Se libérer du feu

  • Crédit Simon Diotte

L’association camping et feu est universelle. Toutefois, les feux en territoire sauvage représentent des risques qu’on sous-estime. Est-il temps de revoir notre dépendance psychologique au feu ?

 

En juin 2020, Gino Cistera concrétise un rêve : il part pour la première fois de sa vie en expédition de randonnée en autonomie pendant plusieurs jours. La chaleur étouffante, juste au-dessous des 30 °C, ne freine pas son enthousiasme. Il stationne sa voiture et amorce son périple sur une portion du Sentier national dans la municipalité de Labelle, dans les Laurentides. Première étape : l’ascension de la montagne du Gorille.

Après quelques kilomètres de marche, vers 13 h de l’après-midi, il aperçoit une fumée diffuse. « Mon premier réflexe a été de croire que des gens se cuisinaient un repas en forêt », se souvient ce randonneur de 53 ans. Mais la fumée s’intensifie. Au sommet du Gorille, c’est la stupéfaction : un feu de camp, allumé et abandonné par des excursionnistes, est hors de contrôle. Par les racines, les flammes se propagent à un arbre. « Soudainement, j’ai eu peur pour ma sécurité », confie Gino Cistera à Géo Plein Air.

Sans grande réserve d’eau, il ne peut éteindre le brasier. « Et il n’y avait pas de plan d’eau à proximité », se rappelle ce résident de Bois-des-Filion, qui ne perd pas une minute et téléphone au 911. Le service d’urgence le localise. Peu de temps après, la Sopfeu (Société de protection des forêts contre le feu) le contacte et envoie immédiatement une équipe en hélicoptère. Pour assurer sa sécurité, Gino Cistera s’éloigne de cette bombe à retardement. Dans les heures qui suivent, il entend le ronronnement de l’hélicoptère qui combat les flammes sans discontinuer. Au final, le pire est évité, de justesse.

Ce qui sidère dans cette histoire, c’est que ce feu de camp a été allumé en période d’interdiction de faire des feux à ciel ouvert, en plein mois de juin, alors que le Québec connaissait un épisode de sécheresse et de chaleur d’une ampleur historique. En plus d’enfreindre la loi, les pyromanes n’ont pas, à leur départ, complètement éteint ce qui restait, que ce soit flammes, braises ou braisettes.

On se rassure en se disant qu’il s’agit sûrement d’un geste isolé. Erreur. Gino Cistera a poursuivi sa randonnée, et chaque soir, sur les sites de camping d’arrière-pays, les campeurs allumaient des feux sans se soucier du décret gouvernemental. « Dans certains cas, les flammes atteignaient de six à huit pieds de hauteur », témoigne avec effarement Gino, qui a tenté de décourager les campeurs. En vain.

Les feux en camping sont source de joie, d’ambiance conviviale, de chaleur. La plupart des Québécois, et probablement même la plupart des campeurs de la planète, ne peuvent dissocier camping et crépitement du feu : une nuitée de camping sans la chaleur réconfortante des braises est une aberration, la privation d’un plaisir millénaire. Néanmoins, le comportement d’allumer systématiquement des feux en camping n’est pas sans conséquence. L’explosion du nombre d’utilisateurs de la forêt pose de plus en plus de risque pour la nature et notre environnement, tandis que les changements climatiques rendent nos étés plus chauds et plus secs. Des conditions parfaites qui augmentent les probabilités de catastrophe. Est-il maintenant nécessaire de reconsidérer notre rapport au feu ?