Le surgissement de l’avenir
CHRONIQUE AVENTURE
Le printemps était arrivé tardivement, et le débit des rivières était resté haut jusqu’en juin. David, mon partenaire de canot, et moi avions un œil sur la rivière Ouareau depuis un petit moment, et nous avons décidé de tenter notre chance sur la section qui débute au lac de tête. Pour éviter de partir à deux véhicules, nous avons laissé un vélo à proximité du pont de la route 347 et sommes allés mettre notre embarcation à l’eau 14 km plus haut, à Saint-Donat. Les rivières de Lanaudière sont relativement étroites et offrent un bon défi de canotage en eaux hautes. Nous avons enchaîné avec aisance la succession de rapides de classes II à IV et sommes arrivés galvanisés à notre point de sortie tôt en après-midi. Le temps était radieux et nous n’avions pas envie d’arrêter là. Nous avons échangé un regard complice et avons décidé de poursuivre l’aventure dans la prochaine section, ne sachant pas comment nous reviendrions à notre véhicule. Nous consentions à ce qui devait arriver.
À quel moment bascule-t-on dans l’aventure ? L’étymologie nous informe sur l’origine latine du terme, adventura, qui signifie « ce qui doit arriver, ce qui doit se produire ». L’usage initial du mot réfère au sort ou au destin, comme dans l’expression « dire la bonne aventure », qui consiste à prédire l’avenir. Le terme est également synonyme de hasard, d’inattendu et possiblement de danger. L’écriture romanesque cultive dès le XIIe siècle une fascination pour l’aventure en mettant en scène des personnages qui prennent plaisir aux dangers de la découverte. Aujourd’hui, le mot conserve une forte connotation de voyage et d’inconnu.
Le philosophe Vladimir Jankélévitch ajoute une dimension de temporalité au concept. Ce qui est « passionnément espéré dans l’aventure, c’est le surgissement de l’avenir ». L’aventure s’émancipe en cela du présent, qui est le propre de l’ennui pour ceux qui ne peuvent profiter du moment. Elle tient donc à ce qu’on ne peut prévoir, tout le contraire de la vie quotidienne formée d’un enchaînement de gestes répétés et parfois vidés de leur sens. « Dans le désert informe, dans l’éternité boursouflée de l’ennui, l’aventure circonscrit ses oasis enchantées et ses jardins clos. »
Revenons plus près du milieu sportif. L’explorateur norvégien Roald Amundsen est présumé avoir dit que l’aventure n’est qu’une question de mauvaise préparation – Adventure is just bad planning –, et ironisait sur ceux qui, selon lui, s’en remettaient à la chance. Il a complété la première navigation du passage du Nord-Ouest entre 1903 et 1906, foulé le premier le pôle Sud en 1911. L’Angleterre se scandalisait du fait qu’il avait prévu manger ses chiens de traîneau à mesure que le poids de ses provisions diminuait. Robert Falcon Scott, son rival décédé tragiquement dans sa tentative d’atteindre le pôle Sud, leur avait préféré des poneys de Mandchourie – morts dans les premières semaines d’expédition. L’histoire a retenu le professionnalisme de l’un, l’abnégation de l’autre. Il convient peut-être de jouer le plus parcimonieusement possible avec les dés du hasard.
La pratique d’une activité sportive en milieu sauvage et isolé nécessite des connaissances adéquates et une préparation méticuleuse. L’aventure apparaît bien davantage comme un état d’esprit qui consiste à accepter la part d’imprévu qui est inhérente à la nature comme à la vie.
L’avenir surgissait au sommet des vagues déferlantes du rapide des Capucines que nous avons descendu dans le parc régional de la Forêt-Ouareau. Nous sommes arrivés à Grande-Vallée, un secteur de Chertsey, en fin de journée, mais l’aventure a véritablement débuté lorsque nous avons commencé à faire du pouce pour retourner à notre véhicule, un long itinéraire qui nous a demandé plusieurs heures. Nous sommes finalement rentrés à nos domiciles à 3 h du matin, fourbus de fatigue, plus de 20 heures après notre départ, néanmoins heureux de savoir que ce qui devait arriver arriva.


