Retour au Moyen Âge

  • France Cormier

Été 2023. La forêt boréale brûle. Le Québec, au nord du 49e parallèle, s’enflamme.

Plus au sud, en Outaouais, à Montréal, en Montérégie, dans les Laurentides, dans Lanaudière et en Mauricie, le ciel est orange, opaque ; l’air est malsain, enfumé, saturé de particules fines néfastes pour les poumons. À intervalles réguliers, des pluies diluviennes, tropicales s’abattent, nettoyant l’atmosphère, mais seulement pour une courte période.

Pendant ce temps, au nord, les brasiers sont si intenses que les orages, trop brefs, n’arrivent pas à les éteindre. Et chaque semaine, la foudre en déclenche de nouveaux.

Au même moment, en Arabie saoudite, dans une région parmi les plus chaudes du monde, le thermomètre franchit la barre de 48 oC, entraînant la mort de plusieurs centaines de pèlerins musulmans en prière à La Mecque. En ces temps de changement climatique, faudra s’habituer, à ce qu’on nous dit.

Pour plusieurs, les crises actuelles – réchauffement climatique, perte de biodiversité, épuisement des stocks de poissons dans les mers – sont autant de messages non équivoques envoyés aux humains par mère Nature : elle en a ras-le-bol, de notre effet sur la planète, la Terre mère ! Et elle se fait de plus en plus menaçante, vindicative. Sa vengeance sera terrible.

Mère Nature est devenue comme le loup du Moyen Âge : l’archétype par excellence de la bête incontrôlable, à la lisière de la forêt profonde, rôdant aux limites d’un monde sauvage, inquiétant. Toutes les histoires occidentales se rapportant au loup – du conte (Le Petit Chaperon rouge) à la rumeur de campagne (la bête du Gévaudan dans la France du XVIIIe siècle) – en ont fait une créature agressive, aux crocs acérés. À l’époque où on reculait les frontières de la forêt, le loup confrontait paysans et défricheurs à leur peur de la nature, de l’inconnu.

Mais avec l’avènement des Lumières[1], à l’époque de Jean-Jacques Rousseau (1712-1778) et de quelques autres qui lui succèderont, ces craintes, lentement, s’évanouissent. La nature redevient bienveillante. Plus tard encore, la jeune science de l’écologie allait nous permettre d’en apprécier tous les bienfaits. Même le loup n’est plus la méchante bête de jadis, dès lors qu’on se met à comprendre le rôle écologique que joue ce grand prédateur dans les écosystèmes naturels.

Mais voilà qu’en quelques décennies à peine, virage à 180 oC, la nature est de nouveau pour l’humain une source d’inquiétude. Quelle sera l’ampleur de la rétroaction de mère Nature face au comportement de l’adolescente espèce humaine qui la malmène et la vide de ses ressources depuis tant d’années ? Nous revoilà plongeant dans l’inconnu, autant dire le Moyen Âge.

Été 2023. La forêt boréale québécoise brûle. Le ciel est enfumé, l’air est malsain, saturé de dangereuses particules. Sentiment d’urgence de fermer portes et fenêtres, de se terrer chez soi. Étonnant paradoxe où l’air vicié de nos appartements et de nos maisons est meilleur que l’air du dehors. Nous voici prisonniers à l’intérieur, incapables de sortir sans risque pour notre santé. Une prison contre nature.

Il nous faudra bien ressortir un jour, car pour se rétablir, notre bonne vieille Terre mère a besoin de son rejeton le plus doué, l’humain, ce brillant primate qui, parfois, sait faire preuve de courage. Elle a longtemps veillé sur nous, la Terre mère. À nous de veiller sur elle. Et d’éteindre le feu.

Michel Leboeuf est écrivain, biologiste, vulgarisateur scientifique.  

[1] Mouvement européen philosophique, littéraire et culturel couvrant une période allant du début du xviiie siècle à la Révolution française de 1789.