Devenir un accro du fastpacking

  • Photo Joan Roch

Pourquoi marcher à un rythme contemplatif quand on peut courir comme un lapin ? Notre collaboratrice chausse les souliers ultralégers de trois adeptes du fastpacking, la version agile de la randonnée pédestre.

Charlotte Levasseur Paquin est arrivée en sueur au rendez-vous que je lui avais donné. Elle avait couru sans sac à dos, rapide comme le vent. Malgré la saison fraîche, elle portait des vêtements légers sur sa fine silhouette. Chaque fois qu’elle en a l’occasion, elle se déplace à la course, afin de se préparer aux longues distances, qu’elle parcourt en mode fastpacking.

« Le fastpacking se situe à la jonction entre la course en sentier et la randonnée », explique Charlotte Levasseur Paquin, 34 ans, physiothérapeute. Quelques années plus tôt, alors qu’elle traversait les Chic-Chocs en traînant dix jours de provisions, elle a commencé à réfléchir au moyen d’alléger ce qu’elle transportait pour faciliter sa progression dans les sections techniques. « Je trouvais qu’un sac moins lourd correspondait davantage à ma physionomie », note celle qui a finalement réussi à franchir les 650 km du Sentier international des Appalaches (SIA) en dix jours, un record. Elle est donc devenue une passionnée du fastpacking un peu par accident, par nécessité.

Un mince bagage

Au fil de randonnées, Charlotte Levasseur Paquin a adapté son matériel de façon à accroître à la fois son autonomie et sa rapidité. Son sac ne contient plus que 3 kg d’équipement. La coureuse n’hésite pas à tailler sa brosse à dents, à réduire la quantité de dentifrice et à se contenter d’un savon pour tout désinfecter. En outre, elle n’emporte que quelques vêtements. Elle raccourcit les cordes dont elle se sert pour maintenir la bâche qui l’abrite. Ses bâtons de course font office de poteaux. Le matelas de sol est si fin qu’elle le qualifie de « feuille de papier ». Elle n’utilise ni réchaud ni casserole, ne mangeant que des aliments froids. « Il faut être prêt à sacrifier le confort pour plus de confort », croit celle qui a établi en 2023 le record de vitesse sur le East Coast Trail (portion sud), à Terre-Neuve-et-Labrador, 210 km de sentiers en trois jours.

Joan Roch aime repousser les limites de son corps. En hiver, il court jusqu’à son travail en short, jambes nues. Lorsqu’il a envisagé de partir de Key West, en Floride, pour se rendre jusqu’à Forillon, la pointe nord des Appalaches sur le territoire continental québécois, il s’est tourné vers le fastpacking en portant sur ses épaules un sac de seulement 4 kg, hors eau et nourriture. Pendant 105 jours en 2023, il a parcouru 3700 km sur différents sentiers, traversant des marécages infestés d’alligators. Le consultant en informatique de 51 ans est convaincu que les adeptes du fastpacking sont des randonneurs ayant échangé l’impression de sécurité offerte par leur matériel contre de la débrouillardise. « On emballe ses peurs », affirme celui qui a l’habitude de courir en sandales. « Les gens vont en nature, poursuit l’auteur des livres Ultra-ordinaire, mais n’ont pas envie de subir ce qui va avec. Ils craignent d’avoir froid ou chaud, d’avoir faim ou soif. Moi, je tente de m’amuser de ce qui m’arrive. »

Le sac de Vincent Robert, 43 ans, programmeur, est le résultat d’années de tests itératifs. Chaque article rangé dans le sac de 4 kg a été soigneusement pesé. Parmi ses effets, Vincent Robert a une bâche qui le protège de la pluie et qu’il peut également enfiler à la manière d’un poncho lorsqu’il marche. Minimaliste, l’adepte de plein air préfère dormir dans un sac bivouac, qui a la forme d’un sac de couchage mais qui est confectionné en toile fine. Le soir, il s’installe en moins d’une minute : il gonfle le matelas et déroule son sac de couchage qu’il insère dans le sac bivouac. Ancien randonneur converti à la course en sentier, il voit le fastpacking comme une « continuité de la randonnée ». De son point de vue, c’est surtout une « façon de préparer son matériel pour avancer plus rapidement ».

Charlotte Levasseur Paquin connaît son sac comme le fond de sa poche, puisqu’elle le façonne en fonction de ses aventures. Elle lui ajoute des coutures, le consolide, car « l’équipement ultraléger est souvent fabriqué en matériaux moins robustes », croit-elle. Elle rapièce le tissu pour le renforcer là où il y a des déchirures superficielles. Les sangles doivent quelquefois être raccourcies afin que le sac soit ajusté à la taille. Le moindre détail compte lors des périples au long cours. Comme le matériel ultraléger est souvent onéreux, la jeune femme s’en sort en utilisant une bâche et des cordes qu’elle tend au moyen de ses bâtons de course. Toutefois, on économise sur la nourriture. En effet, sur les sentiers des Appalaches, il faut compter environ 1000 $ par mois pour se nourrir, mais on réduit le coût de moitié en avançant rapidement. Pour rendre l’aventure encore plus accessible, Charlotte Levasseur Paquin déshydrate elle-même ses aliments, qu’elle envoie par la poste sur le sentier ou qu’elle cache avant de commencer le parcours.

La force mentale, cet indispensable

Lorsque Joan Roch raconte ses aventures de fastpacking, on a l’impression d’être plongé dans un épisode de Crocodile Dundee. Avant d’entrer dans les marécages du nord de la Floride, il appréhendait cette zone connue pour ses alligators et ses serpents. Pourtant, il avait déjà pataugé dans la boue des Everglades, donc il pensait savoir un peu à quoi s’attendre. « Sur le moment, c’était les deux pires jours de mon expédition, à avancer avec de l’eau noire jusqu’à la taille pendant des heures. Je me sentais vraiment loin de chez moi à crapahuter comme ça au milieu des reptiles. » Après avoir passé toute la journée à patauger, il a rencontré un randonneur « à gros sac » qui venait lui aussi de franchir ce bourbier. « J’avais déjà du mal à garder mon équilibre, je n’ose pas imaginer combien de fois je serais tombé dans l’eau si j’avais eu un sac comme le sien. »

Joan Roch a quitté les lieux le jour suivant sous une pluie torrentielle. Afin de dormir au sec et de ne pas mouiller l’intérieur de sa tente, il a dû laisser ses uniques vêtements dehors. Le lendemain matin, alors qu’il ne faisait que 12 °C, il lui a fallu essorer son pantalon et son t-shirt et repartir aussitôt pour éviter l’hypothermie. « Si j’avais su ce qui m’attendait, j’aurais probablement fait demi-tour. Une fois sorti du pétrin, j’ai réalisé que finalement, ça n’avait pas été si difficile que ça. »

Histoires d’eau

Vincent Robert gère son hydratation à la manière d’un lama. L’été dernier, lors d’une randonnée de 250 km dans le Point Reyes National Seashore, une aire protégée en Californie, effectuée en autonomie durant trois jours, il l’a échappé belle. Parti en n’emportant que quelques gorgées d’eau, il pensait s’approvisionner un peu plus loin, mais le ruisseau était asséché. Le point d’eau suivant était inaccessible à cause de ronces. Finalement, à la fin de la journée, il a réussi à remplir ses gourdes. « Et à 500 m de là, alors que je m’installais pour la nuit, j’ai découvert qu’il y avait des douches », se rappelle-t-il en rigolant. Cette journée-là, il a donc franchi 66 km sans ravitaillement en eau. Pour un randonneur, ça se serait traduit par trois jours de marche en terrain complètement sec. En d’autres termes, être léger permet une agilité accrue. Si les conditions météorologiques changent, si des ressources font défaut ou si un danger se présente, le randonneur allégé pourra fuir la difficulté plus aisément que celui qui est chargé.

Vincent Robert a aussi vécu l’inverse : trop d’eau. Alors qu’il parcourait les sentiers de l’Estrie, il a été tiré du sommeil en pleine nuit parce que la pluie pénétrait son sac bivouac. Les amis qui l’accompagnaient dormaient dans des hamacs, protégés quant à eux par des bâches. Or l’un d’entre eux n’avait pas bien orienté sa toile, et l’eau a empli son hamac ; il s’est réveillé avec de l’eau autour de lui comme s’il s’était allongé dans une baignoire ! Vers 3 heures du matin, pour éviter l’hypothermie aux deux inondés, le groupe a plié bagage et s’est mis en marche. Depuis, Vincent Robert s’est procuré une bâche dont il maîtrise l’installation à la perfection.

Photo Joan Roch

Endurance féminine et légèreté

Chaque fois que Charlotte Levasseur Paquin prépare son sac pour une nouvelle expédition, elle sait qu’elle reviendra transformée, physiquement, bien sûr, mais surtout mentalement. Le fastpacking a façonné la femme déterminée qu’elle est aujourd’hui. « Ça m’a vraiment libérée. Je crois que ce sport est émancipateur. » Seule au cœur de la forêt, entourée de fougères géantes ou sur une crête escarpée, Charlotte Levasseur Paquin se reconnecte avec elle-même. « Dans la nature, je suis ramenée à mon statut d’être humain. Le paysage est vaste, et je me sens petite. C’est un exercice d’humilité qui me renouvelle, me questionne. Je reviens aux éléments de base. »

Selon elle, les sports d’endurance sont généralement perçus comme étant réservés aux hommes. Cette perception se renforce par leur représentation dominante dans les médias, où ce sont principalement eux qui accomplissent des prouesses. Pourtant, d’un point de vue physiologique, « posséder un utérus est un avantage dans les sports d’endurance, notamment en raison du taux de graisse corporelle plus élevé chez les femmes ».

Les origines

En s’intéressant aux origines de ce sport, on découvre que le premier record de vitesse sur l’Appalachian Trail remonte à 1948, bien avant que le terme fastpacking ne soit inventé. C’est en 1948 qu’Earl Shaffer, un vétéran de la Seconde Guerre mondiale, décide de parcourir au complet les 2050 miles (3300 km) de sentier en un seul voyage. Bien évidemment, il ne disposait pas de l’équipement de pointe ni des ressources d’aujourd’hui. Portant un simple havresac rempli de ce qu’il jugeait le strict nécessaire, dont un poncho servant également de toile de tente et un sac à pommes de terre., il a entrepris cette traversée comme un défi à la fois physique et spirituel.

Earl Shaffer recherchait avant tout une immersion totale dans la nature, éloignée de toutes les préoccupations contemporaines. Sa démarche incarne toujours l’esprit du fastpacking : avancer rapidement, muni de peu, en redéfinissant le nécessaire. Cette tendance combinant aventure et simplicité séduit un nombre croissant de personnes en quête de liberté. Chacun choisit son propre style : certains investissent dans un équipement ultraléger et technologique tandis que d’autres adoptent l’héritage de Earl Shaffer, optant pour du matériel de base et une expérience proche de la nature.

Peu avant de mettre le point final à ce reportage, j’ai consulté une dernière fois mon dictionnaire et voilà ce que j’ai trouvé : randonner, de l’ancien français randon, qui signifie « grande vitesse » ; de l’ancien français randir, « courir avec précipitation, avec empressement ». Le fastpacking, une philosophie vieille comme le monde ?