Sortez vos pompes !

  • Photos Simon Diotte

Légers, compacts, multi-usages et abordables, les kayaks gonflables prennent d’assaut les plans d’eau de toute la planète. Est-ce une tendance qui se dégonflera ou le début d’une nouvelle ère dans l’univers du pagayage ? Tour d’horizon, à coups de pagaie, de ce sport nautique.

Par une belle journée du mois de juin, j’ai rendez-vous à Val-David, dans les Laurentides, avec Éric Marchand. Le but de la rencontre : le fondateur d’Aerosport Oka, une boutique spécialisée en sports nautiques, veut vaincre mes réticences vis-à-vis des kayaks gonflables que j’ai toujours considérés, sans preuve dois-je avouer, comme de vulgaires jouets de piscine. Or selon lui, ce sont les embarcations les plus polyvalentes du monde. Ne reste plus qu’à me convaincre de la chose. Les sceptiques seront-ils confondus, dus, dus, comme l’anticipait le Capitaine Bonhomme à une autre époque ? (Désolé, les jeunes, pour la vieille référence…)

Éric Marchand sort deux kayaks de son arsenal : un tandem ainsi qu’un second pour trois personnes. Il les gonfle en quelques minutes grâce à des pompes électriques, attachent les bancs qui sont aussi gonflables, et nous portageons les esquifs jusqu’à la rivière du Nord, à proximité de sa maison. Pendant deux heures, pagaie à la main, le quinquagénaire me vante les qualités de ces embarcations pendant que je saute d’un modèle à l’autre pour contre-vérifier ses dires. Cet ex-champion de ski aérotracté (snowkite) réussit tellement bien sa présentation qu’à la fin de notre excursion en rivière, des doutes m’assaillent : ai-je vraiment raison de résister à la vague gonflable ?

Car oui, le poids léger de ces embarcations de 10 à 20 kg est un charme. Il devient si facile d’aller s’amuser sur l’eau sans se déboîter l’épaule ! Même un enfant de 11 ans arrive à portager un kayak empli d’air, ai-je vu, de mes yeux vu. Nulle nécessité de les souffler à l’hélium. À nous les étendues d’eau difficilement accessibles, sans accès digne de ce nom, en se faufilant à travers la forêt ou sur des pentes abruptes !

Qui plus est, ces esquifs sont modulables à point. Par exemple, un kayak tandem ou trois places se transforme, simplement en déplaçant un banc au centre du bateau, en kayak simple – on ne peut en dire autant d’un canot ou d’un kayak à coque dur. La légèreté et l’aileron flexible des kayaks gonflables les rendent aisément manœuvrables sur H2O, tandis que leur banc gonflable est aussi confortable qu’un sofa…

Leur stabilité exemplaire réduit presque à néant le risque de chavirage. « Cette caractéristique séduit les photographes animaliers, qui s’adonnent à leur activité sans craindre de plonger à l’eau avec leur coûteux matériel », donne en exemple Éric Marchand, ex-photographe de métier. Si jamais on chavire dans un rapide, la récupération s’avère un jeu d’enfant, donc pas de technique complexe à apprendre.

« Les gens peuvent tomber à l’eau 25 fois dans un rapide pendant une excursion en kayak gonflable et ils ne seront pas fatigués, car ils peuvent remonter à bord de leur embarcation au milieu de la rivière. En kayak rigide, si les gens ne savent pas esquimauter, ils doivent nager jusqu’aux berges et vider l’embarcation manuellement », explique Alex Dubreuil, fondateur de Rivière Concept, qui organise des excursions en eau vive en kayak gonflable sur la rivière Jacques-Cartier, dans la région de Québec.

Visiblement, un nombre sans cesse croissant de personnes sont plus ouvertes d’esprit que moi et craquent pour les kayaks gonflables. La vente de ces embarcations est, depuis quelques années, la vache à lait d’Aerosport Oka. « Les gens sont à la recherche d’une manière simple et efficace de jouer sur l’eau, et les kayaks gonflables répondent à la demande », constate le commerçant. Ces kayaks se gonflent en 5 à 10 minutes au moyen d’une pompe manuelle et encore plus rapidement si on utilise une pompe électrique à batterie ou qui se branche sur la prise 12 V de la voiture. « La pression pour les kayaks gonflables varie de 3 à 10 psi, contre 15 à 20 psi pour les planches à pagaie. Ils prennent donc moins de temps à gonfler », note notre expert.

Les kayaks gonflables plaisent aux gens à la recherche d’une embarcation portable, légère et aisément entreposable. Beaucoup d’adeptes pratiquent le nomadisme automobile, la fameuse vanlife. C’est le cas de Mathieu Quintard, un trentenaire qui parcourt les routes du Québec à bord de son GMC Ventura 1990 aménagé. « Au départ, j’ai craint le côté gadget de la chose, mais depuis quatre ans, je n’ai subi aucune crevaison. Je range le sac de kayak sous mon lit, et dès que l’occasion se présente, j’en profite. J’aime par-dessous tout me laisser porter par le courant en contemplant la nature », observe ce grand voyageur devant l’Éternel.

Porté par la vague du SUP gonflable

Les engins gonflables sont connus dans la communauté des aventuriers depuis belle lurette, toutefois ils rejoignent depuis peu le grand public en raison notamment de l’essoufflement de l’engouement envers la planche à pagaie. « Les gens ont testé les planches à pagaie gonflables. Ils font maintenant confiance aux embarcations gonflables, mais ils n’aiment pas la position debout. Ils se présentent donc en boutique pour ajouter des bancs sur leur planche. Je leur fais réaliser qu’en réalité, ce dont ils ont besoin, ce n’est pas une planche avec des bancs, mais la vraie affaire, c’est-à-dire un kayak gonflable », témoigne Éric Marchand.

Même son de cloche de la part de Jean-Sébastien Massicotte, copropriétaire de la boutique Pagaie Québec, qui a pignon sur rue dans l’arrondissement Sainte-Foy–Sillery–Cap-Rouge, dans la Vieille Capitale. « Les kayaks gonflables offrent le meilleur des deux mondes : une excellente portabilité et un grand confort en même temps qu’une performance tout à fait respectable », affirme ce kayakiste confirmé. Ils conviennent autant à l’exploration des lacs que des rivières. « Leur capacité de transport – jusqu’à 600 lb – ouvre la porte à de courts voyages de kayak-camping », soutient Jean-Sébastien Massicotte.

Ces kayaks constituent également un remarquable outil pour démocratiser l’accès aux rapides. « Leur grande stabilité et leur capacité autodrainante abaissent les barrières à l’entrée de l’eau vive », indique le directeur technique à Eau vive Québec, Trevor L’Heureux. Ce dernier se dit convaincu qu’on peut avoir autant de plaisir dans un kayak gonflable que dans un kayak rigide. « Il y a des avantages et des inconvénients à chaque type d’embarcation, pour les débutants comme pour les pagayeurs expérimentés », philosophe-t-il.

Un large spectre de qualité

Attention, pagayeurs, les kayaks gonflables ne s’équivalent pas. Les consommateurs peuvent dénicher des produits vraiment pas chers dans les grandes surfaces ou en ligne. En échange de quelques centaines de dollars, ces kayaks en plastique sont comme… des ballons de plage. « Ces bateaux sont vulnérables au moindre choc et à l’usure du temps », prévient Jean-Sébastien Massicotte. Dès qu’ils percent, ils se réparent difficilement et aboutissent après quelques saisons dans les sites d’enfouissement, ce qui n’est ni écologique ni économique.

Beaucoup de consommateurs craquent pour les embarcations au design tape-à-l’œil vendues en ligne mais déchantent lorsqu’ils les mettent à l’essai. « Je conseille aux personnes intéressées d’aller voir les modèles dans un magasin spécialisé et de poser les bonnes questions afin de trouver chaussure à leur pied. Je vois souvent des gens qui arrivent en boutique avec une idée en tête et repartent avec complètement autre chose », remarque Jean-Sébastien Massicotte.

Comment distinguer un kayak bas de gamme d’un modèle de qualité ? La première caractéristique à prendre en considération, ce sont les matériaux utilisés pour le construire. Les bons kayaks sont faits en PVC, comme les rafts des compagnies de rafting. Cependant, il importe de tenir compte de l’intérieur de ces pneumatiques : les bons kayaks possèdent une construction à point tombant (drop stitch). Cette technologie, qui proviendrait des planches à pagaie, consiste en une multitude de filaments de fibres qui à l’intérieur retiennent les parois entre elles, solidifiant la structure.

Le plancher du cockpit des bons kayaks possède cette construction solide. Résultat : l’embarcation ne pliera pas sous le poids du pagayeur. Un tel plancher est tellement ferme qu’il supporte le poids d’un utilisateur en position debout. « C’est une caractéristique recherchée par les pêcheurs », relève Éric Marchand. La construction des kayaks gonflables haut de gamme est entièrement à point tombant, ce qui les rend extrêmement rigides et très glissants sur l’eau. Du point de vue de la performance en milieu aquatique, on s’approche d’un kayak rigide.

Côté prix, on doit débourser de 700 à 2000 $ pour une bonne embarcation qui ne se dégonflera pas de sitôt. En ce qui concerne l’entretien, un petit nettoyage après utilisation, et le tour est joué. « Avec les années, il faut parfois resserrer une valve à l’aide de l’outil qui est fourni à l’achat du kayak. Sinon, pas grand-chose à signaler », mentionne Jean-Sébastien Massicotte. En cas de crevaison, les garanties des fabricants sont assez solides. « Les réparations ne sont pas complexes non plus. Les gens les effectuent eux-mêmes », ajoute le commerçant. Selon Éric Marchand, un kayak gonflable vous accompagnera toute votre vie. Gonflable ou rigide, la question se pose plus que jamais.

Kayak gonflable ou packraft ?

Les deux embarcations sont souvent confondues. Comment les distinguer ?

-Les kayaks gonflables sont plus pesants – leur poids est de 10 à 20 kg – et plus encombrants. « Ça s’explique par une fabrication robuste en PVC. Ils se transportent donc dans un sac à dos de la taille d’un sac de sport de type duffle bag. Certaines poches possèdent des roulettes », décrit Éric Marchand, d’Aerosport Oka. La plupart des kayaks gonflables sont autovidants. Plus longs et plus effilés, ces kayaks peuvent être rapides sur l’eau et laissent davantage d’espace pour les pieds que les packrafts, les rendant plus conviviaux lors de longues sorties.

-Un seul mot suffit pour décrire les packrafts : ultralégers. Ces esquifs affichent entre 3 et 5 kg sur la balance, et leur construction en polyuréthane thermoplastique (TPU) les rend extrêmement compacts quoique moins résistants à l’abrasion. Ils se rangent dans une poche de la taille d’un sac de couchage. Ils séduisent davantage les aventuriers qui doivent franchir un cours d’eau pendant une expédition de randonnée pédestre ou de vélo de montagne que les excursionnistes. « C’est l’idéal pour les gens qui font du multi-activité », souligne Alex Dubreuil, fondateur de Rivière Concept, qui propose des excursions en eau vive en kayak gonflable sur la rivière Jacques-Cartier, dans la région de Québec. Il existe des packrafts avec jupette spécialement conçus pour la descente de rapides.

En matière de prix, les deux types d’embarcations sont assez comparables. Chacun répond à un besoin. Une réflexion s’impose avant de passer à la caisse.