Mon marathon canadien de ski

  • Photo Yan Lassalle

Épreuve mythique qui se déroule depuis plus d’un demi-siècle, le Marathon canadien de ski invite les skieurs à se surpasser sur une piste exclusive de 160 km que l’on parcourt en entier ou par tronçons. Une expérience dure mais ô combien enivrante. Récit.

Le mercure fait des siennes. Alors qu’en janvier, le Québec méridional n’a pas connu une seule journée de froid mordant, le week-end du Marathon canadien de ski (MCS), les 8 et 9 février 2020, le climat prend sa revanche et la température chute lourdement sous les –20 °C, flirtant même avec les –30 °C au regard de la température ressentie, en raison du refroidissement éolien.

Le froid ne me fait pas peur. Je n’ai qu’à revêtir une couche supplémentaire, me dis-je, et protéger mon nez des engelures. J’avais par contre sous-estimé son impact négatif sur la glisse. Sous l’effet d’un froid intense, la surface enneigée de la piste est devenue râpeuse, impactant à la baisse la vitesse des skieurs. Oups…

À l’occasion de ma deuxième participation au Marathon, je me suis inscrit au demi-marathon : deux journées d’au-delà de 45 km où je dois skier à une moyenne de 7,5 km/h, au péril d’être coupé au point de contrôle. Cette formule prépare les fondeurs à la catégorie reine du MCS : les coureurs des bois, des cinglés qui skient 80 km par jour. Ai-je l’étoffe d’un coureur des bois ? C’est ce que nous verrons.

La navette du MCS nous emmène vers le point de départ du demi-marathon à Boileau, dans les Laurentides. L’arrivée se trouve 48,3 km plus loin au sud, à Montebello. Selon mon évaluation sommaire, la piste, perchée sur le Bouclier canadien, descendra dans la vallée de l’Outaouais.

Quoique la distance m’effraie, j’estime que la gravité sera mon meilleur allié. J’ai 4 h 30 pour skier 32,5 km, soit les deux premières sections, classées difficiles. Sinon, je ne serai pas autorisé à effectuer la dernière section mais contraint de monter à bord de l’autobus de la honte jusqu’à Montebello. Je suis tout à fait confiant, bien que mon entrainement préalable se résume à quelques sorties en ski.

La journée est magnifique, le ciel bleu azur. La veille, une généreuse tempête a laissé un tapis de neige fraîche. Au départ, je m’élance à fond de train. Je franchis aisément les 20 premières bornes. Même si la glisse n’est pas rapide, je compense en travaillant plus fort, pompant comme un vieux fumeur. C’est dur, toutefois je me pince tellement le parcours est beau, traversant du nord au sud la forêt de Kenauk Nature, l’une des plus vastes réserves naturelles privées au Canada. Pendant au moins 30 km, nous n’apercevrons aucune habitation. Que la grande nature canayenne dans son manteau blanc.

Après avoir grimpé à pas moins de 250 m d’altitude, je présume que l’heure de la descente progressive a enfin sonné. Quelques pentes me donnent espoir. Mais non. Ce n’est pas pour rien que le Marathon est une épreuve mythique. Aux alentours du km 62 de l’épreuve, la piste entreprend une loooongue ascension qui nous mène au-delà des 300 m d’altitude. Chaque tournant me laisse penser que la montée se termine. Oh que non : elle continue jusqu’au ciel.

Et là survient j’ai eu la surprise de ma journée. La longue descente suit bel et bien. Cependant, le problème du froid sibérien nuit terriblement à ma glisse. Plutôt que de prendre une bonne vitesse et d’enfiler les kilomètres, je galère pour avancer. Malgré la tonne d’efforts déployés, je n’arrive qu’un quart d’heure avant la fermeture du dernier point de contrôle. Fiou !

Je suis donc autorisé à skier la dernière étape. Or c’est là que tout se gâte. Mes muscles commencent à rouspéter, mes doigts gèlent. Mon énergie dégringole comme le mur de Berlin en 1989. Si bien que les cinq derniers kilomètres, supposément faciles et en déclivité, sont les pires de ma vie de fondeur. La beauté du soleil couchant n’apaise aucunement mes souffrances.

Je passe la ligne d’arrivée à 17 h 36, complètement fourbu. Après quelques minutes dans un état semi-comateux à sentir la décongélation graduelle de mes doigts, je ressens soudain l’immense fierté d’avoir parcouru une telle distance, aussi heureux que Kim Jong-un réussissant un essai nucléaire. J’en ai bavé, sans jamais abandonner. Et je conserve en tête des kilomètres et des kilomètres de splendides paysages. Pendant toute la soirée, je suis ivre de bonheur, encore que mes muscles me rappellent sans cesse la torture que je leur ai fait subir.

Mon corps meurtri me recommande de renoncer à la deuxième journée du demi-marathon. Je parcours à la place la dernière étape du MCS, un 14 km de Brownsburg-Chatham à Lachute, avec ma douce, en mode récupération. Le rythme est juste parfait. Au final, j’aurai accompli quatre étapes, et 62 km. Pas mal pour un père de famille quadragénaire qui a jusque-là boudé l’entrainement…

Je serai de retour en 2021 en compagnie de mon amoureuse. Et je saurai cette fois-ci dans quoi je m’embarque. Fini l’excès d’optimisme, j’arriverai au MCS en m’étant astreint à une préparation digne de ce nom. Là, nous verrons pour de vrai si j’ai l’étoffe d’un coureur des bois. Rendez-vous à la 55e édition.

Encadré

Marathon 2021

Covid-19 oblige, la 55e édition du Marathon canadien de ski se déroulera de manière virtuelle.

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