Nos destins d’archipel

  • Photos Samuel Lalande-Markon

J’ai découvert l’existence du fort de Senneville en lisant le magnifique ouvrage J’habite une île de Rodolphe Lasnes. En 2019, le vétéran géopoète a entrepris une marche de 160 km en cinq jours autour de l’île de Montréal afin de s’en réapproprier les berges, la mémoire et les paysages. « J’habite une île entourée d’eau, mais nous ne savons pas que nous avons égaré nos destins d’archipel », dixit le cinéaste Pierre Perrault en épigraphe. Cet ouvrage est un vibrant plaidoyer pour réapprendre à voir.

En tant que Montréalais, j’ai souvent fait le tour de l’île à vélo – pas le circuit récréotouristique organisé annuellement par Vélo Québec, mais le « vrai » tour de 125 km, qui permet de prendre conscience de notre insularité, de Sainte-Anne-de-Bellevue à Pointe-aux-Trembles. Le rythme soutenu du vélo n’offre toutefois pas les vertus contemplatives de la marche qui ont permis à Rodolphe Lasnes de s’arrêter au 168, chemin de Senneville. Un panneau Propriété privée – Défense de passer ne laisse pas deviner l’existence d’un des sites historiques les plus remarquables de l’île de Montréal : le fort de Senneville. Il fallait franchir le portail de la géopoétique pour le visiter.

C’est en 1703, deux ans après la Grande Paix de Montréal, que Jacques Le Ber fils a fait ériger les murs du fort, situé stratégiquement à proximité du lac des Deux Montagnes pour la traite des fourrures. Le bâtiment a eu une vocation militaire jusqu’au Traité de Paris, en 1763, avant d’être brûlé sous les ordres de Benedict Arnold lors de l’invasion américaine de 1776. Classé monument historique et archéologique par le gouvernement du Québec en 2003, il demeure néanmoins inaccessible au public, car il se trouve sur un terrain privé. Outre le fort de la Montagne, situé sur la rue Sherbrooke en bordure du Grand Séminaire, il constitue l’un des derniers ouvrages militaires encore visibles sur l’île de Montréal.

Mon tempérament d’aventurier me proscrivant le simple bonheur d’apprécier cette connaissance, il me fallait attester l’existence du fort de visu. Une recherche par imagerie satellitaire m’a permis de découvrir, entre les érables et les ormes centenaires, l’emplacement des fondations d’où s’élevaient jadis quatre bastions. Pour m’y rendre, je n’avais qu’à mettre à l’eau une embarcation à moins de 300 m de là, sur la presqu’île Girwood, située sous les piliers du pont de l’Île-aux-Tourtes. Dans le but d’en faire une microaventure digne de ce nom, j’ai opté pour le vélo et le packraft. C’est ainsi qu’un beau jour d’automne, je suis parti de chez moi avec un équipement étonnamment léger pour quelqu’un qui allait entreprendre un voyage de 300 ans.

J’ai pédalé une quarantaine de kilomètres avant d’enfiler ma combinaison étanche et de mettre à l’eau mon frêle esquif. Des tortues géographiques aignaient paisiblement à proximité : c’est l’un des seuls endroits où on peut en observer à Montréal. Elles tirent leur nom des lignes sur leur visage qui rappellent les vieilles cartes nautiques. Comme les berges, elles ont la mémoire longue. Quelques coups de pagaie plus loin, les vestiges du fort me sont finalement apparus entre les feuilles décidues chargées de l’or de l’automne. J’ai deviné l’antre d’un feu depuis longtemps éteint, un mur percé de meurtrières, de menus détails recomposant les bribes d’une histoire qui me faisaient voyager beaucoup plus loin que les kilomètres parcourus. Kenneth White a dit de la géopoétique qu’elle « ouvre une fenêtre sur un monde, un monde à la fois nouveau et très ancien ». Une chance qu’il y a des marcheurs comme Rodolphe Lasnes pour nous rappeler de regarder dans le bon sens : face au fleuve.