conformer à cette règle établie selon la cadence moyenne – c’est-à-dire considérablement plus lente que la nôtre – des gens qui fréquentent le parc.
Je comprendrai plus tard qu’avec nos sacs paquetés pour une autonomie complète et nos journées d’une vingtaine de kilomètres, nous étions d’étranges bibittes dans le décor, à l’opposé de la clientèle qu’attire normalement Torres del Paine.
Se tricoter un plan B
Nous revenons sur nos pas, découragés par cette impression de n’aller nulle part. Nous parvenons tout de même à transformer le plan de match pour randonner malgré tout, dans le sens inverse de ce que nous avions prévu.
Nous comprenons en chemin à quel point ce W est victime de sa popularité. Nous dépassons constamment des randonneurs et randonneuses. Soulager sa vessie devient une tâche complexe dans ce territoire presque aussi dénudé que fréquenté. Trop souvent décorés de papier de toilette à leur pied, les bosquets m’apprennent que je ne suis pas la première à les sélectionner pour y trouver l’intimité. Ma capacité d’émerveillement et ma patience fondent comme neige au soleil tandis que nous traversons une triste forêt brûlée.
Tous et toutes, nous faisons la file en soirée dans le but d’effectuer notre enregistrement, peu importe que nous dormions en refuge luxueux, dans un prêt-à-camper, dans une tente prémontée ou encore dans celle que nous traînons nous-mêmes. Dans ce parc, il est en effet possible de doser son autonomie en n’apportant que ses vêtements et ses collations, et en louant tout le reste sur place. On peut également cheminer de refuge en refuge, au gré des installations qui comportent des douches, des toilettes, des poubelles, de l’électricité et quelquefois même un bar ainsi qu’un restaurant. Ces commodités paraissent alléchantes, mais la facilité qu’elles procurent entraine visiblement une désolante surcharge du site.
Malgré cette fin de saison, nous sommes une trentaine à observer les emblématiques trois tours de granit qui ont donné leur nom au parc. Un groupe de femmes scande bruyamment sa fierté d’avoir réussi à se rendre là, une fille se prend en photo seins nus pour son compte Instagram, des familles mangent leur collation, une personne est en cours d’évacuation, attachée sur une civière. Un vrai cirque en plein air. Nous redescendons du point de vue à la queue leu leu.
De retour en ville, nous mettons par hasard la main sur Le Routard 2018-2019 qui présente le Chili. Il nous confirme que notre profonde insatisfaction n’est pas uniquement liée à notre rendez-vous manqué avec le circuit complet du O. Il corrobore notre plus vive irritation : « En haute saison, le randonneur en quête de communion avec la nature sauvage risque d’être déçu : avec 250 000 visiteurs par an, les grands sentiers de randonnée commencent étrangement à ressembler à des autoroutes encombrées… »
Attention à la moindre étincelle
L’écosystème qui nous a accueillis se remet encore lentement de cet incendie de 2011-2012 provoqué par un touriste ayant brûlé son papier hygiénique pour s’en débarrasser. La personne aurait tardé à en aviser les autorités, laissant les flammes ravager 109 km2 d’un lieu désigné réserve mondiale de biosphère par l’Unesco depuis 1978. Compte tenu de ses vents à en sécher les dents des pumas, Torres del Paine succombe rapidement à la moindre étincelle. En 2005, un autre visiteur avait causé la perte de 162 km2 en raison d’un brûleur échappé au sol.
Le potentiel financier de cette richesse naturelle aurait-il pris le pas sur la conservation de la biodiversité ?
L’accessibilité à la nature est en soi une mission noble. Ce contact favorise l’attachement à notre environnement et nourrit l’envie d’en prendre soin. Or, la propension à offrir une expérience qui imite le confort la vie urbaine camoufle parfois l’importance d’adopter l’éthique du randonneur : ne laisser aucune trace. Il semble complexe de trouver l’équilibre d’une durabilité à la fois économique, sociale et environnementale.
L’interaction de ces trois piliers a fait l’objet d’une étude en 2019. Celle-ci s’intéressait à la conjecture entre la durabilité et les événements sportifs tenus dans ce parc (Jennifer Valarde-Menary, Small scale sport events and sustainability: A case study in Torres del Paine National Park, Chile, Université du Pacifique). Sa conclusion met en lumière une problématique d’ordre systémique : « Le modèle de fonctionnement du parc paraît s’aligner davantage sur le modèle d’un parc national que sur celui d’une réserve de biosphère. Alors que le modèle de fonctionnement des parcs nationaux s’efforce davantage de protéger l’environnement physique et la biodiversité, il exclut une collaboration fructueuse avec les humains. Au lieu de résoudre les problèmes entre les humains et la nature, ce modèle cherche strictement à limiter l’interaction humaine et non à comprendre la nature du problème. » Torres del Paine semble donc éprouver des difficultés à joindre ses responsabilités relatives à son statut de parc national (conservation durable des écosystèmes forestiers) et celles relatives à son statut de réserve de biosphère (promotion d’une biodiversité qui inclut le développement économique). Ses initiatives pour sauvegarder la biodiversité se concentrent sur la restriction de l’accès, laissant un éléphant dans la pièce : l’empreinte néfaste que laisse l’humain dans ce paysage, faute de connaissances.
Ainsi, le parc tente de contrôler son achalandage en rendant obligatoires les réservations depuis l’incendie de 2011-2012, mais l’effort ne compense pas l’éducation de la clientèle qu’il cible. Une carte officielle représentait les sentiers en indiquant leur distance en durées approximatives et omettait volontairement toute notation en kilomètres. Ce genre d’approche, comme le fait de décréter des temps de passage très stricts, échoue à responsabiliser les usagers par rapport à l’influence de leurs décisions sur leur propre sécurité, celle des autres et l’environnement. Entre la préservation et l’accessibilité, l’équilibre s’est rompu, fragilisé par une insouciance générale et systémique.
Malgré la beauté indéniable de Torres del Paine, ce parc national reproduit finalement l’une des plus importantes problématiques de notre ère : comme dans les villes contemporaines, on peut allègrement faire abstraction de l’environnement pour privilégier son confort et son bonheur individuels. On en ramène quelques bons égoportraits et la culpabilité (ou l’ignorance) de faire partie d’un problème plus grand que soi.
En bref
Les circuits O et W dans le parc national Torres del Paine, au Chili, où on découvre la Patagonie et la précarité de la préservation d’une richesse naturelle.
ATTRAIT MAJEUR
Un sentier très accessible qui ravit quiconque est en quête d’une douce initiation à la longue randonnée, et ce, sans avoir à acheter tout le matériel.
COUP DE CŒUR
La vue sur l’impressionnant glacier Grey et les ponts suspendus pour y parvenir.
MISE EN GARDE
Il faut s’attendre à rencontrer beaucoup de gens. Randonneurs et randonneuses en quête de tranquillité et de communion avec la nature, s’abstenir.





