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Skier sans se ruiner

Ski La Tuque sort le grand jeu pour séduire les amateurs de glisse résidant à plus de 100 kilomètres de la montagne.

De Rouyn-Noranda à Montréal en ski

  • Photos Dominic McGraw

À la recherche d’un défi digne d’un grand explorateur, notre collaborateur Guillaume Rivest a skié de la porte de sa maison, à Rouyn-Noranda, jusqu’au centre-ville de Montréal. Récit d’un périple de 660 km en 26 jours, dans le froid glacial, la tempête et la pluie, en outre des ampoules aux pieds pour ajouter à l’adversité.

Emmitouflé dans mon sac de couchage, je peine à me réchauffer. Un petit coup d’œil sur la météo me confirme une température ressentie de–42 °C. Ouf, ma première nuit de camping sera longue. Nous sommes le 11 février 2022, je viens de quitter Rouyn-Noranda à skis en direction de Montréal pour une expédition qui, selon mes prévisions, durera approximativement 30 jours.

Cette aventure s’est dessinée sur un coup de tête. Des expéditions, j’en fais à la pelle, notamment comme guide d’aventure chez Exode. Toutefois, j’aspirais à quelque chose de plus gros. Pendant des années, j’ai esquissé des plans ambitieux, qui sont restés à l’étape de projets par manque de temps et d’argent, ou encore à cause de la pandémie. Bref, je rongeais mon frein dans l’espoir que les astres s’aligneraient un jour, ce qui me permettrait le départ vers le voyage épique tant attendu.

 

Cet alignement a été rendu possible grâce à Jacob Racine, lui-même aventurier et guide professionnel. À peine de retour de l’Arctique canadien où il skiait dans le cadre de l’expédition Akor, cet ami me faisait rêver avec ses récits captivants. Au détour d’une conversation téléphonique, je lui ai parlé de mes modestes projets qui n’aboutissaient pas. Il m’a écouté sagement, m’a prodigué quelques conseils et nous avons raccroché. Le lendemain, il m’a laissé un court message qui signifiait, pour l’essentiel, « si tu veux vraiment vivre une grosse aventure, n’attends pas que les astres s’alignent. Aligne les astres toi-même et fonce. » Ces paroles m’ont marqué. Peu importe ce qui allait se passer, j’avais la ferme conviction que l’hiver d’après, je partirais accomplir quelque chose qui aurait l’ampleur de ce dont je rêvais.

Au cours de l’automne 2021, les choses se sont bousculées. Toujours sans projet, la pandémie frappant de plus belle, voilà qu’après une chronique radio à l’émission Moteur de recherche livrée depuis mon domicile rouynorandien, j’ai finalement trouvé l’idée d’expédition tant attendue… une idée toute simple, à la limite de la banalité, celle de partir de la porte de ma maison, en Abitibi, et de me rendre à la maison de Radio-Canada à l’occasion d’une prochaine intervention radiophonique.

Seulement, au lieu de monter dans ma voiture, j’allais chausser mes skis. La distance d’environ 660 km serait franchie en 26 jours. Même en dormant dehors par des températures sibériennes (on pourrait aussi dire par des températures abitibiennes), je n’ai jamais regretté d’être parti, sauf que je vous mentirais si je vous disais que ça a été facile.

LE TÉMISCAMINGUE

Mon plan : gagner le Témiscamingue par les rivières et lacs gelés. Mon ami François Bédard, bachelier en plein air et tourisme d’aventure, m’accompagnera dans cette portion, la plus isolée du trajet, cheminant à travers la réserve faunique La Vérendrye. Une fois dans les Hautes-Laurentides, avec l’aide des frères Weir, je tricoterai mon chemin sur des routes secondaires jusqu’au parc linéaire Le P’tit Train du Nord, qui me mènera directement à Montréal.

Projet d’une désarmante simplicité, n’est-ce pas ? Mais bien sûr, l’aventure commencera là où les choses ne se passeront pas comme prévu. Ce qui arrivera assez vite.

Dès que nous quittons Belleterre, dernier village du Témiscamingue sur notre route, François éprouve des difficultés. Il peine à suivre le rythme prévu. Une conversation difficile s’impose alors : dois-je continuer seul ou devons-nous adapter le rythme de l’expédition ? Adapter le rythme ce sera.

Cependant, la situation empire. Les conditions deviennent plus pénibles, et François souffre d’intenses douleurs aux genoux. Six jours après qu’il se soit joint à moi, nous nous rendons à l’évidence : François doit arrêter. Le hic, c’est que ce n’est pas chose simple : nous sommes au milieu de nulle part, à au moins 150 km d’un chemin normalement carrossable durant l’hiver.

Photos Dominic McGraw

En fin de journée, soudain, nous entendons le son caractéristique d’un camion freinant  par compression. Un chantier forestier se trouve à proximité, et une portion de la route sur laquelle j’ai prévu le trajet est déneigée ! Cette information ne m’avait pas été communiquée lors de mes échanges avec le ministère des Forêts, de la Faune et des Parcs. Miracle s’il en est un, cela permettra d’évacuer François sans complication.

Nous ne sommes toutefois pas au bout de nos peines. Nous sommes en plein mois de février, mais subitement la température se réchauffe. Alors que nous regardons défiler les camions chargés de bois, il se met à pleuvoir abondamment. Trouver un campement sec devient la priorité absolue. Quelques kilomètres plus tôt, nous avons aperçu un camp de chasse appartenant à des Anishnabe de Kitcisakik, que nous rejoignons à toute vitesse. C’est à l’abri et au chaud que nous attendrons notre ami Serge Blais qui, deux jours plus tard, ramènera François chez lui et me transportera jusqu’à la portion skiable de la route forestière, afin que je puisse poursuivre mon périple.

SUR LA ROUTE 117

L’aventure prend dès lors une tout autre tournure. Je skie seul jusqu’à la route 117, qui traverse la réserve faunique La Vérendrye. Au bord de la voie routière, je change mon organisation. Au lieu de transporter mon équipement dans un traîneau, je porterai un sac à dos, et déchaussant mes skis, je marcherai les 80 km suivants en bordure de la route, avant d’arriver dans les Hautes-Laurentides.

En triant le matériel apporté par mon équipe logistique, je constate cependant que mes bottes de marche ont été oubliées à Rouyn-Noranda. Je choisis de marcher en bottes de ski. Seul, à pied, dans une tempête sur le bord de la 117, à recevoir au visage la neige projetée par les voitures que je croise, je réalise vite qu’il s’agit d’une erreur. Je sens déjà les ampoules se former sous mes pieds.

Le lendemain, j’arrête de m’accorder des pauses. J’ai tellement mal aux pieds que j’ai l’impression que si je m’assois, je serai incapable de repartir. Je fonce donc tête baissée jusqu’à la sortie de la réserve faunique, où gîte et couvert (et par le fait même chaleur) m’attendent au motel-restaurant Le Classic, après 50 km de marche en deux jours. Je commande un club-sandwich-poutine familial, au grand étonnement du serveur qui croit impossible que je puisse manger une telle quantité de nourriture. Il ne m’aura pas vu lécher la sauce brune au fond de l’assiette : des calories, il n’y en avait pas une de trop.

Je prends une chambre, je vais à la salle de bain, et le constat est clair : d’immenses cloques recouvrent mes plantes de pied. Il me reste 30 km avant d’atteindre le camp de Gilles et Jerry Whear, mes contacts dans les Hautes-Laurentides. Après un échange de photos de mes pieds, les deux hommes sont unanimes : si je marche là-dessus, je risque l’abandon pour des raisons médicales. Le lendemain, ils viennent me chercher et m’hébergent pendant trois jours – trois jours de repos total qui, je l’espère, suffiront pour me remettre d’aplomb.

DE MONT-LAURIER À MONTRÉAL

Au départ du lac Gatineau, près de Mont-Laurier, en trio, nous skions jusqu’à Labelle par les chemins secondaires et tertiaires parfois complètement enneigés et non balisés de ce coin de pays. Mes pieds tiendront le coup. Les ampoules ne seront qu’un inconvénient mineur pour le reste du voyage.

Bizarrement, l’avant-dernière partie du trajet, de Mont-Tremblant à Saint-Agathe-des-Monts, demeurera dans ma mémoire comme ayant été la plus difficile. Oui, il est facile de skier la plus longue portion sur le P’tit Train du Nord, mais plus j’avance, plus je vois le confort des gens dans leur quotidien, plus la vie urbaine se densifie autour de moi. Chaque moment devient une remise en question : pourquoi est-ce que je fais ça ? Chaque moment en est un où l’abandon devient de plus en plus une option possible.

Je parcours le reste des Laurentides sans trop de problèmes. Ma conjointe, Julie-Andrée vient même skier deux jours pendant cette période.  Seul pour ma dernière journée, je parviens sans trop de heurts à la maison de Radio-Canada à Montréal, un vendredi en fin de journée. Brûlé mais content. Quelques proches et ma conjointe sont venus assister sans tambour ni trompette à la fin de mon voyage. Satisfait, je donne quelques accolades, j’enlève mon sac à dos, et nous repartons en voiture. Arrivé trop tard, je dois revenir lundi pour faire la chronique à Moteur de Recherche.

L’expédition se termine un peu comme elle a commencé, dans une certaine banalité. C’est très bien ainsi. Ça me plaît. Ce genre de périple, on ne doit pas le faire pour les autres, dans l’espoir que les gens croisés au gré du hasard soient impressionnés. On doit le faire d’abord et avant tout pour soi-même. Personnellement, je le fais pour les souvenirs qui resteront à jamais gravés dans mon esprit. Les 26 jours pendant lesquels j’aurai skié (ou marché), je peux aujourd’hui quasiment vous les décrire par cœur. Une aventure, ce n’est pas un feu roulant d’action. C’est, somme toute, une série de gestes banals : skier ou marcher, manger, se gérer physiquement et psychologiquement puis recommencer. Mais en même temps, cette réalité-là détonne tellement avec mon quotidien qu’elle me marquera pour toujours. C’est là le cœur de mon histoire, les souvenirs mémorables, et c’est la raison pour laquelle je choisis de me soumettre à tant d’aléas l’espace d’un moment. Embrasser l’inconfort temporaire pour une vie de souvenirs est un échange qui me convient tout à fait.

Encadré

L’aventure à ski de Guillaume Rivest fait l’objet d’un documentaire qui sera présenté dans les prochains mois dans plusieurs régions du Québec. À suivre.