Small is beautiful
Vous connaissez la pruche du Canada ? C’est, sans aucun doute, l’un de nos arbres les plus élégants. Et aussi l’un des plus grands. En moyenne, une pruche adulte atteint une hauteur de 30 m, un diamètre de 100 cm – parfois bien davantage – et l’âge vénérable de 600 ans, voire 800 ans, soutiennent les plus optimistes.
La pruche pousse très lentement, et bien peu d’insectes s’attaquent à sa ramure ou à son tronc. Son bois est souple et dur à la fois, plus dur que la plupart des autres conifères. Pas étonnant qu’on l’utilise encore de nos jours pour construire ponceaux, granges et autres ouvrages. La pruche est une force de la nature, on pourrait croire qu’elle tient davantage du règne minéral que de celui du végétal.
Le résineux colosse produit, étrangement, de bien modestes cônes – surtout quand on les compare à ceux du pin blanc – et de très humbles aiguilles.
Plates et d’un vert lustré comme celles du sapin baumier, les aiguilles de la pruche sont par contre minuscules (de 10 à 20 mm de longueur, comparées à celles du sapin, qui mesurent de 15 à 25 mm). Usines d’une phénoménale efficacité, ces petites aiguilles peuvent rivaliser avec n’importe quelle centrale d’énergie d’Hydro-Québec. Et ce, en toutes saisons, car l’hiver, la pruche n’est pas en dormance comme ces fainéants de feuillus. Grâce à sa ramure, verte à l’année, elle continue d’effectuer la photosynthèse jusqu’aux environs de -8 ℃.
Approchez-vous d’une pruche et observez le revers de ses aiguilles : il est parcouru de deux bandes blanches parallèles le long de la nervure centrale. Munissez-vous ensuite d’une loupe qui grossit par un facteur de 5 ou de 10 et regardez attentivement ces bandes. Vous constaterez qu’elles sont en fait formées d’un alignement bien droit de microscopiques points blancs. Ce sont les stomates, les pores respiratoires de l’aiguille, des structures composées de deux cellules incurvées en forme de lèvres, qui s’ouvrent et se ferment au besoin en se pinçant ou en s’écartant comme de minuscules bouches.
Selon la situation, les stomates laissent entrer des gaz (dioxyde de carbone, dioxygène) pour approvisionner l’arbre et lui permettre de réaliser la photosynthèse, ou libèrent de la vapeur d’eau pour faire monter l’eau par capillarité depuis les réserves entreposées dans les racines.
Car la sève ne monte pas, comme on l’entend dire, elle est aspirée vers le haut. Le système est d’une stupéfiante simplicité : c’est la lumière du soleil qui déclenche le tout en faisant s’évaporer l’eau des cellules qui se trouvent sur la face exposée des aiguilles. La vapeur libérée crée une tension de surface des molécules d’eau des cellules plus profondes de l’aiguille qui tracte alors vers le haut l’eau à proximité. Cette attirance verticale se transmet ensuite aux tiges, aux ramilles, aux branches, au tronc et, enfin, aux racines.
La force de chaque aiguille est insignifiante, mais leur puissance conjuguée est suffisante pour étancher la soif de la pruche. C’est la modeste contribution de chaque stomate qui permet l’approvisionnement vers les branches les plus hautes : des centaines de litres propulsées à 30 m ou plus, sans pompe, par le travail invisible d’une multitude de bouches lilliputiennes à l’œuvre. Small n’est pas seulement beautiful, small est prodigieux.


