Le ski de fond à la française

  • Photo Julien Dorol

Si vous êtes de ceux qui croient que, peu importe le côté de l’Atlantique, on pratique le ski de fond de la même manière, détrompez-vous : il existe de réelles différences, a constaté notre collaborateur.

L’hiver ? Quel hiver ? Il nous aura fallu franchir la barre des 1400 m d’altitude pour enfin le revoir. Dans la vallée savoyarde du Beaufortain, d’où l’amoureuse et moi arrivions, une météo anormalement clémente pour la mi-mars laissait planer le doute quant à la possibilité de notre séjour de ski de fond. Or, c’était sans compter sur l’enneigement exceptionnel dont jouit la station des Saisies, notre destination. Le domaine skiable niché entre 1650 et quelque 2000 m se situe en effet face à une vallée ouverte sur l’ouest, qui favorise les précipitations. Sa position en face et à proximité du toit des Alpes, le mont Blanc (4810 m), contribue également à en faire un piège à or blanc.

Quelques semaines auparavant, nous avions déjà expérimenté comment une élévation de quelques centaines de mètres peut faire toute la différence dans ce coin de pays. Sur le plateau d’accueil de la station d’Autrans-Méaudre, dans le massif du Vercors, à 1050 m d’altitude, les conditions étaient de type ski de bottine ce jour-là. En cause : une mince couche de neige durcie et sale par endroit. Un peu découragés, nous sommes néanmoins montés à bord d’une navette qui nous a menés dans un autre secteur, près de 300 m plus haut, juste pour voir. Nos sourires sont vite revenus : un généreux tapis blanc aussi immaculé que rapide nous y attendait, à notre grand étonnement.

Ce type de scénario sera monnaie courante dans les décennies à venir dans les Alpes, qui se réchauffent deux fois plus vite que la moyenne sur Terre. Si bien que la chaîne de montagnes a déjà perdu un mois d’enneigement depuis les années 1970, en plus de connaître des hivers marqués notamment par des épisodes pluvieux, surtout en basse et moyenne altitudes. Résultat : il faudra prendre de plus en plus de hauteur pour espérer chausser ses longues spatules. Dans ce contexte, Les Saisies, l’une des dix plus grosses stations françaises de ski de fond (sur environ 250) en termes de fréquentation, fait figure de valeur sûre. Ce n’est pas pour rien qu’on la surnomme le grenier à neige de la Savoie : il en manquera ailleurs bien avant ici.

Paw ! Paw !

Officiellement, la France compterait approximativement 4 millions de pratiquants de ski de fond d’âge adulte. Ce chiffre, qui est une extrapolation, prépandémique de surcroît, doit cependant être relativisé, car le ski de fond est avant tout un loisir prisé lors des vacances hivernales : le tiers des Français s’y adonne seulement en février. Qui plus est, il ne prend pas en considération l’engouement sans précédent pour le biathlon qui frappe le pays ces années-ci. Grâce à des figures comme Martin Fourcade, un biathlète français qui a gagné cinq médailles d’or aux Jeux olympiques d’hiver et 33 globes de cristal en Coupe du monde, enchaîner ski de fond et tir à la carabine est plus populaire que jamais.

Photo Maxime Bilodeau

« Les cours de biathlon sont si populaires auprès des jeunes qu’il nous faut parfois refuser des participants. Pour les refusés, se voir reléguer à la seule pratique du ski de fond est un peu vécu comme une punition », raconte Arnaud Chalons, moniteur pour l’École du ski français (ESF). Le résident du val d’Arly voisin – et amateur des Cowboys fringants, excusez du peu – nous initiera justement à ce sport d’origine militaire qui combine deux disciplines qui n’ont rien en commun. « C’est ce qui confère son charme au biathlon, fait valoir notre guide. On doit en même temps être capable de pousser la machine et se concentrer pour atteindre les cibles. »

Direction le site utilisé pour les épreuves de biathlon des Jeux olympiques d’hiver de 1992, à Albertville. Pour nous y rendre, nous empruntons la Glacière, la première piste à ouvrir chaque année grâce à la neige de la saison précédente conservée sous une épaisse couche de sciure ou de copeaux de bois. « Grâce au “snowfarming”, nous réalisons généralement nos premières sorties de ski de fond dès la mi-novembre », nous explique Arnaud Chalons en installant notre emplacement de tir. Ce dernier se situe à 50 m des cibles sur lesquelles nous devons prouver notre adresse à la fois en position couchée et debout. Aussi bien dire : très loin.

Photo Maxime Bilodeau

La leçon commence par une familiarisation avec la carabine à plomb, qu’on apprend à empoigner, épauler et armer. Une fois la séquence assimilée, on passe à la phase de tir, ce qui implique de « construire » sa position et de contrôler sa respiration pour mieux mettre en joue sa cible et – c’est le but – l’atteindre. Ah oui, il y en a cinq différentes, quoique côte à côte à toucher, c’est donc dire qu’il faut vite enchaîner après chaque coup en corrigeant ses erreurs. Dès lors qu’on ajoute de l’intensité sous la forme de courts efforts en pas de patin, notre taux de succès déjà assez maigre se réduit comme une peau de chagrin. En station debout, c’est encore pire. Appelons cela du tir de non-précision.

L’endroit où skier

À proximité de la Glacière se déploie l’ensemble du domaine nordique. Quelques poussées suffisent pour glisser jusque dans la Réserve naturelle régionale de la tourbière des Saisies, un site protégé de 300 ha où courent la majorité des pistes. Plus grande tourbière acide d’altitude de l’arc alpin, ce territoire héberge une centaine d’espèces protégées ou menacées, comme l’andromède à feuilles de polium, qui se reconnaît au blanc rosé de ses fleurs. À ne pas confondre avec les saxifrages, ces plantes qui croissent à proximité des pierres dans les alpages du secteur. Le nom Saisies signifierait d’ailleurs « pays des rochers » dans le patois local mâtiné d’ancien français.

Les pistes larges sont damées pour le pas classique et pour le pas de patin. Nous rencontrons toutefois peu d’adeptes du premier style sur notre chemin, et ce, malgré les conditions idéales de ski de printemps. Ceci expliquant peut-être cela, il n’est pas rare de croiser des groupes d’adultes qui participent à des cours d’initiation au « skating » en compagnie d’un ou plusieurs moniteurs de l’ESF, reconnaissables à leur uniforme rouge. On ne voit pas ça au Québec. « En France, on a l’obligation de détenir un diplôme d’État pour encadrer des activités sportives. C’est un métier à part entière », nous indique Arnaud Chalons, qui se fait justement un plaisir de corriger le style, euh, caractéristique de l’auteur de ces lignes.

Même si nous évoluons essentiellement en forêt, l’itinéraire est parsemé de trouées visuelles sur les massifs environnants de Belledonne, des Aravis, etc. Le cadre est vraiment superbe. Nous finissons par déboucher sur le site de la Palette, un vaste plateau situé en contrebas du mont Bisanne (1941 m). La vue dégagée sur le mont Blanc couronne l’effort fourni pour grimper jusqu’ici. Avis aux intéressés : il est possible de casser la croûte à la cabane des chasseurs, un joli petit chalet en bois rond qui fait office de restaurant d’altitude. Et si vous abusez de génépi, l’alcool fort savoyard, n’ayez crainte : le retour au point de départ est en grande partie descendant. Fiou.

Ce reportage a été rendu possible par Auvergne-Rhône-Alpes Tourisme.

En bref

Un séjour de ski de fond dans les Alpes françaises.

Attrait majeur

Le paysage ouvert sur l’horizon découpé de (très) hauts sommets.

Coup de cœur

L’effervescence dans le village alpin, où on ne trouve pas de grosses barres d’immeubles en béton : que des chalets coquets.

auvergnerhonealpes-tourisme.com