Des bénévoles, des scies et du cœur
Vous êtes-vous déjà demandé comment il se fait que les sentiers de randonnée restent praticables, saison après saison ? Dans le réseau de Sentiers frontaliers, la réponse tient en un mot : bénévoles. Ces gens passionnés, armés de scies, de sécateurs… et de bonne humeur, veillent sur pas moins de 150 km de sentiers.
Le printemps 2025 n’a pas été de tout repos. Les tempêtes de l’année précédente – verglas, bourrasques et deux ouragans (Béryl en juillet, Debby en août) – ont laissé des cicatrices bien visibles. Dès décembre, en marchant sur le mont Gosford, j’ai compris que le nettoyage serait costaud : arbres cassés, branches partout, sentiers méconnaissables.
Alors j’ai joint le comité organisateur de la corvée printanière. Pour rouvrir les sentiers à temps, il faudrait des bras. Beaucoup de bras. Et des scies. En deux jours au mois de mai, la soixantaine de bénévoles a cumulé 500 heures de travail acharné, de débrouillardise… et de fous rires dans les branches. C’est un véritable exploit collectif, car nous avons effectué presque autant d’heures qu’en une année entière. En effet, en 2024, Sentiers frontaliers avait totalisé 641 heures de bénévolat.
Parmi les bénévoles mobilisés au cours de la fin de semaine, plusieurs vivaient leur toute première expérience d’entretien léger en sentier (voir encadré). Le rendez-vous avait été donné à 8 h 30, et rapidement, les équipes de trois à cinq personnes se sont regroupées. Chaque groupe se voyait informé du tronçon de sentier à entretenir, de l’itinéraire pour s’y rendre – souvent à pied, dans l’arrière-pays – et de l’horaire (demi-journée ou journée complète, selon l’énergie).
Avant le départ, en compagnie d’autres bénévoles chevronnés, j’ai rappelé quelques consignes et répondu aux dernières questions. Avez-vous une scie ou un sécateur ? Pour le marteau, un seul par équipe suffit, il sert à poser les balises rouges ou bleues. Ramassez les déchets si vous en trouvez. Oui, c’est la chasse à l’ours… mais nous sommes chanceux, pas de chasseurs aujourd’hui ! Oui, effectivement, il y a encore de la neige et de la glace au sommet, ce n’est pas une blague ! R’virez de bord au plus tard à 16 h et pensez à nous aviser de votre retour. Et surtout… on se retrouve autour du repas en fin de journée !
Autant de raisons de s’impliquer que de branches au sol
Pourquoi prendre une ou deux journées de congé pour scier, élaguer et marcher des kilomètres dans des sentiers sauvages, sans réseau cellulaire, souvent sous la pluie… et avec de bonnes courbatures au réveil ? J’ai trouvé la réponse au fil des conversations échangées en gravissant un sommet ou autour d’un lunch partagé au soleil.
Elisabeth Janssens, de Notre-Dame-des-Bois, une localité située au pied du mont Mégantic, a choisi de vivre l’expérience en famille, avec son conjoint et leur enfant de huit ans, et tous trois ont mis la main à la pâte dans le secteur de Brise-Culotte ; je ne vous dirai pas qui a vraiment brisé ses culottes ce jour-là, mais je peux vous assurer qu’ils ont bien rigolé ! Julien Bras, revenu à Sherbrooke après la corvée, m’a écrit : « Les plans, les équipes, la bouffe en fin de journée, les discussions… c’était vraiment deux jours de fun ! J’ai l’impression d’avoir découvert une belle grande famille d’amis des sentiers. » Dominique Joly, de Saint-Mathias-sur Richelieu, m’a également parlé de la richesse des rencontres ; elle a même échangé ses coordonnées avec Isabelle Langevin, une bénévole de Hampden, histoire de planifier des randonnées ensemble cet été.
Un autre moment fort, pour moi, a été de découvrir, sur la liste des bénévoles, le nom de Linda Piché, de Saint-Célestin, dans le Centre-du-Québec. Nous effectuons ensemble des patrouilles de sensibilisation pour les Sentiers frontaliers, et je la connais aussi pour son engagement infatigable dans l’entretien du Sentier national en Mauricie. Ce que je ne savais pas, c’est qu’elle viendrait accompagnée de deux complices : Jacques Goulet, président du Sentier national en Mauricie, et sa femme, Raymonde Verville, qui habitent Trois-Rivières.
Dès les premières étapes de préparation, notre comité organisateur avait repéré plusieurs chablis – ces enchevêtrements d’arbres déracinés ou tombés – qui allaient nécessiter l’usage de scies à chaîne. Même si des habitués comme Claude Gosselin, de Cookshire-Eaton, sont toujours fidèles au poste, des renforts étaient les bienvenus. Pour manier une scie à chaîne de façon sécuritaire, il faut une carte de compétence, l’équipement adéquat… et un bon coup de main. Jacques Goulet avait tout ça, et il a généreusement prêté main-forte.
Et puis, il y a Julie Demers, aussi de Notre-Dame-des-Bois. Quand je lui ai demandé pourquoi elle s’était portée volontaire, sa réponse m’a à la fois touchée et fait sourire : « Je voulais faire ma part. Et ma part, avec les compétences que j’ai, c’était de vous cuisiner une belle soupe. Pour vous réconforter, vous encourager, vous dire que vous êtes bons après une super grosse journée. » Après un petit silence, elle a ajouté en riant : « Mais je ne pensais pas en faire pour 60 personnes ! J’étais estomaquée quand je l’ai su, la semaine passée. Je croyais que nous serions une quinzaine ! »
Après une fin de semaine comme celle-là, difficile de ne pas ressentir un attachement encore plus profond à ces sentiers et envers la communauté qui les fait vivre. Chaque scie brandie, chaque arbre dégagé, chaque repas partagé vient nourrir quelque chose de plus grand que nous : le rêve collectif d’un réseau de randonnée accessible, vivant et respecté.
Entretenir un rêve, protéger un territoire
En marchant dans ces sentiers, je pense souvent aux bâtisseurs qui, il y a 30 ans, ont osé imaginer un corridor pédestre reliant les montagnes frontalières. Ce rêve, ils l’ont matérialisé à la force des bras… et il continue de rester vivant grâce à l’engagement de toute une communauté. Justement, Robert « Berto » Paradis, de Sainte-Cécile-de-Whitton, l’un des fondateurs de Sentiers frontaliers, était présent lors de la corvée printanière. Infatigable, toujours généreux de ses conseils, il m’impressionne par sa persévérance et son ingéniosité – c’est lui qui a conçu nos ponts et abris trois faces.
Mon implication à moi va au-delà des corvées. Je participe également aux patrouilles de sensibilisation dans la réserve écologique du Mont-Gosford, la seule réserve écologique située dans la province naturelle des Montagnes Blanches. J’adore y faire découvrir les trésors que nous traversons : la sapinière à oxalide des montagnes, une forêt rare… un véritable sanctuaire pour la grive de Bicknell, une espèce d’oiseaux désignée vulnérable au Québec et considérée comme menacée au Canada.
À la fin de notre corvée printanière, Gilles Bournival, bénévole aussi impliqué dans les Sentiers de l’Estrie, l’a bien résumé : « Eh oui, pour avoir des sentiers dégagés, ça prend des gens qui s’impliquent. » Grâce à cette mobilisation, « nous pourrons consacrer notre temps à améliorer les infrastructures, au lieu de dégager les sentiers tout l’été », souligne Jacinthe Garand, de Lac-Mégantic, qui coordonne le programme Adopter un tronçon.
Enfin, il y a Monique Scholz, présidente de Sentiers frontaliers. Présente du début à la fin, elle a pris le temps de remercier chaque bénévole, un à un, avec cette chaleur et cette sincérité qui donnent envie de revenir, encore. Dominique, une des bénévoles, m’a dit en repartant : « Monique est absolument fabuleuse. J’ai besoin de plus de gens comme elle dans ma vie. » Je n’aurais pas dit mieux.
À force de marcher, de scier et d’échanger, on finit par réaliser qu’un sentier, ce n’est jamais seulement une ligne dessinée sur une carte : c’est un fil vivant, tissé à même les efforts, les rêves et les liens entre les gens, un fil qui nous relie aussi à ceux qui ont osé le tracer il y a 30 ans.
Encadré #1
Trois façons concrètes de s’impliquer
- Rejoindre le groupe Facebook Bénévolat en plein air au Québec. Cette initiative à laquelle participent Rando Québec et Vélo Québec offre diverses occasions de bénévolat.
- Se référer au réseau VolonTerre Québec. Le réseau national des bénévoles en environnement coordonne entre autres des activités de nettoyage et de plantation d’arbres.
- Contacter les gestionnaires de sentiers. Sentiers frontaliers organise chaque année des corvées et gère le programme Adoptez un tronçon. Consulter le site internet ou la page Facebook de Sentiers frontaliers pour en savoir davantage.
Si chaque coup de scie permet aux sentiers de randonnée d’exister, il n’y a pas que des corvées sur le terrain pour s’impliquer. On peut choisir de siéger à un conseil d’administration, de contribuer aux communications (médias sociaux, site internet, etc.) ou de négocier des droits d’accès afin de maintenir la continuité des sentiers. Et si, vous aussi, vous faisiez partie de la grande famille des bâtisseurs de sentiers ?
Encadré #2
Sentiers frontaliers : 30 ans de passion partagée
Inspiré du légendaire Appalachian Trail, ce réseau né en 1995 sillonne le territoire ancestral des W8banakiak (Abénakis), dans le Ndakina – leur terre. Le mot W8banaki vient de « W8ban » (lueur, lumière, aurore) et « Aki » (terre) : le peuple de l’aurore. Aujourd’hui, au-delà de 150 km de sentiers relient les plus hauts sommets du sud du Québec, du mont Gosford (1193 m) au pic Frontière (1175 m) en passant par le cap Frontière (1154 m), un parcours sauvage et magnifique qui s’étire, d’ouest en est, de Chartierville à Saint-Augustin-de-Woburn.
Encadré #3
L’entretien léger, mode d’emploi
L’entretien léger consiste généralement à enlever les branches qui bloquent le sentier et les déposer du côté bas du sentier, à couper la végétation qui envahit le chemin, à dégager les balises de la végétation et les corriger au besoin. Aucun outil motorisé ni formation spécialisée n’est nécessaire. Rando Québec a produit un manuel des normes en aménagement de sentiers accessible sur son site internet. Le manuel est illustré et donne des astuces pratiques pour le dégagement de l’aire de marche, la coupe et l’élagage des arbres.



