Quand les cerfs mangent des poissons
Afin de compenser le peu de minéraux qu’offre leur régime végétarien, les grands herbivores – le cerf, l’orignal, le wapiti, etc. – sont constamment à la recherche de sources complémentaires de calcium, de magnésium, de phosphore. Pour mettre la patte – ou plutôt la dent – sur ces précieuses substances, les cervidés sont prêts à tout. Les chasseurs le savent bien : rien de tel qu’un gros bloc de sel installé dans les bois pour attirer un cerf sur leur territoire de chasse.
Dans le Maine, durant les années 1920, on a observé des cerfs de Virginie qui dérobaient et s’empiffraient de poissons fraîchement pêchés pour combler leurs besoins en minéraux. Pour les mêmes raisons, sur l’île britannique de Rhum (archipel des Hébrides), environ 60 ans plus tard (décennie 1980), des cerfs rouges ont été vus en train de s’attaquer aux oisillons de puffins des Anglais, un oiseau marin nichant au sol, sur terrain plat. Sur l’île de Rhum, ni l’aigle, ni le corbeau, ni la corneille ne sont les prédateurs principaux des puffins. Le ravageur des nids est un herbivore.
Les humains aussi ont actuellement un gros appétit pour les minéraux. En raison de l’appétit grandissant de l’industrie de la décarbonation, on assiste à une course folle au graphite, au niobium et à d’autres métaux rares qui entrent dans la composition des voitures électriques. Dans les basses-terres du Saint-Laurent, en Montérégie, on construit une méga-usine de batteries en faisant fi des riches écosystèmes et milieux humides détruits au passage – un total de 74 milieux humides différents ont été dénombrés sur le site. Plus loin, au nord du fleuve, on achète des titres miniers (appelés aussi claims) pour se réserver l’exclusivité de l’exploration minière sur de larges pans du territoire public, et ce, sans que les municipalités ou les autorités régionales (les MRC) aient leur mot à dire, elles qui sont pourtant au cœur de l’aménagement territorial au Québec.
En lieu et place d’un vaste plan visant à modifier nos modes de consommation énergivores, au lieu de viser l’adoption par la population de nouveaux comportements plus raisonnables pour se nourrir – diminuer la part carnée dans l’alimentation – ou se déplacer – prendre plus fréquemment le transport en commun, éviter le plus possible l’avion –, nos élites politiques et économiques cherchent à maintenir à tout prix le ronron de notre niveau de vie actuel, car la sacro-sainte croissance de l’économie en dépend. L’industrie de l’auto électrique est la ruée vers l’or de notre époque.
La décarbonation de nos sociétés ressemble à une dangereuse fuite en avant : elles sont nombreuses les entreprises cherchant à profiter de cette nouvelle manne économique à conquérir. Alors que l’on sait, déjà, que maintenir la biodiversité actuelle et contenir le réchauffement climatique sous la barre de 1,5 oC sont des cibles pratiquement impossibles à atteindre, cet opportunisme malsain du monde des affaires est navrant.
Pour mettre la patte sur ces minéraux précieux, les gens de l’industrie de la décarbonation, tout comme les cerfs, sont prêts à tout. Au détriment de tout le reste.
Tant que l’écologie sera sous la tutelle de l’économie, tant que des intérêts de rentabilité primeront sur tout le reste, il n’y aura pas de réel progrès pour maîtriser la situation, pour sortir de la double crise de la biodiversité et du réchauffement climatique. Le mot est à la mode, alors employons-le : il faut changer de paradigme. Et ça presse !
Michel Leboeuf
Écrivain, vulgarisateur scientifique, consultant en conservation de la biodiversité


