Tendance /// Le jogging touristique prend son pied en ville

photos: City Running Tours (Chicago)

Partout dans le monde urbanisé, de plus en plus de visites guidées au pas de course sont organisées par des férus de jogging, qui sont aussi des passionnés de leur ville. Explication du phénomène du sightjogging, ou jogging touristique.

Boston, Hôtel Commonwealth, 6 h du matin. Une grande blonde légèrement vêtue vient me cueillir dans le hall, le sourire étincelant, la peau légèrement luisante de sueur. «Prêt à vous éclater avec moi?» me demande Abigail Perrine, Bostonienne originaire du Dakota. «You bet!» lui ai-je répondu en serrant les lacets de mes souliers de course.

Si cette jeune mère de famille au physique d’athlète ne porte que le minimum et  transpire abondamment, c’est qu’elle est venue me chercher au pas de course, tandis que l’aube était en train de naître sur la capitale du Massachusetts.

Depuis plusieurs années, Abigail organise des visites guidées de sa ville d’adoption. Des visites qui s’effectuent en courant à un certain rythme et qui permettent de joindre l’utile de l’exercice physique à l’agréable de la découverte: c’est ce qu’on appelle communément le sightjogging – amalgame de sightseeing et jogging, il va sans dire –, ou jogging touristique, dans la langue de Bruny Surin.

Ses clients? Des gens d’affaires de passage, des mordus de course à pied, des couples, des femmes seules qui veulent raffermir leurs cuisses en étant encadrées ou encore, de simples touristes d’agrément qui veulent maintenir le rythme de l’entraînement sans se lancer dans un trou perdu en joggant.


«Je vois aussi beaucoup de gens qui s’entraînent pour des compétitions ou des marathons, et qui ont envie de le faire avec un partenaire… qui pourra aussi s’occuper de lire la carte de la ville!» ajoute-t-elle. D’autres enfin ne veulent tout simplement pas jogger idiot et désirent passer en revue les plus beaux sites de la ville sans avoir à se soucier de se bâtir un itinéraire. 
 
Mettre la ville au pas
Ce matin-là, Abigail m’a ainsi guidé depuis le quartier où je logeais, près du célébrissime stade de baseball de Fenway Park, jusqu’aux splendides Boston Common et Boston Garden – les deux plus ravissants parcs de la ville –, avant de me guider à travers Beacon Hill et Back Bay, les deux quartiers bostonnais à l’esthétique la plus achevée, si on exclut le campus de Harvard, à Cambridge. 

Dès que l’occasion s’y prêtait, ma guide coureuse marquait une pause pour me livrer quelque pan de la riche histoire du chef-lieu officieux de Nouvelle-Angleterre, en passant par quelques-unes de ses icônes: le Parlement (dôme doré), la Liberty Line de la Freedom Trail et… le fil d’arrivée du marathon de Boston, dont les images feront le tour du monde, un an plus tard.

Le mois suivant, c’est avec Marlin Keesler que j’arpentais une autre ville au pas de course, d’aussi tôt matin: Chicago. Ancien cadre d’un transporteur états-unien qui a rationalisé ses effectifs, Marlin a été remercié de ses loyaux services il y a plusieurs années. Pour garder le moral, il s’est mis à courir; pour en tirer profit, il s’est fait embaucher par une petite entreprise naissante de sightjogging, City Running Tours, avant d’en devenir le gérant, en 2010.

Depuis, Marlin a concocté plusieurs itinéraires, mais il ne rechigne pas non plus à laisser le client lui indiquer ce qu’il veut voir en courant. Durant ces visites, il effectue quelques mises en scène, que ce soit pour prendre une photo à la Rocky Balboa, victorieux au haut d’un escalier, ou encore, à l’aube en dessous de Cloud Gate, cette fabuleuse sculpture métallique qui est devenue l’emblème de la ville, mais qu’on peine parfois à voir de jour tellement son pourtour grouille de touristes.
 
Visiter une ville tôt le matin vaut d’ailleurs son pesant d’or, alors que les trottoirs sont exempts de piétons, et les rues, de monoxyde de carbone, compte tenu de la faible circulation automobile. Et puis, il n’y a pas meilleur moyen de supporter la pluie, voire apprécier la découverte d’une ville sous la bruine, qu’en jouant les touristes joggeurs. 
 
Et le Québec?
C’est à Rome, en 2005, que le premier tour guidé au pas de course serait né. Depuis, les initiatives ont essaimé partout sur la planète et continuent de gagner en popularité, de Buenos Aires à Tel Aviv en passant par Londres, Puerto Vallarta ou Toronto. Mais rien au Québec.
 
En fait, il y a quelques années, deux enseignants en tourisme ont fondé Québec Jogging Tours, dans la Vieille Capitale, avant d’offrir de semblables circuits à Montréal, l’année suivante. Deux départs quotidiens étaient alors proposés en français et en anglais (en saison), en plus des départs sur demande. Mais la demande n’a pas suffi, et la petite entreprise n’existe plus.
 
Pas besoin d’être un marathonien patenté pour prendre part à ces tournées en espadrilles: les guides s’adaptent au rythme des participants, qu’ils soient plusieurs ou en nombre restreint, que l’itinéraire soit standard ou taillé sur mesure pour les besoins d’un coureur. Les arrêts sont fréquents et effectués selon les désirs, que ce soit pour souffler ou pour admirer un site… à couper le souffle, par exemple.
 
Les guides joggeurs n’ont pas tous l’étoffe d’un professionnel du tourisme, mais qu’importe: on est là moitié pour s’amuser ou s’entraîner, moitié pour en apprendre un peu sur la ville parcourue. «Pour moi, le plus grand avantage de ces tours, ce sont les rencontres avec des coureurs de partout dans le monde, et les échanges qui s’ensuivent, que ce soit sur l’entraînement, la vie de famille, l’histoire de Boston ou le marathon», explique Abigail Perrine.
 
À cet égard, il semble que l’odieuse attaque terroriste des frères Tzarnaev, en avril 2013, ait ressoudé les liens de la communauté des coureurs bostonnais, et incité un plus grand nombre de touristes à se lancer dans la course. «Dans les semaines qui ont suivi l’attentat, nous avons reçu un nombre incroyable de messages touchants, explique Wayne Levy, qui gère désormais Run Boston. Mais nous avons aussi assisté à une forte hausse de la demande pour des tours guidés en jogging, particulièrement sur le parcours emprunté par les coureurs du marathon.»
 
Un bel exemple de solidarité, mais aussi de résilience, qui peut certes se comparer à celle du marathonien qui, après une chute, est capable de se relever et de poursuivre sa course. •

Repères
❱ Le site City Running Tours (www.cityrunningtours.com) recense 10 entreprises qui proposent des tours guidés au pas de course, aux États-Unis. De par le monde, Global Running Tours (www.globalrunningtours.com) en regroupe des dizaines d’autres (mais pas tous actifs, comme c’est le cas à Montréal et Québec).

❱ Dans le site de Tourisme Montréal (www.tourisme-montreal.org), on propose quatre itinéraires de jogging touristique à réaliser par soi-même, en téléchargeant autant de cartes. On peut ainsi découvrir le Parc olympique, le Vieux-Port/Parc Jean-Drapeau, le Vieux-Montréal et le Plateau, à son propre rythme… mais sans explications.