885 km de frissons

  • Photos Simon Diotte

Faire le tour de la Gaspésie en hiver, c’est 885 km de neige, de glace, de bourrasques et de paysages envoûtants, sans l’achalandage estival. Le bonheur.

« Je pense qu’il y a trop de neige », me déclare sérieusement Tommy Leahy, mon guide de la journée à RAC-City. Sur la planète glisse, on n’entend jamais, au grand jamais, un skieur ou un planchiste se plaindre d’un surplus d’or blanc. Toutefois, dans la profonde vallée de Rivière-à-Claude, minuscule village de la Haute-Gaspésie, une tempête qui déverse « trop de neige », c’est le genre de phénomène météorologique qui se produit.

Pendant la nuit précédente, 70 cm et plus de neige épaisse, formidablement légère, hyper douce et ouatée a enterré cette vallée située entre Marsoui et Mont-Saint-Pierre. Une répétition à l’échelle locale de la tempête du siècle. Tellement de flocons que lorsque j’émerge de ma nuitée dans la tente prospecteur de RAC-City, je me demande comment je vais sortir de cet enneigement.

C’est alors que Tommy Leahy, également homme à tout faire de RAC-City, une coopérative de plein air qui développe depuis trois ans le ski hors-piste dans ce village de 148 âmes, arrive à ma rescousse, alors que je ne l’attendais pas, sur sa motoneige tout-terrain, pelle à la main. Car chaque mètre de progression exige du pelletage. Il n’y a pas de temps à perdre, l’appel de la poudreuse se fait entendre.

 

 

Le chef-guide des lieux, Manuel Beauvais, et moi nous agrippons sur la motoneige afin de parvenir quelques kilomètres plus loin sur les pentes de la vallée de la rivière à Claude, qui se caractérise par sa neige abondante et sa quantité presque infinie de corridors de glisse. En cette journée pas comme les autres, nous devons creuser des canyons dans les murs de neige en vue de progresser en altitude. Dans les descentes, nous soulevons des nuages de poudreuse aussi facilement qu’un coup de vent balaie les feuilles mortes.

Il y a tellement de neige folle que c’est là que Tommy remarque : « Il y a trop de neige. » Il ajoute, dans l’expectative de descentes encore plus enivrantes dans les 24 ou 36 prochaines heures : « Quand la neige se compactera un brin, ça sera encore mieux. »

Après une série de descentes, je laisse Tommy et Manuel à leurs arpents de neige et je reprends la route tel le Vagabond (le chien de la fameuse série). Je suis en mission : faire le tour de la Gaspésie, ce classique québécois du voyage, mais en saison hivernale. Je ne veux pas juste admirer les décors de carte postale, je veux être dedans. Mon arrêt à RAC-City ne constitue que la première étape de mon périple de neuf jours, dont l’objectif est de découvrir les attraits gaspésiens hors du parc national de la Gaspésie et de me coller sur les glaces à la dérive du golfe du Saint-Laurent et de la baie des Chaleurs.

RAC-City, c’est la plus récente manifestation du phénomène de la conquête de l’hiver gaspésien. Des trippeux de ski, de vélo de montagne et d’agriculture bio ont formé cette coopérative dans ce patelin en déclin, à la population vieillissante, sis à une cinquantaine de kilomètres de Sainte-Anne-des-Monts. Là où il n’y avait rien, sauf des terres à bois, les gars et les filles créent des pistes de ski et de vélo de montagne, proposent des services de guidage et quelques hébergements rustiques tels que ma tente prospecteur. Le crédo de ces Glaube-Arbourois (gentilé passablement étrange des habitants de ce village) : rendre le ski hors-piste plus accessible.

« Notre territoire est unique, car nos pistes circulent en majorité dans des érablières matures qui n’ont pas nécessité d’aménagement. C’est un type de forêt rare dans le coin », dit Tommy. À l’approche des sommets, les pentes s’accentuent et des murs de glace s’accrochent aux parois rocheuses – un décor saisissant que, dans la tempête, je n’ai pu admirer autant que je l’aurais voulu. Cette nouvelle destination ski où règne une atmosphère un peu hippie méritera une autre visite.

Une mine de ski

Après une nuitée et une journée de glisse à RAC-City, je poursuis ma route. Direction Murdochville, 60 km plus loin, alors que la tempête sévit toujours. Sur la fort sinueuse route 198, la progression se fait à pas de tortue. Les rafales soulèvent des rideaux de neige, obstruant complètement la vue. Je remercie le ciel de rouler – pour la première fois de ma vie – dans un VUS électrique qui m’a été prêté.

Dans la tête de bien des Québécois, Murdochville est un village fantôme depuis la fermeture de la mine en 1999 et de la fonderie en 2002. Mais dans le petit univers du ski de montagne, c’est une cité effervescente. L’histoire est connue des initiés. Au milieu des années 2000, Guillaume Molaison et Éloïse Bourdon ont fondé le Chic-Chac, mettant en valeur le potentiel jusque-là inconnu du ski de poudreuse dans cette ville perchée à 600 m d’altitude, ceinturée de relief et ensevelie sous la neige.

Toujours en expansion, le Chic-Chac a frappé un grand coup l’hiver dernier en installant son quartier général dans l’ancienne église de la ville, rénovée avec panache au coût de 1,2 million de dollars. La nouvelle religion de l’endroit est le ski. La bière remplace le vin de messe, et l’odeur de la poutine l’encens. Des groupes de musique y officient. L’après-ski est maintenant à la hauteur de la glisse murdochvilloise.

En compagnie du guide Steve-Éric Savoie, de Carleton-sur-Mer, je pars skis aux pieds du quartier général vers le mont Copper, en passant par la rue principale, pas très vibrante il faut bien le dire. Cette montagne n’attire pas les foules, car ses versants ne sont pas très pentus (lire casse-cou), cependant c’est parfait pour moi, qui me qualifie de skieur intermédiaire. En ski de montagne, je privilégie davantage l’expérience montagne à la descente.

Dès que nous entamons la montée, les panoramas en jettent. Nous surplombons le centre-ville de Murdochville ainsi que les vestiges de la mine, et nous contemplons, à l’horizon, les parcs d’éoliennes coiffant les montagnes gaspésiennes. Un régal pour le photographe en moi. Après une descente en serpentant entre des arbres nains, nous retournons manger un lunch à l’église du Chic-Chac.

En après-midi, nous partons sur le mont du Porphyre, qui s’élève à 870 m d’altitude. Son attrait est sans pareil : il possède une longue crête dénudée où on a l’impression de marcher sur la Lune. La beauté du panorama nous fait oublier les efforts requis pour l’ascension. Nous revenons sur le plancher des vaches par la piste 00sex, une dénomination qui fait sûrement référence à l’expérience orgasmique de la descente !

Temple du ski, le Chic-Chac fait peu la promotion des autres sports hivernaux tels que le ski de fond et la raquette. La municipalité ne fait elle non plus aucun effort en ce sens. Pourtant, le potentiel local fait saliver. Outre l’exploration des monts Miller et du Porphyre, le site baliseqc.ca m’a permis d’apprendre l’existence du sentier à Marius, une boucle de 4,7 km dont l’entrée se situe au chalet d’accueil de la station de ski Mont-Miller.

Visiblement, le sentier n’a pas vu de raquetteurs depuis des lunes. La neige épaisse barre la route. Au prix d’incessants efforts, avec ma comparse Camille, nous progressons mètre par mètre, tombant parfois dans des trappes à neige qui se forment au pied des arbres. Difficile, mais ô combien satisfaisant ! De la raquette sauvage comme je l’aime. Quand nous atteignons quelque 800 m d’altitude, nous tutoyons les éoliennes. La raquette à Murdochville serait un bon filon à exploiter. Dommage que ça reste toujours dans l’ombre du ski de montagne.

Percé sans cohue

Après trois nuits à Murdochville, cap sur Saint-Georges-de-Malbaie, un village qui fait partie de l’agglomération de Percé. Jeffrey Samuel-Bond m’y attend dans son centre écotouristique en pleine revitalisation, Le Nordet, dont le bâtiment était jadis propriété de son grand-père. « Dans les années 1960 et 70, le motel Bond, de son ancien nom, était une institution locale. Son immense bar présentait des spectacles de musique et des matchs de lutte. Le géant Ferré y aurait fait des clefs de bras », me dit l’hôtelier tout en remédiant à un problème de tuyauterie.

Lors de mon séjour au début de février, le bar est silencieux, COVID oblige. Le Thuya Spa du Nordet, le seul du genre dans la région de Percé, est aussi en dormance. Désemparé, j’y trouve presque la motivation d’aller rejoindre le convoi de la liberté qui se prépare à prendre d’assaut Québec sous la gouverne de Rambo Gauthier… Quelques jours après mon passage, les restrictions seraient levées. Zut de zut !

Le Nordet se situe stratégiquement sur la pointe Saint-Pierre, l’une des trois avancées de la péninsule gaspésienne, avec la presqu’île de Forillon et le cap Percé. Face aux chambres grimpent des sentiers aux vues sensationnelles sur le rocher Percé. Ce territoire protégé par Conservation de la nature Canada renferme l’une des dernières forêts côtières toujours intactes de la région. Derrière Le Nordet, d’autres sentiers mènent à des milieux humides d’une beauté remarquable. C’est ici que je digère ma frustration pandémique.

Le Nordet me sert de pied-à-terre à partir d’où explorer Percé, l’une des plus belles villes du Québec en été, mais également en hiver. Une vingtaine de kilomètres de sentiers m’invitent à découvrir les montagnes et les phénomènes géologiques du Géoparc de Percé. Entre deux randos, je reconstitue mes forces au chaleureux café-librairie Nath & compagnie, au cœur de la localité, l’un des rares restaurants qui n’hibernent pas.

Une autre raison me retient à Percé : la visite du nouveau terrain de jeu de Jean-François Tapp, propriétaire du Camp de base Gaspésie, auberge centenaire située dans le hameau de Coin-du-Banc, et grand manitou de la série de courses Gaspesia. Durant le confinement, Jean-François n’en pouvait plus de végéter. « J’en ai profité pour explorer mon lot forestier, à l’arrière de mon auberge, ce que je n’avais jamais pu faire auparavant par manque de temps », me raconte ce gars très occupé, père de trois enfants. Ce qu’il découvre – entre autres des érablières et des dénivelés propices au ski hors-piste – l’enchante au plus haut point.

Pas question pour l’homme d’affaires de garder tout cela juste pour lui. Il défriche des pistes de vélo de montage et de fatbike, que je parcours en ski, histoire d’aller jouer dans la neige folle des pentes. Cet hiver, 4 km de sentiers attendent les visiteurs, et l’objectif à long terme est d’en avoir 12, sans compter les possibilités illimitées de ski ou raquette hors-piste. En soirée, la délicieuse table de l’auberge ne prend pas congé en basse saison. C’est à ce moment-là que je mets fin à mes résolutions de l’année, qui se résumaient à ne plus manger de dessert…

La baie des Chaleurs dans le froid

Repu, je repars sur la 132. À partir de Chandler, j’affronte une autre tempête. L’intensité des précipitations voile les percées visuelles sur la baie des Chaleurs. J’en profite pour avaler les kilomètres afin d’arriver le plus rapidement possible au centre de plein air Arpents verts, lové au nord-ouest de Carleton-sur-Mer. J’avais entendu parler, en termes élogieux, du sentier Le Samuel, une boucle difficile de 16 km.

Manque de pot, la piste n’est pas damée lors de mon passage. Les traceurs attendent la fin des précipitations. Un peu déçu, je me rabats sur le reste du réseau, qui vaut néanmoins le détour. Les pistes s’aventurent dans une vallée extrêmement encaissée. Le sentier de la Rivière offre un contact hors du commun avec le cours d’eau des lieux grâce à ses multiples ponceaux. Le sentier des Côtes porte bien son nom, en raison des inclinaisons de 12 à 15° et des virages en épingle à cheveux.

Justement, dans une courbe, ma tentative de virage télémark fait bien rire les végétaux. Morale de l’histoire : ne jamais sous-estimer les pentes gaspésiennes. C’est sur cette leçon d’humilité que je termine mon odyssée gaspésienne en réalisant que neuf jours, c’était largement insuffisant. Le retour à la routine ne sera pas facile.

En bref

Le tour de la Gaspésie en période hivernale : toutes les richesses de l’été, sans les foules.

ATTRAIT MAJEUR

Les paysages enneigés.

COUP DE CŒUR

L’ascension de la crête du mont du Porphyre, à Murdochville.