Temagami, antre de la culture ontarienne du canot
J’ai toujours cru que l’épicentre de la culture du canot se situait au Québec. Que ce soit par les canoteurs fabuleux, les coureurs des bois ou encore la traite des fourrures, le fondement même de la présence française en Amérique gravite autour de cette embarcation. Pourtant, en traversant la frontière de mon Abitibi-Témiscamingue natale pour aller visiter mes amis ontariens, j’y ai découvert une culture du canot vibrante et autre, ébranlant mes convictions profondes.
J’ai subi un choc culturel en partant, pendant une semaine, pagayer dans l’un des hauts lieux du canot canadien : Temagami, municipalité dont le vaste territoire est situé entre le Témiscamingue et le Grand Sudbury, considéré comme la porte d’entrée de l’Ontario ultrasauvage. Et qui de mieux pour mettre cette culture de la pagaie en relief que le légendaire Hap Wilson ?
Hap Wilson est un canoteur et explorateur reconnu à travers le Canada pour ses expéditions sur les grandes rivières du nord de l’Ontario et du Manitoba, ses livres et les combats qu’il a menés pour protéger les vieilles forêts un peu partout au Canada. Il possède plusieurs chalets sur la rivière Lady Evelyn, en plein cœur de Temagami, endroit où sa femme, Andrea, et lui accueillent chaque été plusieurs canoteurs en quête d’aventure.
C’est à bord d’un hydravion, canot attaché au flotteur, que j’ai survolé une partie de l’immense territoire aux innombrables parcours pagayables. Lors de l’atterrissage, Hap et Andrea m’attendent patiemment au bord de l’eau. Pagaies à la main, dans la soixantaine, ni grands, ni petits, tous deux habillés en canoteurs d’expérience. Chemises à carreaux, bandanas et chapeaux : tout y est. Les salutations sont rapides. Il nous reste quelques kilomètres à pagayer et trois portages à franchir avant d’arriver à leurs cabanes au milieu des bois. Je lis dans leurs yeux qu’ils se demandent à qui ils ont à faire. Un autre journaliste attiré par les exploits de Hap ? Un influenceur soucieux de s’afficher en compagnie de pagayeurs renommés ? Andrea me confirmera plus tard que beaucoup de « vedettes » des réseaux sociaux viennent les voir chaque année dans l’espoir que de se montrer avec Hap leur donnera davantage de visibilité. L’authenticité de leur démarche sème le doute.
Toujours est-il que nous nous élançons sur la rivière. Une heure plus tard, nous arrivons en vue de Cabin Falls, endroit où Hap et Andrea passent leurs étés. Je suis estomaqué par la magnificence de leur coin de paradis. Les petits chalets parsemés en bordure du cours d’eau sont d’une simplicité et d’une beauté remarquables. Toutefois, ce qui marque le plus est la salle à manger, son patio donnant directement sur la chute d’une hauteur d’environ 30 m. J’ai peine à croire que j’aurai le privilège d’y passer les cinq prochains jours. Assurément, s’intéresser à la culture du canot en Ontario présente certains avantages.
À partir de là, je ne force pas les choses. J’essaie d’écouter, d’observer attentivement et de découvrir pourquoi Temagami attire chaque année plusieurs milliers de pagayeurs alors que l’équivalent au Témiscamingue, à distance équivalente de Toronto du côté québécois, est peut-être parcouru au maximum par une centaine de canoteurs.
Bien sûr, j’avais déjà conscience que quelque chose d’important dans la culture ontarienne était lié au canot. Comme plusieurs, j’ai visionné les films produits par l’Office national du film de la légende canadienne, Bill Mason. L’icône ontarienne du canot a inspiré des générations de pagayeurs partout au pays par ses prouesses techniques et sa capacité de vulgarisation.
J’ai néanmoins compris à quel point l’embarcation était populaire en Ontario lors de ma première visite à Huntsville, en périphérie du parc provincial Algonquin. Aussi vrai que surprenant, Huntsville est au canot ce que Mont-Tremblant est au ski alpin : magasin spécialisé, boutique orientée sur les sports de pagaies, restaurants aux noms évoquant le canot, tout y était. Mais plus que cela, la ville était bondée de gens qui partaient pour une sortie en plein air ou revenaient, pagaie à la main. Mon ami Nate Smith, alors gérant pour la compagnie Algonquin Outfitters, m’avait confirmé que son magasin possédait approximativement 300 canots disponibles à la location et que durant l’été, ce n’était parfois pas suffisant pour combler la demande. À titre de comparaison, à deux heures de voiture de Huntsville se trouve l’Abitibi-Témiscamingue où, à ma connaissance, on ne compte qu’une cinquantaine de pagayeurs actifs.
Les jours passés à Temagami me prouveront que l’observation faite à Huntsville n’était pas le fruit de mon imagination. Manifestement, il se passe ici quelque chose qui ne se produit pas chez moi. Chaque jour, lorsqu’assis au bord de la chute près de la cabane, je vois canoter des familles avec de jeunes enfants, de jeunes adultes, des amis à la retraite et autres Ontariens qui dans certains cas semblent ne posséder aucune expérience préalable. Au fil de mes explorations quotidiennes en compagnie de Hap, je me rends compte que la rivière Lady Evelyn comporte certains des portages les plus laborieux que j’ai pu faire dans ma vie. Les chutes, oui, sont belles et spectaculaires, mais elles sont infranchissables. Pour les contourner, il faut parfois se fier à de simples planches qui servent de passerelle à flanc de falaise. Cette réalité ajoute à ma surprise de constater un aussi fort achalandage.
En marchant en forêt, ou quelquefois en maniant la pagaie, Hap me parle de l’amour qu’il porte à Temagami. La rivière Lady Evelyn est, selon lui, la plus belle du monde. « J’ai dû la faire au minimum 200 fois, de nuit, de jour ou à contre-courant. Chaque fois, quelque chose m’a émerveillé. ». La splendeur du cours d’eau est effectivement frappante. Les chutes qui s’y succèdent sont particulièrement impressionnantes, notamment celle de Bridal Veil (« voile de la mariée »). Le nom parle de lui-même.
Le soir venu, je regarde les cartes en compagnie de Hal et Andrea. L’immensité des possibles est étourdissante. Il me faudrait sans doute plusieurs étés pour parcourir l’ensemble des trajets qui se déploient sous mes yeux à travers les lignes topographiques. Hap ne fait qu’exacerber mon envie d’explorer : « Ici, la truite mord à chaque lancer. Là, les falaises font partie des lieux sacrés importants pour les Teme-Augama Anishnabai. Ce lac-ci est limpide comme aucun lac en Ontario. » Andrea renchérit en racontant certains souvenirs croustillants de quelques-unes des innombrables expéditions auxquelles elle a participé avec son mari. Mon regard se perd dans le réseau hydrographique qui s’offre à moi et mon esprit dérive en imaginant ce qui ne demande qu’à être exploré.
Une culture en eau calme
Durant l’un de nos soupers, je demande à Hap pourquoi, selon lui, l’engouement pour le canot est aussi vif en Ontario. Il affirme que c’est d’abord une question de disposition hydrique : « Au Québec, vous avez développé votre sport en fonction des grandes rivières sportives, qui sont omniprésentes chez vous. Cela fait en sorte que le sport est moins accessible, parce qu’il est plus difficile de descendre des rapides que d’effectuer des circuits en eau calme. En Ontario, tout s’est développé autour de circuits de lac. C’est le cas à Temagami, mais également dans les parcs provinciaux Algonquin, Killarney ou Quetico. » Force est de s’aviser qu’il a un peu raison. Quand je pense au Québec, à l’exception de la réserve faunique La Vérendrye en Abitibi et en Outaouais, du secteur autour du lac Kipawa au Témiscamingue et du Nord québécois, je connais en effet très peu d’endroits comparables, sur le plan des réseaux hydrographiques, à la série de parcs ontariens que Hap et Andrea étaient capables de me nommer. En outre, les parcours québécois sont habituellement moins bien cartographiés.
La différence entre nos réseaux hydrographiques s’observe même au niveau de nos embarcations. En Ontario, la plupart des canots sont fabriqués en fibre et ultralégers ; ils sont construits pour être portagés. Du côté québécois, les canots sont généralement en plastique ; ils sont plus robustes, plus lourds et sont conçus pour affronter les rapides et résister à des impacts involontaires contre les roches.
Il reste tout de même que nos approches respectives face au canot sont aussi liées à l’éducation. J’ai questionné un autre Ontarien d’origine à ce propos, Wally Schaber. Fondateur de plusieurs grandes compagnies rattachées au canot comme Black Feather, il m’a appris que les portes d’entrée aux sports de pagaie des deux provinces n’avaient pas été les mêmes : « Le développement du canot récréatif au Québec s’est fait autour des clubs de canot-camping destinés à une clientèle adulte ; l’eau vive fait partie intégrante des activités offertes par ces clubs. Du côté ontarien, ce sont surtout des camps de vacances pour les enfants et les adolescents qui font découvrir le canot ; les parcours choisis sont donc la plupart du temps moins risqués, ce qui explique un peu que nos façons de faire ne soient pas les mêmes. »
N’empêche, mon questionnement perdure. Face aux Ontariens que j’ai croisés sur la Lady Evelyn, que beaucoup d’un point de vue québécois jugeraient extrême, j’ai l’impression que l’idée même du plein air n’est pas la même. La réponse la plus satisfaisante à cet égard me vient du professeur spécialisé en plein air Manu Tranquard, de l’UQAC : « La relation des francophones et des anglophones avec le plein air a été très différente. Pour les francophones, le canot, c’est la traite des fourrures, métier difficile et dangereux. Par la suite, les rivières sont devenues l’endroit où étaient effectuées la drave et la récolte de bois. Bref, pour les francophones, la nature est devenue un lieu dangereux synonyme d’un travail éreintant et mal payé. Du côté anglophone, le plein air est devenu un lieu d’émancipation et de grande beauté. Les chantiers de coupe, comme dans la vallée de la rivière Dumoine, appartenaient aux anglophones. Lorsqu’ils y allaient, ce n’était pas pour risquer leur vie en travaillant, c’était pour profiter d’un endroit d’une grande beauté qu’ils fréquentaient de temps à autre pour pagayer, peindre ou relaxer, ordinairement par l’entremise de clubs privés. » Selon lui, nos récits collectifs différents ont mené à une perception moderne de la nature différente, et donc à des cultures du plein air différentes.
En dehors de ce qui distingue nos façons de faire du canot, une chose certaine sur laquelle tout le monde sera d’accord réside dans le fait que Temagami est objectivement un endroit de toute beauté. Les rivières et lacs d’eau claire entourés de pins blancs et de pins rouges parfois plusieurs fois centenaires ont de quoi faire taire les plus loquaces. La grandeur des paysages impose un respect et participe à nous faire sentir petits dans cet espace gigantesque. Après avoir quitté Hap et Andrea, que je qualifie aujourd’hui d’amis, j’ai réalisé que même si notre langue maternelle est différente ou que nos manières de canoter ont été forgées par deux cultures distinctes, l’amour que nous éprouvons pour le territoire et qui nous pousse à l’explorer pagaie à la main aplanit toutes les aspérités qui peuvent nous séparer.



